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ATHLÉTISME
USAIN BOLT: «IL NE SUFFIT PAS DE COURIR VITE»
A seulement 24 ans, triple champion olympique et du monde, Usain Bolt a déjà tout gagné. Portrait, à la veille des Mondiaux d’athlétisme, de l’homme le plus rapide de la planète, que «L’illustré» avait rencontré chez lui, en Jamaïque.

Par JEAN-PHILIPPE LECLAIRE - Mis en ligne le 24.08.2011

Et soudain, les 18 000 spectateurs du stade Louis II de Monaco se sont levés comme un seul homme, ou plutôt comme un seul prince. Car, dans la loge royale, Albert a été le premier à se dresser. Il a même adressé un sourire complice à Charlène, qui le lui a volontiers rendu. Il est 21 h 50, en ce vendredi 22 juillet, et les deux tourtereaux semblent plus excités que pour leur mariage, trois semaines plus tôt! Il faut dire que sur la piste, le départ du 100 m va enfin être donné et que, couloir 3, une autre tête couronnée attire les regards: son altesse sérénissime Usain St. Leo Bolt, 25 ans, règne sans partage sur le sprint depuis trois étés. Triple champion olympique, triple champion du monde, triple recordman du monde sur 100, 200 et 4x100 m, le roi jamaïcain n’a subi qu’une défaite lors de ses 34 dernières courses! «Tout le monde s’attend à me voir gagner tout le temps», constatait- il plus qu’il ne se plaignait, la veille, en conférence de presse. A Monaco aussi, Usain Bolt a gagné. Et pourtant, à peine la ligne d’arrivée franchie, l’excitation est retombée et les princes monégasques se sont rassis en arborant des sourires de nouveau diplomatiques. Cette cinquième victoire de la saison n’avait rien de triomphal, loin de là. Il avait même fallu les tout derniers mètres pour que l’invincible coiffe sur la ligne son compatriote Nesta Carter.

 

«C’est Bob Marley qui a fait découvrir la Jamaïque au monde»
Usain Bolt

 

Pour 250 000 à 310 000 dollars le meeting (tarif été 2011), Usain Bolt continue certes d’assurer le show: il fait le clown sur la ligne de départ et décoche des flèches imaginaires à l’arrivée. Mais, entre les deux, c’est beaucoup moins foudroyant qu’auparavant. Troisième du 100 m, à Monaco, l’Américain Michael Rodgers lâchait cette sentence inimaginable il y a encore quelques mois: «Bolt is beatable.» «Bolt est battable.» De là à ce qu’il soit battu, ce dimanche, en finale du 100 m des Championnats du monde de Daegu (Corée du Sud), il y a un pas et encore plus de foulées à franchir. «Ne pas courir vite en meeting ne m’affecte pas. Seules les médailles d’or dans les grands championnats m’intéressent», ne cesse de répéter Bolt.

Derrière cette tranquille assurance pointe tout de même un début d’inquiétude, et même de nervosité, dans le camp du Jamaïcain. Son coach cache de moins en moins bien son agacement: Usain n’a pas toujours été sérieux à l’entraînement. Il lui est même arrivé de faire de grosses fêtes dans les jours précédant des courses importantes. Ainsi, l’été dernier, après le meeting de Paris, le champion en roue libre était rentré en Jamaïque pour profiter à fond du festival reggae de Montego Bay, où des photographes locaux l’avaient surpris. Comme par hasard, pour sa course suivante, à Stockholm, l’«invincible» subissait sa première défaite sur 100 m en trois ans, infligée par l’Américain Tyson Gay. Pis, Bolt annonçait dans la foulée qu’il devait déclarer forfait pour le reste de la saison 2010, à cause d’une blessure au bas du dos.

MANQUE DE MOTIVATION

Sur le terrain d’échauffement de Monaco, le 22 juillet, le médecin allemand Hans Müller-Wohlfarth est venu saluer, en voisin (il a passé ses vacances d’été sur la Côte d’Azur), l’un de ses patients les plus célèbres. C’est en effet chez le docteur miracle des footballeurs du Bayern Munich que le colosse de plus en plus fragile s’est rendu à deux reprises, cet hiver, ce qui a encore perturbé sa préparation pour la saison. A partir de vendredi, en Corée du Sud, pour le premier tour du 100 m, Usain Bolt ne devra pas seulement se méfier de son compatriote Asafa Powell, le plus rapide cet été (vainqueur à Lausanne en 9’’ 78), voire du champion d’Europe français Christophe Lemaitre (nouveau record de France en 9’’ 92), mais aussi de ses deux principaux ennemis: un corps qui lui fait moins de cadeaux qu’auparavant et, surtout, le manque de motivation, la perte d’appétit qui guettent le champion au palmarès déjà si rempli. Le glouton des pistes pense avoir trouvé une solution. Il s’est fixé un objectif qu’aucun autre athlète n’est actuellement capable de réaliser. «Je veux devenir une légende», annoncet- il fièrement, avant de détailler ce que cela implique. «Il ne suffit pas de courir vite sur la piste. Si vous vous comportez mal en dehors, vous ne deviendrez pas un exemple pour les autres. Ils n’auront pas envie de regarder vos vidéos sur YouTube en disant: «Lui, c’était vraiment le plus grand!» expliquait-il dans une interview exclusive accordée à L’illustré, en janvier dernier, en Jamaïque.

 

«Tout le monde s’attend à me voir gagner tout le temps»
Usain Bolt

 

Ce jour-là, la star de retour au pays tournait dans une publicité pour son équipementier. Port-Royal, un village de 2000 habitants d’habitude plutôt somnolent, retrouvait un début d’excitation: dès l’aube, une cinquantaine de techniciens, photographes, maquilleuses et gardes du corps avaient pris d’assaut le bourg de pêcheurs. Au milieu des câbles et des projecteurs avait surgi l’homme le plus rapide du monde qui se contentait de trottiner, en laissant flotter derrière lui un grand drapeau jamaïcain. «And… cut!» hurlait le réalisateur pour mettre fin à la prise. Le spot pour la nouvelle collection Puma baptisée Faas (fast, rapide en patois jamaïcain) a depuis fait le tour de la planète.

UN CONTRAT À 32 MILLIONS DE DOLLARS

Bolt est engagé avec la marque au félin jusqu’en 2013. Il est l’athlète le mieux payé de l’histoire, avec un contrat au montant officiellement secret, mais qui serait aligné sur les 32 millions de dollars en quatre ans touchés par le footballeur Cristiano Ronaldo chez Nike. A Port-Royal, la bête de pub a aussi enregistré une vidéo internet pour annoncer un partenariat prestigieux qui associe les deux Jamaïcains les plus célèbres de l’histoire. C’est en effet l’aînée des cinq filles de Bob Marley, Cedella, qui est chargée de concevoir les tenues officielles d’Usain Bolt et des autres athlètes jamaïcains aux Jeux de Londres 2012. «Je m’inspirerai des survêtements que portait souvent mon père», annonce la créatrice. Au niveau des distinctions locales, le roi des pistes a pourtant déjà dépassé le prophète du reggae. Après les Mondiaux 2009 de Berlin, Bolt a reçu la deuxième plus haute distinction du pays, l’Order of Jamaica (ordre de la Jamaïque). Trois mois avant sa mort, Bob Marley n’avait, lui, reçu que l’ordre du Mérite, soit un rang de distinction inférieur! «C’est pourtant Bob Marley qui a fait découvrir la Jamaïque au monde entier; moi, je ne fais que suivre son exemple», rend hommage le gamin déjà archidécoré, dont les goûts musicaux sont au moins aussi rap et R&B que reggae.

Contrairement au grand Bob, Usain n’a pas grandi dans le ghetto, mais en pleine campagne, au cœur d’un paysage de collines et de forêts, à Sherwood Content, que l’on atteint après 238 km et cinq heures de route depuis Kingston. Son père, Wellesley, tient une petite épicerie, sa mère, Jennifer, est couturière. Les deux sont particulièrement costauds, mais n’ont jamais fait de sport de haut niveau. L’homme le plus rapide du monde est donc un miracle de la nature, un phénomène sorti de nulle part, un potentiel hors norme, que décrivait ainsi récemment dans le journal L’Equipe l’ex-champion olympique et recordman du monde du 100 m, l’Américain Maurice Greene: «Il (Bolt) est tellement grand (1 m 96)! Sa vitesse de pointe n’est pas très au-dessus de celle des autres, mais chacun de ses pas est une fois et demie plus long que le mien et, pourtant, il a le même cycle de jambes, la même fréquence que celle que j’avais! Des champions comme Bolt, vous ne les expliquez pas. Vous vous retournez et vous dites juste ouahh!»

Voilà pourquoi, malgré les blessures et les sautes de motivation, sa majesté le roi du sprint, Usain St. Leo Bolt, possède tous les atouts pour conserver à Daegu ses trois titres de champion du monde (100, 200, relais 4x100 m) acquis il y a deux ans à Berlin. Il a cependant déjà prévenu qu’il ne battrait pas ses records du monde extraterrestres du 100 m (9’’ 58) et du 200 m (19’’ 19). «Ce n’est pas si facile de courir vite, et encore plus difficile de revenir de blessure», rappelle le Jamaïcain, dont l’objectif suprême reste évidemment les Jeux olympiques, dans moins d’un an, à Londres. Après le prince Albert et Charlène, ce sera au tour de la reine Elisabeth, du prince William et de Kate Middleton de se lever pour applaudir le roi du sprint.

 


GÉNÉTIQUE

Au pays des sprinters-nés

Le professeur Irving soutient que 98% des Jamaïcains posséderaient un gène qui prédispose au sprint.

A quelques centaines de mètres de la piste synthétique bleue où s’entraîne chaque jour Usain Bolt, sur le campus de l’Université des West Indies, à Kingston, le professeur Rachael Irving travaille sur un prétendu «gène du sprint». «L’alpha actinin 3 (ACTN3) produit, sous certaines conditions, une protéine qui favorise l’explosivité des fibres musculaires et donc la vélocité et la vitesse. Il existe trois formes de ce gène: faible, forte et nulle. Dans les deux premiers cas (faible et forte), on peut parler de prédisposition au sprint. Ceux qui possèdent la troisième forme (nulle) n’ont en revanche que très peu de chances de courir vite», explique le professeur Irving qui vient de publier un livre sur le sujet.

Découvert par des scientifiques australiens dès 2003, ce gène a fait l’objet d’une large étude de cas en Jamaïque. «Nous avons prélevé l’ADN de 120 athlètes locaux (dont Usain Bolt) ayant participé aux Jeux olympiques, de Londres 1948 à Pékin 2008, et de 200 Jamaïcains «normaux». 75% possédaient la forme forte du gène. Seuls 2% avaient la forme nulle.» Est-ce à dire que pratiquement chaque Jamaïcain pourrait potentiellement rivaliser avec Usain Bolt? «Evidemment que non, sourit Rachael Irving. On ne parle ici que de prédisposition. Encore faut-il activer le potentiel de ce gène, par l’entraînement et une hygiène de vie irréprochable.» Reste que le réel potentiel athlétique de ce gène fait débat au sein de la communauté scientifique. Pour le généticien australien Dan MacArthur, membre de l’équipe qui a découvert le gène, en 2003, «l’ACTN3 ne possède qu’une toute petite influence sur les prouesses athlétiques des Jamaïcains. Certes, 98% de la population de ce pays en possèdent les formes «forte» ou «faible», mais ce pourcentage est tout de même de 82% chez les Européens et même de 99% chez les Kényans. Or, à ce que je sache, les Kényans n’ont jamais produit de sprinters de classe mondiale…»

Jamaican Gold, de Rachael Irving et Vilma Charlton, University of the West Indies Press 2010. On peut commander l’ouvrage sur amazon.com



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Tags: Usain Bolt, Mondiaux, athlétisme, champion du monde, 100 m, course, Jamaïque, Monaco, prince Albert, Charlène Aller en haut de page Haut de page

 

UNE JOURNÉE DANS LES PAS D'USAIN BOLT JUSTE AVANT MEETING DE ROME, EN MAI 2011

RECORD DU MONDE DU 100M MASCULIN : USAIN BOLT (9"58), BERLIN 2009

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