Lâchée dans le champ, Chadia sautille comme un cabri. Si, si, elle court comme un bolide, s’arrête net, fait un bond d’un mètre de haut, avant de foncer dans la direction opposée. «On a du mal à le croire, mais elles sont très agiles, les hérens», confirme sa propriétaire, Clara Fournier, à Evolène. Puis, le temps de la photo, l’imposante bête se fait calme comme un agneau. Le profane commence à comprendre les innombrables adjectifs attribués à cette race de vaches: «intelligente», «sensible», «maligne». «Je vous assure, elles ont quelque chose, rien à voir avec les blanches.» Les blanches? Ce sont ces races qui peut-être donnent plus de lait, mais n’ont certainement pas l’intelligence des valaisannes. D’ailleurs, ceux qui en élèvent aussi l’ont précisé: hors de question que celles-ci apparaissent sur la photo à côté des hérens!
En Valais, ils sont 900 éleveurs. Certains ont quelques vaches à côté de leur travail, par passion. Pour d’autres, l’hérens, c’est leur métier. Ils en possèdent «pour la corne» bien sûr, mais aussi pour le lait. Une passion encore et toujours, même quand il faut se lever avant l’aube.
PRIX SECRETS
Deux mondes qui se côtoient, auxquels il faut ajouter ces riches propriétaires, Suédois fortunés ou politiciens genevois qui achètent une ou plusieurs vaches et les laissent en pension. Un phénomène en hausse. «Oui, de plus en plus, explique cet habitant du val de Bagnes. Par ici, vers Verbier, beaucoup d’Anglais ou de Suédois ont craqué pour une vache.» C’est ainsi que l’on apprend que la reine des reines 2010, Altesse, n’appartient pas formellement à son éleveur, Jean-Louis Rey (un prête-nom, dit-on), mais à une riche dame résidant à Crans-Montana. On n’en saura pas plus, sinon qu’elle est aussi devenue mordue. «Si cela permet à un éleveur de s’acheter un tracteur, tant mieux», analysent les autres. Qui, parallèlement, regrettent la «flambée des prix» accompagnant cet engouement. «C’est vrai que, parfois, c’est juste comme faire-valoir. Estce que le pape va bientôt s’en acheter une ou bien?» ironise ce connaisseur. «D’ailleurs, ce n’est pas rare que les gens applaudissent lorsqu’une vache d’un riche propriétaire qui ne soigne pas lui-même ses bêtes perd un combat», note une éleveuse. Difficile de savoir combien vaut une gagnante. «Juste après la finale, les propriétaires de reine sont assaillis. On se met d’accord, on touche la main, le marché est conclu.» Les prix murmurés sont de 20 000 à 30 000. Très rares sont ceux qui avouent avoir vendu une vache à 40 000, voire 45 000. Le record? On ne le saura pas. «C’est bien pour certains, qui en profitent pour mettre du beurre dans les épinards. Mais lorsqu’on vit de l’élevage, comment voulez-vous avoir les sous pour un tel achat?» se demandet- on. Quoique, au final, tous ne sont pas mécontents de ramasser quelques dizaines de milliers de francs, surtout lorsqu’on sait que le prix pour la boucherie se situe entre 1500 et 2000 francs la bête. Et que celui du lait est dérisoire, ce d’autant que l’hérens est piètre laitière.
FOOTING QUOTIDIEN
Et puis il y a ceux qui ne vendent jamais leurs trésors. Car se retrouver propriétaire d’une reine des reines, soit celle qui gagne la finale d’Aproz, toutes catégories confondues, c’est la «fierté absolue». Tous en rêvent, même s’ils ne le disent pas. Ils gardent jalousement leur protégée, conservant le capital génétique et vendant uniquement ses veaux. «Reine cantonale, c’est bien, oui. Mais reine d’alpage, c’est encore mieux», rétorquent certains. Ce sont celles qui auront tenu leur rang durant nonante à cent jours face aux autres vaches paissant sur le même territoire d’herbe. «Et ça, ça vaut bien plus. Une reine de combat, c’est sur un jour, il y a un gros facteur chance. Une reine d’alpage, elle, a bien plus à prouver.» Des reconnaissances très importantes. On l’entend, lorsque les éleveurs énumèrent fièrement et précisément le palmarès de leurs protégées, qu’ils connaissent par cœur. Et on le voit lorsqu’on contemple les sonnettes – le seul prix que reçoivent les gagnantes - alignées au mur du salon. Que faire pour s’assurer que sa vache devienne une lutteuse hors pair? Aucune recette miracle. «J’ai vendu une sacrée reine. Eh bien elle n’a plus jamais rien gagné, explique un éleveur. On peut gesticuler ce qu’on veut, si la vache ne veut pas lutter ce jourlà, impossible de la convaincre.» Certains les nourrissent à l’avoine, céréale connue pour être excitante. Mais, là encore, rien n’est prouvé. On entend aussi qu’un peu de vin pourrait faire l’affaire. «Oh, ça, j’y crois pas, répond ce spécialiste. C’est vrai qu’une hérens qui vient de mettre bas, on lui donne un peu de pain de seigle trempé dans du vin, pareil que chez les femmes. Mais avant le combat, ça peut les endormir aussi.» Il faut surtout «avoir l’œil».
«Le poids ne veut rien dire, c’est une histoire de tactique»
Un éleveur d’hérens
Savoir repérer quel veau se transformera en une reine. Une question d’expérience, de sensibilité, impossible à décrire à un profane. Ah oui, et il faut s’entraîner avec elle. Chaque jour, dès la fin de l’hiver, une bonne demi-heure. «C’est rigolo, ces éleveurs qui courent avec leur vache au bord du Rhône», raconte Catherine Maudry, une photographe si passionnée qu’elle a mis des dizaines de milliers de photos sur son blog, reinedherens.ch. Et le dopage? Aucune substance n’a jamais été décelée, répond Martial Aymon, président de la Fédération suisse d’élevage d’hérens, qui organise la finale nationale d’Aproz. Des tests sont régulièrement effectués. Et les directives, qui s’étalent sur une trentaine de pages A4, sont strictes. Ainsi, les vaches doivent avoir vêlé tous les quatorze mois. Faute de quoi, elles deviennent trop agressives. Là aussi, des tests ADN sont exécutés. «Mais si le veau est mort, comment le prouver?» demande-t-on candidement. Eh bien l’éleveur est tenu de garder une poignée de poils.
ACCIDENTS RARES
Alors les éleveurs suivent tout de très près. Chaque match est décortiqué. Des généalogies sont établies. Et, évidemment, on surveille les taureaux. Qui peuvent se vendre des milliers de francs s’ils ont une bonne ascendance. Ou alors on monnaie les saillies… pour autant que l’on s’entende avec l’éleveur. Des croisements adéquats sont effectués afin de développer ces «monstres de muscles». Bernard Constantin, expert de la race en Haut-Valais, le confirme. Les gabarits d’il y a cent ans font tout riquiqui à côté des actuelles vaches de première catégorie, celles de plus de 585 kg. «Mais le poids ne veut rien dire. C’est aussi une histoire de tactique. Et une vache de 900 kg, en plein soleil, pas sûr qu’elle voudra lutter», répond-on. Un discours qui évoque les boxeurs. «Mais oui! s’enthousiasme Martial Aymon. Je les compare souvent à ces sportifs.» Sauf que l’hérens, elle a ça dans le sang. Mettez-en deux ou dix dans un champ, elles doivent créer une hiérarchie. Avec une reine, des lieutenants, des caporaux… Même les toutes jeunes n’échappent pas à cette loi de la nature. Deux centimètres de cornettes, et déjà elles se mettent tête contre tête. «Mais elles ne luttent pas jusqu’à la mort», explique Martial Aymon.
Très vite, la plus faible s’incline. Les accidents sont rares. «Chez nous, il y a une vache qui a perdu un œil au combat. Mais ça ne se produit qu’une fois tous les dix ans», confirme son fils, François. Après, il y a les possibles cornes brisées. Que l’on répare selon des recettes maison. Chez les Valloton, on explique qu’il faut aller à l’abattoir repérer une corne, la cuire, la remplir d’Araldit, puis mettre un bandage. Comme sur Bilton (contraction de Bill Clinton!) qui, malgré sa corne enturbannée, promet beaucoup. «Sa mère et sa grand-mère étaient reines cantonales». Les visages se ferment en revanche lorsqu’on évoque des accidents moins naturels. A la fédération, on assure que ce monde est bien plus fair-play qu’il y a quelques années, où l’on a vu de «mauvaises choses». Des éleveurs se posent tout de même quelques questions: «C’est le côté noir, personne ne veut en parler. Mais pourquoi nos vaches favorites revenaient-elles toujours blessées de l’alpage? Elles sont intelligentes, n’ont jamais lutté plus que nécessaire. C’est étrange, mais on ne peut jamais rien prouver.» Ailleurs, on raconte que la veille d’un combat, les vaches qui devaient être menées à l’arène ont soudain été détachées la nuit. «Elles ont donc lutté entre elles dans l’étable et, bien sûr, étaient trop éprouvées le lendemain matin pour participer aux combats.»
On l’aura compris, et surtout on l’aura entendu, ces vaches, qui possèdent d’ailleurs leur propre Gazette des reines, ne sont «pas comme les autres». Là, on assure qu’elles sont aussi dociles que des petits chiens. Ici, c’est aux femmes qu’elles sont comparées. Et là-bas on conclut: «Au fond, elles sont semblables aux Valaisans.»
DIFFICILE D’ÊTRE NATIONAL
Pour la première année, la finale cantonale devient nationale. Remous assurés…
Cette année, elle se déroule sur deux jours. Et, surtout, la finale n’est plus cantonale, mais nationale, puisque toutes les hérens du pays – 13 000 en Valais et 1000 en dehors – peuvent participer. Un changement voulu un peu par l’Etat, glisse-t-on. Des autorités qui souhaitent bien sûr profiter de cette magnifique vitrine. Mais qui n’est pas du goût de tous. «Je peux vous dire que j’ai tout entendu lorsqu’on a pris cette décision», confesse Martial Aymon, qui préside la Fédération suisse de la race d’Hérens. «Ce qui est au Valais doit le rester!» tonnent les éleveurs. D’ailleurs, impossible de faire prononcer «nationale», tous restent agrippés à «cantonale». «C’est vrai, moi-même j’ai de la peine, mais ça viendra», reconnaît Francis Dayer, président des Amis des reines. Sans parler de ceux qui avouent en avoir marre des matchs spectacles que se disputent les sponsors. «J’ai dû en refuser. Une entreprise nationale voulait être unique sponsor, mais ce n’est pas dans notre philosophie», précise le président de la fédération. Pour le sociologue Bernard Crettaz, on est «devant un grand laboratoire identitaire». A la fois, on élargit et on nationalise, voire internationalise et «peopolise», et en même temps il y a une recherche d’identité. Un peu comme les AOC, produits que l’on trouve de Buenos Aires à Tokyo mais dont on souhaite une bonne fois pour toutes certifier la véritable région d’origine. Mais il rassure: les débordements craints il y a quelques années ont été canalisés. «La situation est devenue plus mesurée. Il y a eu une résistance de la fête populaire.»