L’audience n’aura duré que vingt minutes. Vingt minutes seulement pour effacer quatre ans d’enfer et réduire à néant une accusation aussi ignominieuse que déshonorante: «association de malfaiteurs visant à la corruption et à l’exploitation de la prostitution». Le 22 septembre dernier, le tribunal de Rome a définitivement lavé de tout soupçon le prince Victor-Emmanuel de Savoie, 73 ans, l’héritier du trône d’Italie qui, depuis près de soixante ans, partage sa vie d’exilé forcé (jusqu’en 2002) entre sa maison de Genève et son chalet de Gstaad.
«C’est la fin d’un cauchemar, confiet-il avec soulagement. J’ai été totalement innocenté! La justice a reconnu qu’il n’y avait rien contre moi, absolument rien de rien, et que tout avait été inventé. C’est d’ailleurs ce qui a été le plus dur pour moi: j’ai dû me battre pendant quatre ans contre des fantômes, contre des accusations qui n’avaient aucune réalité.»
«C’était vraiment très dur pour notre famille, remarque la princesse Marina Doria, qui a soutenu son mari avec une détermination sans faille. Quand mon mari a été arrêté, le 16 juin 2006, il a été démoli dans le monde entier: les médias ont répété les accusations les plus absurdes contre lui, on l’a présenté quasiment comme un chef de la Mafia. Et maintenant qu’il est totalement innocenté, plus personne n’en parle… Quand nous avons appris le verdict du tribunal, nous étions en train de déjeuner à l’hôtel Costes, à Paris. Nous avons appelé notre fils Emmanuel et sa femme, Clotilde Courau, et nous avons bu une petite coupe de champagne pour fêter cela.»
«J’ai dû me battre pendant quatre ans contre des fantômes»
Victor-Emmanuel de Savoie
Résolu à tirer un trait sur le passé et à regarder vers l’avenir, le prince Victor-Emmanuel reste toutefois marqué, comme son épouse, par cette longue, par cette interminable épreuve qu’ils viennent de traverser. Le plus difficile à accepter, pour eux, c’est le sentiment d’avoir été victimes d’une injustice froide et délibérée, d’une machination pure et simple ourdie par un «petit juge» en quête de ce fameux «quart d’heure de gloire» dont parlait déjà Andy Warhol il y a un quart de siècle, avec une prescience étonnante.
«UNE HISTOIRE KAFKAÏENNE»
«J’ai été arrêté par traîtrise, reprend le prince de Savoie, alors que j’étais venu offrir une cloche pour l’église du village de Varenna, près du lac de Côme. Deux policiers en civil m’ont demandé de les accompagner, j’ai dû faire plus de 1000 kilomètres dans une petite Fiat Punto, j’ai passé cinq jours en prison, j’ai été placé ensuite en résidence surveillée pendant des semaines… A aucun moment, on ne m’a présenté la moindre accusation. Le procureur qui m’a poursuivi, Henry Woodcock, est connu en Italie pour s’attaquer à des personnalités, mais c’est le champion de l’échec toutes catégories: il a provoqué 212 procès et il les a tous perdus! Il peut entrer dans le Guinness des ratages!»
Amertume? Désir de revanche? «J’ai vraiment vécu une histoire hallucinante, une histoire kafkaïenne, mais c’est aussi une expérience comme une autre, assure le prince Victor-Emmanuel avec une espèce d’ironie et de hauteur très aristocratique. Je ne veux surtout pas me laisser ronger par l’envie de vengeance. J’en veux à Woodcock de m’avoir empoisonné la vie pendant des années, mais je n’ai plus envie de penser à lui. De toute façon, c’est irréparable… Ces quatre ans de violence que j’ai subis, je ne pourrai jamais les effacer. Mais il est inadmissible que ce procureur, qui a gaspillé 7 millions d’euros pour mon affaire, puisse continuer à agir impunément et à persécuter des innocents.»
L’héritier du trône d’Italie a aussi trouvé une forme de réconfort, pendant l’épreuve, auprès de son propre peuple. «Partout en Italie, je n’ai rencontré que des gens charmants, assure-t-il. Personne n’a cru que j’étais un horrible individu, comme on essayait de le faire croire. Quand je marche dans la rue, quand je prends un taxi, les gens viennent vers moi, ils me saluent, ils me parlent, une mère me demande d’embrasser son enfant… La classe politique me maltraite, mais le peuple m’aime beaucoup.»
«La classe politique me maltraite, mais le peuple italien m’aime beaucoup»
Victor-Emmanuel de Savoie
Alors, a-t-il vraiment abandonné tout espoir de remonter un jour sur son trône? «Je n’y pense jamais», répond-il en souriant. Même s’il refuse de descendre dans l’arène, c’est-à-dire de parler de politique, il n’a pas de mots assez durs pour le système actuel: «C’est le règne des partis, lâche-t-il avec dédain, ils sont tous là pour se disputer un petit morceau de pouvoir.»
Pour l’instant, le prince Victor-Emmanuel et son épouse savourent leur nouvelle vie, qu’ils imaginent déjà plus libre, plus légère, et affranchie de toutes sortes d’obligations sociales auxquelles ils se reprocheraient presque d’avoir sacrifié si longtemps. Depuis trois semaines, ils ont rejoint leur chalet de Gstaad, situé un peu en dehors de la station, où ils vont passer, comme chaque année, l’hiver et le printemps jusqu’à la fin de mai.
«Quand mon mari a eu ses ennuis, remarque la princesse Marina Doria, on s’est fait virer de certains clubs privés. Eh bien, c’est très bien comme ça: on n’a plus l’âge des mondanités. C’est tellement ennuyeux, d’ailleurs! Aujourd’hui, on aime être en famille, avec nos amis, nos copains… Dans notre chalet à Gstaad, on est au calme, en pleine campagne, au milieu des champs. Il y a une petite rivière, des vaches devant chez nous. On se réjouit d’y passer les Fêtes.»
«J’ai passé cinq ans à Gstaad, quand j’étais enfant et que j’étais au pensionnat du Rosey, poursuit le prince Victor-Emmanuel. On a acheté ce chalet il y a quarante ans et, pour nous, il reste un coin de paradis. On adore ces montagnes, l’air pur, la vie simple… On a des voisins adorables et, même si on ne parle pas suisse-allemand, on s’entend par gestes. C’est très calme, très agréable. Pour nous, c’est vraiment tout le charme de la Suisse: on vit dans un pays privilégié, même si l’on ne s’en rend pas toujours compte!»
Innocenté en Italie, le prince vient aussi de remporter une autre victoire, tout aussi symbolique, devant la justice suisse: le Tribunal fédéral a débouté définitivement le fisc genevois qui, depuis une quinzaine d’années, prétendait le taxer comme un résident genevois alors qu’il est domicilié la majeure partie de l’année à Gstaad. «C’est peut-être le signe que la roue a vraiment tourné», remarque la princesse Marina Doria, toujours optimiste.
Pour Me Dominique Warluzel, l’avocat du couple princier, c’est en tout cas le signe d’un retour au respect du droit. «Je suis heureux que ces combats menés sur différents fronts aient pris fin, observe-t-il. Le prince a fait preuve de beaucoup de courage et de détermination, des vertus auxquelles la justice ne rend hommage que trop rarement.»