Une piste de l’aéroport de Genève. Parfum de kérosène et de bitume qui fond au soleil. Dans l’air, un vrombissement. C’est celui de milliers d’ailes d’abeilles qui ventilent leur maison, six ruches collées au grillage. Il y a deux ans, Bertrand Stämpfli, porte-parole de l’aéroport et apiculteur amateur, a installé ici son cheptel. Un lieu insolite, loin d’être une exception. Ailleurs à Genève, les mouches à miel se sont approprié des parcs publics, le toit du théâtre Saint-Gervais, celui de la voirie de Carouge ou encore de la Migros de la Praille: en tout une quarantaine de colonies dans la ville du bout du lac. La Suisse romande suit ainsi timidement la mode des ruches urbaines lancée il y a une dizaine d’années au sommet des gratte-ciel de New York et de Chicago. Depuis, Paris s’y est mis, Londres aussi, Berlin, Hambourg, Munich, Francfort, Marseille, Lyon. Le phénomène s’étend comme une traînée de pollen au gré de l’émotion provoquée par la disparition mystérieuse de ruches. Face à l’éventualité de la mort des abeilles, apiculteurs amateurs et écolos bobos se déclarent prêts à tout, ou presque, pour assurer la survie de l’espèce. Quitte à coloniser les villes.
OASIS POUR ABEILLES
A l’aéroport de Genève, Bertrand Stämpfli revient sur sa bourdonnante idée. «En 2010, année de la biodiversité, j’ai pensé qu’amener des ruches sur le tarmac permettrait de communiquer sur nos efforts en matière d’environnement et sur le danger qui guette la population mondiale d’abeilles», raconte-t-il en suçotant une fleur de trèfle. Entre les pistes et les carlingues étincelantes des jets se trouvent 140 hectares de prairies naturelles. Des zones vertes où se côtoient de nombreuses espèces végétales, dont certaines sont d’ailleurs en voie de disparition. La direction de l’aéroport a débloqué 3000 francs pour installer les hyménoptères dans cette oasis pour abeilles. «Des cacahouètes à l’échelle du budget de l’entreprise, un acte quasi militant pour moi», se réjouit le porte-parole. Cette année, Bertrand Stämpfli a ainsi récolté plus de 100 kilos de miel. L’année dernière, 700 pots ont été offerts aux employés de l’aéroport. Après analyse, le miel s’est révélé de très bonne qualité, sans la moindre trace de kérosène ou de métaux lourds. Une excellence confirmée par le chanteur Stevie Wonder. De passage à Genève, la star a dégusté ce nectar avec une tasse de thé. Verdict? «So pure!» s’estil exclamé sobrement. Le laboratoire y a mis plus de formes. Il décrit ce «miel de tarmac» comme présentant «des notes boisées atténuées par des notes fraîches et mentholées, sur fond de fruits cuits et quelques notes chaudes et maltées de caramel, une légère astringence naturelle, une intensité élevée et une persistance assez soutenue». Rien que cela.
NI MONOCULTURE NI PESTICIDE
A quelques battements d’ailes de l’aéroport, Pascal Crétard cultive, lui, le «butin du ciel». Dans le cadre d’un projet artistique intitulé La banque du miel, le théâtre Saint-Gervais a engagé le président de la Société genevoise d’apiculture à venir poser deux ruches sur sa toiture. Petit tour du propriétaire: en face, le Salève et la cathédrale Saint-Pierre; à gauche, le mythique jet d’eau; à droite, un ruban de Rhône; partout, du béton. Mais aussi quelques arbres qui bordent les rues et des balcons aux jardinières fleuries. Géraniums, lierre, soucis, orchidées même: en ville, le garde-manger de l’abeille est plus varié qu’à la campagne, loin de la monoculture et des pesticides. Même la pollution ne parvient pas à contaminer le nectar glané au fond des corolles. Des conditions idéales pour que l’abeille prospère, d’autant que tout est à proximité. «Trois kilomètres maximum, faute de quoi la butineuse consomme le nectar qu’elle ramène», prévient Pascal Crétard. Electronicien de profession, il possède aujourd’hui une quarantaine de ruches dans le canton. Son hobby chronophage, une dizaine d’heures par semaine, est une découverte tardive: pour ses 45 ans, son cousin lui a offert une ruche. Ce qui n’était qu’un gag est devenu une passion dont Pascal Crétard rêve aujourd’hui de faire son métier.
En Suisse, il faudrait près de 500 ruches pour vivre confortablement de l’apiculture. Les professionnels qui ne déclarent que cette activité se comptent dès lors sur les doigts d’une main. Difficile de savoir, pour les autres, à combien se monte l’apport financier de l’apiculture sur leurs revenus. Mais Pascal Crétard, qui vend ses pots sur des marchés régionaux, ne fait pas cela pour l’argent. «Après une journée harassante, aller aux abeilles, c’est apaisant.»
«Après une journée de boulot, aller aux abeilles est apaisant»
Pascal Crétard
A la Migros de la Praille, le but n’était pas de détendre les employés. La direction a, elle aussi, misé sur l’année de la biodiversité pour créer le buzz autour des abeilles. Elle cherchait un apiculteur, elle l’a trouvé parmi ses employés: Gabriel Roth, du service après-vente. Il a installé trois ruches sur la pergola qui domine la pépinière. Trois mètres en dessous, les clients remplissent leur chariot de plantes en pots. Est-ce dangereux? «Non, répond l’apiculteur. En deux ans, deux employés et une cliente ont été piqués.» «Les abeilles ne sont pas agressives, note-t-il. Mais les ruches, comme les humains, ont leur tempérament. Et il dépend beaucoup du caractère de la reine.»
Reste qu’il faut malgré tout observer un certain bon sens. «Une ruche sur un balcon ou au sol, près d’habitations, c’est complètement débile, s’emporte ainsi un ancien inspecteur des ruchers. Imaginez ce qui arrivera quand la ruche sera forte de près de 80 000 abeilles. C’est de l’inconscience!» En Suisse, aucun règlement n’interdit à un particulier de poser une ruche où bon lui semble. «Elles sont soumises à déclaration auprès des autorités, mais pas à autorisation», décrypte François Gobat, vétérinaire cantonal à Neuchâtel. Si l’expert déconseille aux néophytes de se lancer dans ce hobby compliqué sans formation, il présage que la mode de l’apiculture pourrait prendre de l’ampleur auprès des collectivités. C’est d’ailleurs le cas à Lausanne.
Au printemps, le chef-lieu vaudois a installé huit ruches à Chauderon et au cœur du cimetière du Bois-de-Vaux. En août, d’autres ont été placées dans le parc de Valency et, en hauteur, près de la salle de gym du collège de l’Elysée. «Cela fait partie de notre politique urbaine d’amener un peu de campagne en ville, confirme Pascale Aubert, déléguée à la nature de Lausanne. Si New York et Chicago peuvent le faire, nous aussi!»
RELÈVE BIENVENUE
Sébastien Liardon, horticulteur engagé par Lausanne pour s’occuper des ruches, s’amuse depuis à écouter les questions des passants qui découvrent ces abeilles citadines. Le regain d’intérêt du public est bienvenu: l’activité peine à trouver de la relève auprès des jeunes, souvent découragés par le travail et les connaissances pointues nécessaires. A Yverdon, sur l’échelle de ramoneur qui mène au toit du théâtre Benno Besson, les 21 ans de Jonathan Conti sont pourtant un atout. Depuis 2010, ce jeune apprenti bûcheron et handballeur assidu consacre le temps qu’il peut à ses trois ruches, sans se prendre la tête. L’apiculture, il y a goûté à l’école. Son enseignante avait des ruches dans l’établissement scolaire, le collégien s’est révélé fasciné par l’univers «quasi philosophique» des abeilles. Adepte des apéros en hauteur, il avait imaginé installer ses bestioles sur le toit plat de sa colocation. «Les autres locataires de l’immeuble avaient les idées courtes, ils ont refusé.» Pas démoralisé, Jonathan s’est lancé un défi: convaincre le théâtre d’accueillir ses copines ailées. «Le directeur a d’abord cru à un gag», s’amuse aujourd’hui le jeune homme. Mais l’idée fait son chemin et finit par séduire les autorités du théâtre comme celles de la ville. «Aujourd’hui, les ruches urbaines, ça fait bobo, écolo, c’est classe», assure-t-il. Face aux critiques de certains apiculteurs traditionnels qui ne voient pas d’un bon œil la démocratisation de l’activité, Jonathan hausse les épaules. «Ils sont rétrogrades. Tant qu’on respecte les traitements antiparasites, on ne fait rien de mal. Ces discours de vieux, je m’en fiche. Grâce à moi, au moins, certains de mes copains savent que le miel n’est pas fait par des guêpes!»