Recherchez
« Article précédent Article société n°30/135 Article suivant »
INCROYABLE DESTIN
LE MILLIONNAIRE DU LOTO QUI A TOUT PERDU
Il fut le premier millionnaire de la loterie suisse à numéros, en 1979. Toute sa fortune s’est évaporée six ans plus tard. Werner Bruni vit aujourd’hui avec son AVS et ses souvenirs, qu’il raconte dans un livre.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 11.10.2011

Il fallait cocher 11, 40, 29, 2, 33 et 15 pour devenir, le samedi 29 avril 1979, le premier millionnaire de la loterie à numéros. On regarde le ticket gagnant usé par les ans que Werner Bruni a posé sur la table du salon, soigneusement conservé comme une relique. Il a entouré les chiffres, cerclés au crayon, comme pour se persuader que ce n’était pas une hallucination, cette grille à deux balles qui lui a rapporté près de 1,7 million de francs. Et qui a précipité aussi son malheur. Nous sommes à Spiez, dans le coquet appartement du septuagénaire qui allume une énième Brunette avant de nous tendre la lettre de l’époque de Swiss lotto. «Félicitations, vous avez gagné 1 086 325,95 frs nets d’impôts. Donnez-nous vos coordonnées bancaires.»

FAMILLE DE 7 ENFANTS

Plus d’un million et demi. De quoi chambouler l’existence d’un petit monteur sanitaire qui a trimé dur toute sa vie. «Je suis le dernier d’une famille pauvre de sept enfants. Très jeune, j’ai su que les rêves de vie meilleure m’étaient interdits. J’ai dû aider mes parents. Mon père buvait, on l’a retrouvé noyé dans la rivière.»

Alors, ce samedi de 1979, Werner n’aurait jamais imaginé que sa vie allait ressembler à une montagne russe: millionnaire à 43 ans, ruiné à 49, vivotant avec son AVS à 75 ans. Quand il a découvert qu’il avait gagné le gros lot, en regardant la télévision, son épouse s’est inquiétée de le voir soudainement devenu «rouge comme une pomme»! Les jours qui ont suivi, il a gardé son secret. «Le Blick se demandait qui était le mystérieux millionnaire, je me disais tout bas: tu peux toujours courir pour le savoir!»

 

«Si j’avais donné à tout le monde, j’aurais dépensé 3,5 millions»
Werner Bruni

 

Jusqu’à ce que son patron vende la mèche. Tous les médias se sont alors précipités pour rencontrer l’oiseau rare. Le Bernois a gardé deux classeurs fédéraux remplis de lettres de quémandeurs. Des privés ou des institutions. «Certaines très polies me parlaient de la pluie et du beau temps avant de me demander, bien sûr, de l’argent. D’autres mettaient un timbre pour la réponse. J’ai calculé que si j’avais dû donner à tout le monde, ça m’aurait coûté 3,5 millions!»

Werner sourit à cette évocation, ses yeux d’un bleu plus clair que le ciel rayonnent de malice. Long et maigre, droit dans ses bottes et dans son appartement, meublé modestement mais rangé au cordeau, le vieux monsieur a quelque chose du Sage. La vue sur le lac est digne d’un prospectus de l’office du tourisme. Une poupée père Noël nous fixe depuis un fauteuil. Werner ne croit plus en lui depuis longtemps, mais ça fait joli dans le décor.

Il affirme ne nourrir aucune amertume ni rancune, mais reconnaît que la chance et la malchance se sont croisées presque en même temps dans sa vie.

Six ans après avoir gagné au loto, il s’est retrouvé ruiné. Mauvais placements. Tous ses biens saisis. Même sa caisse de pension est partie dans la débâcle. Sans compter sa deuxième épouse qui a filé avec un autre. La première lui avait donné un fils dont il doute encore aujourd’hui être le père et avec qui il a rompu tout lien. Avec les femmes, c’est bien fini. «Je n’achète plus le cochon en entier», dit-il en tütsch, c’est la maxime qui résume le mieux son état d’esprit.

Toute cette histoire, Werner Bruni l’a consignée dans un livre paru en Suisse alémanique, Lottokönig, Einmal Millionär und zurück, qui lui a donné un regain de notoriété. Le vieux monsieur est devenu philosophe. «Je n’ai jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui. Quand j’étais millionnaire, j’étais invité à de beaux dîners, je me demandais à quoi servaient les services sur la table, ce n’était pas mon monde.» Même la solitude n’est pas dure à supporter, surtout quand la méfiance envers le genre humain est un peu comme une deuxième nature chez lui. Quand on lui demande pourquoi il a aussi coupé tout contact avec ses frères et soeurs dont la photo orne pourtant le mur du salon, il répond, après un instant de silence: «L’envie, c’est pire que le cancer.» Il sait de quoi il parle. Werner souffre d’une leucémie depuis sept ans. C’est cette dernière épreuve qui l’a poussé à écrire le récit de sa vie.

Il admet avoir un peu essuyé les plâtres en devenant le premier millionnaire de l’histoire de la loterie à numéros. A l’époque, les gagnants ne se voyaient pas proposer l’assistance d’un psychologue ou d’un gestionnaire de fortune! «J’étais le dumm, le bobet de service. J’ai suivi les conseils de mon chef. Il m’a fait déménager, disant que le quartier où je vivais ne correspondait pas à mon nouveau statut. Il m’a vendu une maison (il montre par la fenêtre une bâtisse sans beaucoup de cachet). Puis un bloc de douze appartements pour près de deux millions. Une très mauvaise affaire, je n’ai jamais réussi à les louer!»

«UN JOUR J’AI RETROUVÉ MA VOITURE SACCAGÉE»

A Spiez, on l’a longtemps regardé comme une bête curieuse. Après le gros lot, fini les pots avec les copains. Ses collègues le jalousaient. Quand il s’est acheté une voiture avec l’argent du loto, son chef a tiqué, lui qui ne se déplaçait qu’à vélo. «Un jour, j’ai retrouvé ma voiture saccagée. Cela ne pouvait plus durer. J’ai quitté mon travail après vingtcinq ans et deux mois de bons et loyaux services.» Juste avant d’être rattrapé par la faillite.

Aujourd’hui ne restent que des souvenirs de cette opulence feu follet. Les photos, soigneusement rangées dans une boîte, de son safari au Kenya. Un gros coquillage sur la bibliothèque, témoin de son voyage à Haïti. Il ne veut donner aucun conseil à ceux qui gagneraient au loto tout en estimant «que chacun devrait vivre un jour une expérience de ce genre»!

Werner Bruni est persuadé désormais que l’argent ne fait pas le bonheur mais «arrondit juste les angles». Son éditrice l’a averti qu’il n’allait pas refaire fortune avec son livre. «Surtout pas! s’est-il écrié. Je n’aurais plus les nerfs pour supporter ce que j’ai enduré. Je voudrais juste gagner quelques milliers de francs pour m’acheter un abonnement général CFF.»

Lottokönig, Einmal Millionär und züruck, Editions Wörterseh.

Réagissez à l'article


Votre pseudo
Texte
(Max 400 car.)
 
Votre email(Ne sera pas affiché sur le site.)
 
Filtre anti-spam : Recopiez le texte ci-dessus
 



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Werner Bruni, loto, 1, 7 million, 1979, millionnaire, AVS Aller en haut de page Haut de page

 

Réagissez à l'article

lilu, le 13.10.2011 à 08:21

Il dout pas avoir un grand qi ce monsieur

Réagissez »


A lire aussi

AVENIR

Bienvenue dans le village Alzheimer

On dirait un charmant quartier d’Amsterdam, mais il s’agit d’un nouvel EMS dans lequel 150 personnes atteintes d’alzheimer évoluent en toute sérénité. Reportage. »


FÊTE DES MÈRES

Ma maman et moi

Il y a eu les câlins, les crises, l’indépendance à conquérir, et l’amour, toujours. A l’occasion de la Fête des mères, cinq personnalités romandes nous racontent leur maman. »


MERCK SERONO

«On se battra jusqu’au bout»

Les 1250 employés de la firme genevoise ont brutalement été tirés de leur univers feutré par l’annonce de la fermeture de leur site. Humiliés, ils se battent. Témoignages. »

Page générée en 618 ms.