Yann Lambiel n’a aujourd’hui plus rien à prouver. Le gamin de Saxon, batteur d’un orchestre de bal dans sa jeunesse, est, à 37 ans, une vedette. Pilier depuis dix ans de La soupe, il remplit les salles. Le 25 juillet, au Paléo, il faisait marrer les 10 000 spectateurs du Chapiteau. Une consécration. Mais sans «eux», pourtant, il ne serait rien. «Je leur dois tout», admet l’artiste. Eux? Les personnages publics à qui il emprunte les voix. A la veille des Fêtes, le Valaisan a voulu aller les remercier.
Le premier rendez-vous de cette tournée est fixé place de la Palud, au cœur de Lausanne, le territoire du syndic Daniel Brélaz, un incontournable des spectacles de Yann Lambiel. «Avec ma corpulence, je suis une mine d’or pour les caricaturistes», entame l’écologiste. Suroccupé, visiblement irrité par les dernières attaques à l’encontre de son double mandat, il prend néanmoins le temps de la pause-café. Il sourit en voyant la cravate motif chiens apportée par l’imitateur. Ça le changera de ses éternelles cravates chats, achetées en Autriche via l’internet par sa femme Marie-Ange. Il en a jusqu’ici usé une quarantaine. «Avec elles, je me suis inventé un uniforme», glisse-t-il avant de clore, lucide: «Yann et moi, nous sommes des alliés objectifs; je lui donne de la matière et son imitation me rend populaire.»
AU BUREAU OGI
Le deuxième cadeau est à livrer à Gümligen, dans la banlieue de Berne. L’inscription «Bureau Ogi», à l’entrée du bâtiment en travaux, indique que l’on est à la bonne adresse. Surprise, c’est Benedikt Weibel qui accueille. L’ancien directeur des CFF et l’ex-conseiller fédéral se partagent les mêmes locaux. Arrive le politicien, qui lance son tonitruant «C’est formidable!». Dans la hotte de Yann Lambiel, un sapin, clin d’œil à l’arbre à côté duquel l’UDC avait lancé son mémorable message du Nouvel An 2000. «J’en ai tellement reçu, depuis, que je vais pouvoir devenir propriétaire forestier», plaisante encore l’ancien président de la Confédération. L’entretien terminé, impossible de partir sans un petit apéro. Fidèle à son image, Adolf Ogi se montre chaleureux face à un artiste parfois intimidé. «Rencontrer ces gens, ça me fait toujours bizarre», confiera-t-il à la sortie. L’installateur sanitaire de formation, fils d’un peintre en bâtiment, peine encore, malgré sa notoriété, à se projeter dans ce monde.
«Les nouveaux politiciens n’ont plus le potentiel comique des anciens»
Yann Lambiel
Au troisième rendez-vous, malgré le retard dû aux embouteillages matinaux genevois, c’est une Ruth Dreifuss radieuse qui ouvre la porte de son appartement aux Pâquis. Grande féministe, elle ne peut s’empêcher de commencer par sermonner l’imitateur, qui, dans une récente interview, avouait laisser les courses et la cuisine à sa femme, Sonia. Puis vient le cadeau, une bouteille de Suze. «J’en étais sûre. Et dire que je n’en ai jamais bu…» lâche, amusée, l’ancienne conseillère fédérale. Longtemps, à La soupe, l’humoriste a en effet imité la Genevoise en train de boire le populaire apéritif. «Mme Dreifuss était un personnage marquant, s’explique le Valaisan. On voulait la garder quand elle a quitté le gouvernement. Alors on a trouvé ce truc.» La socialiste ne lui en tient pas rigueur: «Au Conseil fédéral, le pire serait de se prendre trop au sérieux.» Yann Lambiel, qui, lui, adore la Suze, repartira finalement avec la bouteille, dédicacée.
La quatrième rencontre sonne comme des retrouvailles, avec celui peut-être que Lambiel contrefait le mieux, presque à la perfection: Claude Frey, ancien président du Conseil national. «A la radio, même mon épouse a de la peine à distinguer les deux voix», reconnaît le vibrionnant radical, recevant en sa maison d’Hauterive. «Le lundi, dans la salle du National, avec Ruth Dreifuss, on se refaisait parfois les répliques de La soupe. Je riais en imaginant les gens à la tribune se demander de quels grands sujets politiques nous devisions», se souvient, nostalgique, le Neuchâtelois. Il s’enquiert du but de l’article: «C’est Yann qui vient dire au revoir à son fonds de commerce?» Ce dernier reconnaît que le potentiel comique des «nouveaux», Burkhalter ou Schneider-Ammann, est bien moindre que celui d’un Couchepin ou d’un Ogi. «C’était aussi une époque plus chaleureuse, constate Claude Frey. Nous avions des désaccords, mais l’humour permettait de trouver des consensus. Aujourd’hui, tout marche à l’affrontement», regrette-t-il tout en débouchant un chardonnay, le vin du conseiller d’Etat radical Thierry Grosjean.
ENFANT DE SAXON
La dernière rencontre signe un retour aux sources, en Valais, non loin de son Saxon natal. Là où, enfant, il se rêvait artiste en regardant Patrick Sébastien et Coluche à la télévision et animait les repas de famille en imitant Cloclo avec sa sœur cadette. Le cadeau sera déposé à l’hôtel de La Porte d’Octodure, à Martigny, le fief de Christian Constantin. Les deux hommes se connaissent bien. A trois reprises, Yann Lambiel a partagé la scène avec le bouillant président du FC Sion. «Le problème avec Christian, c’est que je ne peux être qu’en deçà du personnage. Il va tellement loin tout seul», remarque l’imitateur. Comment en effet rivaliser avec les citations de CC, aussi profondes qu’«un con qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis»? Le Martignerain coupe court à la discussion. Son jet privé l’attend sur la piste de l’aéroport de Sion. Destination Le Bourget, à Paris. A la sortie de l’hôtel, Yann Lambiel lance, en référence à l’intitulé de son dernier spectacle: «Allez, aux suivants!»
«Aux suivants!», jusqu’au 29 décembre (plus le 31 décembre) au Théâtre de Beausobre, à Morges (billets sur www.beausobre.ch ou 021 804 97 16); puis du 15 au 22 janvier à Sion, sous chapiteau, place des Potences (billets Ticketcorner, au 0848 00 300 ou sur www.daszelt.ch). Infos: www.yannlambiel.ch