«Venez, on va partager le déjeuner!» propose-t-elle d’emblée. Un sourire illumine le visage de la jeune Erythréenne. Elle n’est plus la même. C’est une Yordanos pleine de légèreté qui nous accueille dans la chambre de son foyer, à Estavayer-le-Lac. Elle croque dans un petit piment vert, pour épicer le plat, mélange d’œufs brouillés et de saucisse qu’elle mange en le pinçant avec de petites crêpes. C’est comme ça dans son pays, dit-elle, on n’utilise pas de fourchette. Elle redevient sérieuse, montre la décision positive de l’Office des migrations qu’elle vient de recevoir par la poste. C’est bien cela qui est écrit, non? semble se demander cette jeune femme de 21 ans. Elle ne lit pas encore le français. Les notions qu’elle possède, elle les a apprises en écoutant les gens et en regardant la télé. Encore un peu maladroite, elle insiste pourtant: «Je veux dire merci à la Suisse. C’est important.»
La dernière fois que nous l’avions rencontrée, c’était au mois de mai. Yordanos était à l’hôpital, en état de choc, le bassin fracturé, et avec la certitude d’être renvoyée en Italie. Dans le cadre des accords de Dublin, c’est le premier pays d’arrivée uniquement qui peut traiter une demande d’asile. L’Italie, en l’occurrence, pour cette Erythréenne, arrivée par la petite île méridionale de Lampedusa. Quelques jours auparavant, à 4 h 30 du matin, cinq agents avaient débarqué dans sa chambre pour la conduire à l’avion. Paniquée, Yordanos avait sauté du troisième étage. Une chute de 10 mètres. Son médecin et son avocat avaient pourtant prévenu les services compétents que Yordanos était de santé fragile: elle avait déjà tenté à deux reprises de se donner la mort. Une fin préférable à son renvoi en Italie, un pays qui l’avait laissée traumatisée, à la suite d’agressions sexuelles.
Et là, contre toute attente, elle a obtenu que ce soit la Suisse qui se penche sur son cas. Car, généralement, les ressortissants érythréens sont acceptés par la Confédération, au vu de la situation désastreuse du pays.
UNE QUESTION DE DÉLAI
Comme l’assure son avocat, Rêzan Zehrê, du Centre de contact Suisse-immigrés, ce n’est pas sa chute désespérée qui a ravisé les autorités. Mais un délai dépassé. En effet, la Suisse a six mois pour transférer un requérant dans son pays d’arrivée de l’espace Dublin. Et le cas de Yordanos n’est finalement pas isolé. L’Italie, débordée par le flux d’immigrants, impose des conditions très strictes: pas de renvoi par voie terrestre, les transferts se font par avion, sur Rome et avant 7 h 30 le matin. Un contingent maximal de quelques personnes est autorisé par jour. Des accords «lourds et difficiles, glissent les autorités. Un transfert vers l’Italie est tout aussi difficile à mettre en œuvre qu’un renvoi vers le pays d’origine.» Yordanos, elle, n’est pas sûre d’avoir saisi toute la complexité du dossier. Elle y voit surtout un «petit miracle». Le deuxième. Car aujourd’hui, en dépit de sa chute, elle marche sans problèmes, juste quelques douleurs qui vont en s’atténuant. Elle assure ne plus faire de cauchemar. «Et puis je ne risque rien, on m’a déménagée au rez-de-chaussée.» Et répond ne pas se souvenir de la nuit de l’accident. «Je n’ai rien dit à ma famille…» commence-t-elle. Elle sourit, ne peut pas ou ne veut pas en dire plus. Alors elle montre les quelques photos de famille qu’elle a emportées. Ici, son frère, Hani, un bel adolescent. Comment va-t-il? «Je ne sais pas. Je n’ai pas de nouvelles.» En 2009, il a été réquisitionné pour son service militaire. Obligatoire, à durée indéterminée et non rémunéré. Comme tous les jeunes Erythréens, hommes et femmes. C’est là le drame de l’Erythrée. Un dictateur paranoïaque qui a surmilitarisé son pays. Yordanos, elle, s’est retrouvée en prison pour l’avoir refusé. Sa famille s’est saignée pour que des gardiens corrompus l’aident à sortir. Mais la jeune femme n’a eu d’autre choix que de partir, sous peine d’être de nouveau arrêtée. Là, le parcours traditionnel: le Soudan, la Libye, l’exploitation par des réseaux mafieux. Puis la traversée de la Méditerranée.
Et maintenant? Dans les premiers temps, Yordanos sera encadrée par Caritas, dont le mandat est aussi d’aider les réfugiés statutaires à s’intégrer. Puis trouver un travail. «Quel travail? Je ne sais pas, je ne sais pas ce qu’il y a ici comme travail, mais tout m’ira, je crois.» Avant cela, des cours de français intensifs l’attendent, explique-t-elle, pleine d’entrain. «Je vais pouvoir aller à l’école! Je n’y suis jamais allée.» A écouter cette jeune femme, qui semble parfois à peine sortie de l’enfance, on réalise l’énergie déployée dans un seul but: celui de s’en sortir