«C’EST YANIS QUI NOUS TIENT DEBOUT»
Accident Leur drame a bouleversé la Suisse. Le 16 août dernier, leur petit garçon de 2 ans se noyait dans la piscine familiale. Un mois après la disparition de Yoan, Yulia et François Quiros ont pu ramener à la maison Yanis, l’aîné, miraculé.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 19.09.2012

«C’est Yanis qui nous tient debout, qui respire pour nous, qui se bat pour nous», dit-il dans un murmure en parlant de ce petit garçon de 6 ans et demi au sourire contagieux qui nous observe depuis le canapé du salon où un tennisman s’agite sur l’écran de télévision. «Il fait comment, Nadal? lance-t-il à son fils avant que l’enfant n’imite un geste familier du grand champion espagnol. François Quiros esquisse un pâle sourire, cherche des yeux Yulia, son épouse, droite et digne, vêtue de noir, couleur du deuil, couleur de perte inconsolable. «Oui, Yanis, c’est notre force, c’est pour lui que l’on veut aller de l’avant», murmuret- elle, une main sur l’album de photos et les images de deux petits garçons jouant ensemble, insouciants, comme tous les frères du monde. Le temps du bonheur familial. Aujourd’hui, Yoan, leur cadet, a disparu tragiquement. Sa photo, bordée de crêpe noir, bien en évidence dans la cuisine et le salon, rappelle que ce bambin de 2 ans et demi aux grands yeux curieux, un costaud qui aimait le foot et démonter ses voitures pour voir à l’intérieur, a disparu tragiquement le 16 août dernier. Noyé dans la piscine de la maison familiale de Fully. Un fait divers qui a bouleversé toute la Suisse. Sur le banc des accusés: la fatalité. Rien que la fatalité. Il suffit de trois petites minutes pour que le malheur frappe. C’est le message que les Quiros aimeraient faire passer. Rappelons aussi que la noyade reste la deuxième cause de mortalité chez les enfants après les accidents de la route. Eux avaient pourtant pris toutes les précautions pour garantir la sécurité de leurs garçons. Une barrière avec serrure séparant la piscine de l’aire de jeux. La vigilance constante de leur mère. «D’ailleurs, Yoan avait peur de l’eau et ne s’approchait guère du bord sans ses manchons. Ce n’est de la faute de personne, affirme fermement François. Cela aurait pu se passer avec moi ou avec la jeune fille au pair!»

BIEN EN VUE

Juste avant le drame, Yoan jouait sur la balançoire, juste sous les fenêtres de la cuisine, d’où sa mère le surveillait. Yanis était au salon, bien en vue. Le temps de s’absenter aux toilettes, la jeune maman a retrouvé ses garçons inconscients. Le plus grand au fond de la piscine, le plus jeune flottant à la surface. Elle a plongé. Tenté de les réanimer. Appelé les voisins à l’aide. Que s’est-il passé? François hausse les épaules. «Yanis est né avec un handicap moteur cérébral, un syndrome très rare appelé cri du chat. Il ne peut pas ouvrir tout seul la barrière. Quant à Yoan, il n’y était jamais arrivé auparavant. Mais il était très intelligent et observateur, a-t-il voulu nous imiter?»

UN CAUCHEMAR

La question restera sans réponse pour cet ouvrier espagnol de 49 ans désemparé, installé en Valais depuis l’enfance. Alerté sur son lieu de travail par une voisine, il se souviendra toute sa vie de cette vision insoutenable: les sauveteurs, l’hélicoptère d’Air Glaciers, ses enfants étendus par terre au bord de la piscine. «Il y avait même des charognards qui prenaient des photos depuis le mur, s’indignet- il. Je suis moi-même pompier. J’ai tout de suite su que c’était trop tard pour Yoan mais qu’il y avait encore un espoir pour Yanis, il respirait.»

Yanis, qui a passé près d’un mois aux soins intensifs du CHUV avant de rentrer à la maison, le 6 septembre. Heureusement sans séquelles physiques durables, malgré une infection pulmonaire due à une bactérie. Quelques sifflements dans la voix quand il s’exprime, mais ses problèmes respiratoires existaient avant l’accident.

Un mois après le drame, François et Yulia s’accrochent au quotidien. Ils sont sous calmants; lui avoue avoir arrêté les somnifères, même si, chaque matin, ils se lèvent en se disant que le cauchemar continue. «Je suis perdue, déboussolée», avoue la jeune femme, professeure de danse à Martigny. Quelques-unes de ses élèves sont passées aujourd’hui pour la réconforter. Yulia, d’origine ukrainienne, est très appréciée dans la région.

Et puis, soudain, difficile de retenir ses larmes lorsque Yanis embrasse la photo de son petit frère. «Il fait semblant de lui téléphoner tous les soirs. Comme Yoan a déjà passé trois mois en Ukraine chez ses grands-parents, Yanis est habitué à la séparation. Nous lui avons dit que son frère était parti très loin sans avoir encore le courage de parler de la mort, je ne veux pas le faire souffrir. Chaque chose en son temps.»

Yulia essuie ses larmes. Laisser du temps au temps. Bientôt, le petit garçon parfaitement bilingue russe et français va reprendre le chemin de l’institution spécialisée La Castalie, qui le prend en charge quelques jours par semaine à Monthey. La jeune mère s’est battue pour aller de l’avant malgré le handicap et stimuler son enfant. L’emmenant trois ans de suite à Odessa pour nager avec les dauphins. C’est justement parce que Yanis s’épanouissait au contact de l’eau que les Quiros ont construit cette piscine. Aujourd’hui bâchée. On imagine combien cela doit être difficile de l’apercevoir tous les jours par la baie vitrée du grand salon meublé avec goût. Ils ne savent pas encore s’ils vont la condamner définitivement.

DIVERS SCÉNARIOS

A cette heure, Yanis n’est pas en mesure de décrire les faits tels qu’ils se sont produits. Ses parents ont imaginé plusieurs scénarios possibles, retenant celui qui leur paraissait le plus beau. «On a envie de se dire que Yanis a sauté dans la piscine pour venir en aide à son frère, pas qu’il l’a poussé, s’exclame son père. Au cours de l’enquête, la police a émis l’hypothèse d’un acte malveillant d’une tierce personne, mais je leur ai dit: «Vous rigolez, personne ne peut nous en vouloir à ce point!» Tout le village a pleuré Yoan avec nous.»

 

«Je ne peux pas encore dire à Yanis que son frère est parti pour toujours»

 

Où puisent-ils leur courage? La question en a taraudé plus d’un, ému par la dignité des époux Quiros. «On n’a pas le choix, répond François, qui n’est pas croyant, tandis que Yulia trouve dans sa foi une raison d’aller de l’avant. «Dieu n’a pas voulu exaucer ma prière quand je Lui ai demandé de sauver Yoan. Peut-être devais-je vivre cette épreuve, peut-être devait-il partir. La vie est un cadeau. J’avais un cadeau qui ne m’a été confié que deux ans et demi.»

François écoute silencieusement sa femme puis ajoute: «Quand Yanis a ouvert les yeux à l’hôpital et qu’il m’a reconnu, je l’ai vécu comme une grande victoire.»

Le couple ne cherche pas la publicité mais tient ici à remercier ceux qui les ont soutenus, famille, amis, voisins «magnifiques» et tous ces anonymes qui leur ont écrit après le drame. «Une lettre m’a particulièrement fait chaud au cœur, confie Yulia, émue. Celle d’un couple qui avait vécu le même drame que nous. Ils nous ont envoyé cette phrase qui résonne un peu comme un message de Yoan: «Je ne suis pas parti loin, j’ai juste pris un peu d’avance.»