Recherchez
« Article précédent Article interviews n°15/105 Article suivant »
YVAN PERRIN
«NEUCHÂTEL N’A PAS DE CONSEIL D’ÉTAT»
De Xamax à Petroplus, en passant par le climat qualifié de pourri régnant au Château, le vice-président de l’UDC Suisse n’est pas tendre avec le gouvernement de son canton, qu’il ambitionne de rallier en 2013. Le désormais ex-policier n’épargne pas non plus les caciques de son parti.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 31.01.2012

Oublié son burn-out qui l’avait contraint à prendre du recul début 2011. Après deux semaines passées à larver sur une île des Maldives en compagnie d’Annie, sa compagne depuis seize ans, Yvan Perrin est d’attaque. Peu adepte de la langue de bois, le conseiller national de La Côte-aux-Fées (45 ans) repart au combat avec l’énergie et le mordant qu’on lui connaît. Le teint hâlé, tiré à quatre épingles, le président de la section neuchâteloise de l’UDC, qui ne briguera pas un nouveau mandat de vice-président national en mai prochain, ne se gêne plus de dégainer au moment où il tourne le dos à sa carrière d’inspecteur de la brigade des stups et s’engage comme consultant d’entreprises auprès d’une société de sécurité privée. Et entre les malheurs qui frappent son canton et les turbulences que traverse son parti, les cibles ne manquent pas. Feu!


Vous avez quitté la police hier, après vingt et un ans de service. Avec un pincement au cœur?

Pas du tout. C’est même un soulagement. Ce métier n’est plus le mien depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle procédure pénale. J’ai été malheureux comme une pierre cette dernière année. Passer du jour au lendemain de l’investigation au long cours à l’enquête en vingt-quatre heures s’est révélé impossible pour moi. Je n’ai pas négocié le virage.

En clair, vous n’approuvez pas les nouvelles dispositions?

Personne ne les approuve, sauf peut-être les délinquants qui passent au travers des mailles du filet grâce à elles. Exemple: il y a quelques années, nous avons démantelé un vaste réseau international de cocaïne après une très longue enquête. Avec la nouvelle procédure, je ne suis même pas sûr que cette dernière puisse démarrer. Faut-il dès lors s’étonner que le taux d’élucidation des affaires a déjà baissé de 10%? Espérons que les Chambres fédérales révisent ce code au plus vite.
Où en est la procédure disciplinaire que le conseiller d’Etat Jean Studer avait ouverte à votre encontre en septembre après que vous avez déclaré entrer en matière sur l’usage de la torture dans certains cas extrêmes?
Aucune idée. J’imagine qu’elle est abandonnée puisque j’ai quitté la police. Il faut poser la question à Jean Studer.

Entre la faillite de Xamax et celle, redoutée, de Petroplus, il doit avoir d’autres chats à fouetter en ce moment. Pour autant, le gouvernement neuchâtelois ne semble pas afficher la même détermination que son alter ego vaudois dans l’affaire Novartis...

Ce n’est pas une impression, c’est la triste réalité. Et la raison est simple: Neuchâtel n’a pas de Conseil d’Etat mais cinq conseillers d’Etat travaillant chacun dans leur coin. Toute la différence est là. Aussi brillantes soient-elles, une addition de personnalités ne fait pas une équipe homogène. Comment l’être quand on ne peut pas se voir en peinture et qu’on ne se parle pas? Des haines recuites qu’on avait déjà perçues à l’occasion de l’affaire Hainard et que nos ministres tentent de minimiser. Alors oui, on aurait aimé une réaction à la vaudoise, un Conseil d’Etat mobilisé pour la raffinerie de Cressier en particulier. Mais rien! C’est très inquiétant.

Thierry Grosjean, ministre de l’Economie, parle de cinq à dix repreneurs potentiels pour Petroplus. Vous y croyez?

Moyennement. Son optimisme me laisse dubitatif. Comme dit le proverbe, un tiens vaut mieux que dix tu l’auras. Deux cent soixante emplois sont en jeu, plus de 400 avec les sous-traitants. La raffinerie est le poumon économique de l’Entre-deux-Lacs. Sa fermeture toucherait également le canton de plein fouet puisque le coût de la remise en état du site est estimé à 100 millions. Une raffinerie n’est pas recyclable. Ou on raffine du pétrole, ou on la détruit.

Vous tirez à boulets rouges sur ce Conseil d’Etat que vous ambitionnez pourtant de rallier en 2013. Est-ce bien cohérent?

Pour l’instant, je ne suis que candidat à la candidature. Et puis, les citoyens ne demandent pas que les conseillers d’Etat partent en vacances ensemble mais qu’ils forment une équipe unie, capable de trouver des solutions profitables au canton. Entre gens intelligents, il y a moyen de créer cette cohésion. Au-delà de nos divergences, je pense par exemple avoir moins de difficulté à parler avec Jean Studer que Gisèle Ory, sa camarade socialiste. D’habitude si joviale, Mme Ory a perdu sa joie de vivre depuis son entrée au gouvernement. La chute de son taux de sourire est à mes yeux révélatrice
de l’atmosphère déprimante qui règne au Château.

Sur l’autre dossier noir du canton, Neuchâtel Xamax, on a également le sentiment que la classe politique a assisté en spectatrice à la descente aux enfers du club...

Le pouvoir d’ingérence du politique dans une entreprise privée est pratiquement nulle. Certes, en se présentant comme le «frère» du dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov, Bulat Chagaev a d’emblée suscité des inquiétudes. En même temps, il est apparu comme l’homme providentiel, capable de faire renaître le club après des années peu glorieuses. Tout le monde a voulu y croire. Il y a eu une sorte d’aveuglement général. On l’a comparé à Abramovich, à Chelsea, alors, on s’est dit pourquoi pas?

Propriétaire du stade, la commune, également investie d’un engagement moral auprès des centaines de juniors du club, aurait peut-être pu exercer certaines pressions, exiger des garanties financières de la part de M. Chagaev, non?

Peut-être aurait-elle dû presser M. Bernasconi, l’ancien propriétaire, de chercher un repreneur plus recommandable. Mais ce dernier, qui a porté le club à bout de bras pendant de nombreuses années, était sans doute soulagé de trouver un successeur. Je crois que tout le monde s’est laissé embarquer dans cette affaire qui a fini par s’emballer. Le fait de ne trouver aucune information sur l’internet en tapant le nom de Chagaev aurait dû mettre la puce à l’oreille. Comment expliquer ce néant à propos d’un homme d’affaires soi-disant actif à Genève depuis des années et assis, paraît-il, sur une fortune gigantesque?

Le canton subit-il une série noire ou le mal est-il plus profond?

C’est une collision d’événements malheureux. Neuchâtel est en plein boom. L’industrie horlogère, étendard de notre tissu économique, vole de record en record et ne cesse de se développer. De nouvelles unités de production sortent de terre avec des centaines de nouveaux emplois à la clé. Et cette croissance paraît inéluctable. Malgré cette situation enviable, le canton affiche le plus haut taux de chômage, de personnes à l’aide sociale, de divorces ainsi qu’un endettement calamiteux. Il faudra bien expliquer ce paradoxe un jour.

Face à une économie de marché, la force du pouvoir politique est peut-être beaucoup plus faible qu’on l’imagine.

C’est certain. Les gens qui considèrent qu’il existe un réel pouvoir politique en Suisse ont mal compris l’esprit de nos institutions. Celles-ci ont justement été créées pour éviter les pouvoirs. Dans une démocratie telle que nous la concevons, le politique est souvent désarmé face au pouvoir  économique.

Face à pareil constat, difficile de cerner les raisons qui incitent votre parti à s’accrocher au gouvernement. L’UDC ne pourra pas indéfiniment pratiquer une politique d’opposition et ne pas l’assumer dans les faits...

Parce que c’est au gouvernement qu’on gouverne! En sortir équivaudrait à perdre notre influence, déjà en déficit à cause de notre sous-représentation. Mais bientôt, nous pèserons de notre véritable poids avec au moins deux conseillers fédéraux.

Avec Samuel Schmid et Ueli Maurer, tour à tour tombés dans le consensus mou, et Christoph Blocher, chassé du Conseil fédéral, cette position apparaît de plus en plus incohérente aux yeux de certains de vos militants, qui préfèrent rejoindre le PBD ou des partis plus extrémistes...

L’attrait de nouvelles formations provoque toujours un petit glissement. Ça ne m’inquiète pas. Cela dit, pensez-vous que la socialiste Simonetta Sommaruga combattant les six semaines de vacances et le radical Schneider-Ammann défendant le prix unique du livre soient en adéquation avec leurs convictions et les thèses de leurs partis? C’est la caractéristique même de notre système politique: quand vous intégrez le collège, vous arrivez avec vos idées mais vous repartez avec celles du collège.

C’est votre style qui est à réinventer alors...

Sans doute. On l’a constaté lors de la dernière élection au Conseil fédéral: la manière dont on a pratiqué la politique jusqu’à aujourd’hui a atteint ses limites. Les graves erreurs d’appréciation et de gestion de l’information ayant émaillé la piteuse affaire Zuppiger l’attestent. On a fait tout faux, on ne peut s’en prendre qu’à nous. Avec l’émergence d’une nouvelle génération, les choses vont rapidement changer.

Vous pensez sincèrement que Christoph Blocher lâchera du lest?

Je crois que lui aussi a pris conscience des limites de notre style. Même difficile, la transition s’opérera. A tort ou à raison, nos jeunes élus, nés avec Twitter et Facebook, se sentent beaucoup plus libres par rapport à lui, se sont affranchis. Ils ont une vision différente, plus critique de la gouvernance du parti, s’appuient sur une autre rhétorique. A nous de réussir ce tournant.

Autre chose. Vous appartenez à la sous-commission enquêtant sur l’affaire des Gripen, l’avion de chasse que le Conseil fédéral envisage d’acheter pour remplacer les Tiger. D’après un dénonciateur anonyme, Saab, le constructeur, aurait adressé son offre directement à Ueli Maurer, votre chef du Département militaire, ce qui constituerait une violation claire de la procédure...

En effet. C’est la raison pour laquelle nous allons faire toute la lumière sur cette affaire. S’il se confirme que la procédure a été faussée, le processus d’évaluation des trois avions pourrait être repris. La moindre zone d’ombre ruinerait à coup sûr les chances de succès de la votation populaire qui se profile.

Elle n’a guère de chances d’aboutir de toute façon...

Sans doute. Je suis d’ailleurs surpris de l’optimisme affiché par Ueli Maurer. Entre ceux qui ne veulent pas d’avions et ceux qui ne veulent pas le Gripen, j’ai l’impression que cela fait plus que 50%.

On dit que vous faites partie de ces derniers?

Le choix du Gripen me laisse effectivement très sceptique. La version qu’on nous propose n’a jamais volé et les performances de celle qui vole sont très inférieures à celles du Rafale et de l’Eurofighter. Pour les combler en partie, il faudrait procéder à des modifications très lourdes. Nous avons déjà vécu cette expérience avec un hélicoptère tellement modifié par RUAG qu’il ne volait plus. En optant pour un avion qui vole, on éviterait au moins ces bricolages extrêmement coûteux.

Comment expliquer que le Conseil fédéral choisisse une option si boiteuse?

Le prix: 3,1 milliards au lieu de 4 voire 4,5. Encore qu’on estime que quinze Rafale suffiraient à faire le boulot de vingt-deux Gripen. Je suis très déçu. Je pensais que nos conseillers fédéraux étaient plus au fait que ça des questions militaires.

Pensez-vous sincèrement que ce soit le moment de dépenser 4 milliards pour des avions de combat?

A moins de sous-traiter la défense de notre espace aérien à un pays étranger, je ne vois pas comment y échapper. Personnellement, je suis convaincu que tout pays doit posséder une armée. Pour la Suisse, je préfère que cela soit la nôtre.



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Yvan Perrin, Xamax, Petroplus, UDC Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

CROISADE

Dr Bertrand Buchs: «On ne doit pas se coucher devant les pharmas»

Après Novartis, ce rhumatologue appelle à boycotter les médicaments de Merck Serono et fustige «la grande trouille» des autorités genevoises. »


ÉCONOMIE

Jean-François Rime: «La bureaucratie coûte des milliards aux entreprises»

Le conseiller national UDC fribourgeois sera le premier Romand à présider l’USAM et son puissant réseau de 300 000 PME. Quelles seront ses priorités? »


MONDIALISATION

Nadine de Rothschild: «Je vais enseigner le savoir-vivre aux Chinois»

Elle se lance à la conquête de la Chine! Impératrice des bonnes manières, la baronne de Rothschild publiera cet été, à Pékin, son best-seller «Le bonheur de séduire, l’art de réussir». »

Page générée en 131 ms.