C’est un petit homme discret et un bien grand monsieur qui est à l’honneur de Photos 10, l’événement consacré à la photo de presse organisé par L’illustré le 24 septembre à Genève (programme à découvrir en page 93). Car si le nom d’Yves Debraine, aujourd’hui âgé de 85 ans, est quasi inconnu du grand public, ses photos, elles, ont fait le tour du monde.
Publiées dans les plus grands magazines – Stern, Life, Paris Match – ainsi que dans L’illustré avec lequel il collabora dès 1948, elles sont célèbres pour leur originalité et leur lumière – jamais de flash! – mais aussi en raison des personnalités, nombreuses, qui ont posé pour le photographe. Des célébrités avec qui il a su tisser des liens de confiance, parfois même d’amitié, «car pour réussir une belle photo, explique-t-il, il faut être ami, ou tout au moins complice avec son sujet».
DANS L’INTIMITÉ DES STARS
Ainsi, à mille lieues des photos volées d’aujourd’hui, Yves Debraine a eu le bon goût de photographier les stars de naguère avec respect et bienveillance. Charmées par ce photographe courtois, elles sont alors nombreuses à lui ouvrir les portes de leur maison et de leur vie privée: Jean Cocteau, qui le reçoit chez lui près de Fontainebleau, Peter Ustinov, avec qui il partage une passion pour la course automobile, Charlie Chaplin, dont il est dans les années 50 le photographe attitré. Mais aussi Yul Brynner, Charles Aznavour, Simenon, Michel Simon, Arletty. Salvador Dalí lui-même l’invite dans sa somptueuse maison de Cadaqués.
Les chefs d’Etat – dont le shah d’Iran, la famille royale d’Espagne, Grace et Rainier de Monaco, Khrouchtchev, «heureux comme tout» en vacances en famille à Dijon – défilent devant son objectif avec la même simplicité que les stars du showbiz. «Je crois qu’ils étaient surpris par mon approche et se laissaient convaincre par mon envie de faire une belle photo.» Si les people laissent volontiers tomber le masque, lui les remercie en leur envoyant des tirages. «J’avais envie de leur faire plaisir comme ils m’avaient fait plaisir». Sophia Loren, elle, laissera tomber le haut: «Lorsque je suis arrivé, elle était assise à sa coiffeuse, une serviette de bain autour de la poitrine.» «Sans ou avec?» lui demande alors l’actrice en découvrant ses seins.
S’il rencontre d’autres sexesymboles de l’époque, comme Gina Lollobrigida ou Joséphine Baker, son chemin, en revanche, ne croisera pas celui de Brigitte Bardot. En 1958, l’actrice accompagne pourtant Gilbert Bécaud en tournée en Suisse.
Mais Paris Match a beau lui réclamer une photo des amants clandestins, Debraine refuse de jouer les paparazzis. Il rencontre Monsieur 100 000 volts à Lausanne, puis le laisse filer rejoindre la belle à Saint-Sulpice.
UNE CARRIÈRE INTERNATIONALE
«C’est grâce à la Suisse que j’ai eu la chance de rencontrer toutes ces personnalités, affirme Yves Debraine. Ici, nous étions moins nombreux et la concurrence était moins forte qu’à Paris.»
Français formé à l’Agence France-Presse, le photographe débarque en Suisse en 1948 et se met à son compte au début des années 50. C’est alors le début d’une carrière fulgurante qui l’entraîne jusqu’aux Etats-Unis, un pays dont il apprécie la culture et le sens de la photographie. Il y rencontrera les photographes qu’il admire – Gordon Parks et John Milli, l’inventeur du flash électronique – et devient correspondant du magazine Life, le plus réputé de son temps. Il fera même la une du titre grâce à un gros plan au téléobjectif de Jean-Paul Belmondo qu’il rencontre sur le tournage du film Les tribulations d’un Chinois en Chine, et avec qui il se lie d’amitié.
UN PILIER DE «L’ILLUSTRÉ»
En Europe, il devient vite un photographe incontournable et sera pendant plus de quinze ans l’un des piliers de L’illustré. Il photographie alors Henri Guisan, Ernest Ansermet, Auguste Piccard, immortalisé avec ses remarquables lunettes à gicleurs. En 1964, c’est encore lui qui visite les profondeurs du Léman dans le mésoscaphe de Jacques Piccard: «Après vingt minutes, tout ce qu’on avait vu, c’était un poisson et un pot de yogourt posés au fond de l’eau», plaisante-t-il aujourd’hui.
Pour L’illustré, le photographe réussit également un scoop mondial lors du procès Dominici en étant le seul à être accueilli dans la maison de la famille. L’extraordinaire photo de la Sardine (Mme Dominici) avec son fils et sa belle-fille sera saluée par Jean Giono tant l’expression des visages est puissante. Mais comme pour sa très célèbre photo du pape dans le train Genève-Lausanne, prise depuis un talus, Yves Debraine reste d’une humilité confondante. «C’est le hasard qui fait que certaines photos sont parfaites. La seule chose dont je puisse me féliciter, c’est d’avoir été là et d’avoir appuyé sur le déclencheur au bon moment.»
UN LIVRE? À QUOI BON...
«Evidemment, j’aurais pu gagner bien plus dans une banque, mais l’argent ne comptait pas.» Quant à la gloriole… Le photographe n’a même jamais eu l’impudence de publier un seul ouvrage. «J’ai toujours trouvé ça un peu ridicule. D’ailleurs, je n’ai jamais réussi à me prendre pour quelqu’un qui aurait fait de si belles photos qu’il faudrait en faire un livre.» Un grand monsieur, on vous dit…
JACKY ICKX: «DEBRAINE EST UN HOMME ÉLÉGANT»
Le grand champion belge rend un hommage sincère au photographe franco-suisse.
Dès 1953, Yves Debraine s’adonne à l’une de ses passions en couvrant le sport automobile. Pendant vingt ans, il arpente les circuits européens et photographie les plus grands coureurs de formule 1: Jackie Stewart, Fangio, Stirling Moss, Maurice Trintignant, Jo Siffert et Jacky Ickx. Plusieurs d’entre eux deviennent des amis, au point que l’ancien champion belge Jacky Ickx, contacté à Bruxelles, n’a pas hésité une seconde à rendre hommage au photographe: «Yves Debraine est un homme exceptionnel, non seulement pour la qualité de ses photos, mais aussi pour ses qualités humaines et sa discrétion», affirme Monsieur Le Mans.
«Il n’avait pas l’ego surdimensionné, il faisait simplement ce qu’il aimait, avec passion. C’est grâce à cette modestie qu’il a su gagner l’amitié de ceux qu’il photographiait, entrer dans leur intimité et faire des photos rares. Je ne l’ai pas revu depuis longtemps, mais je continue à avoir pour lui beaucoup de respect et d’amitié, car c’est un homme plein d’élégance.»
PHOTOS 10 - L'ILLUSTRÉ aura lieu le 24 septembre 2010. Halle Sécheron, Av. de Sécheron 14, Genève. Programme et infos pratiques en sur le site de Photos 10