Recherchez
« Article précédent Article faits divers n°47/66 Article suivant »
AFFAIRE HEUSLER
«JE REDOUTE DE CROISER L’ASSASSIN DE MON PÈRE»
L’émission «Zone d’ombre», sur la TSR, revient sur les trois affaires qui ont miné l’Ajoie à la fin des années 70, dont l’assassinat du policier Rodolphe Heusler en 1978. Pour la première fois, son fils Christophe évoque cette tragédie.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 30.11.2010

Il avait 9 ans, était encore un enfant, mais les souvenirs sont restés gravés au fond de lui. «C’est comme si c’était hier, murmure-t-il. J’y pense souvent, je n’oublie pas, mais quand on est enfant, on ne perçoit pas tout. Cela m’a pris des années pour comprendre et analyser tout ce qui s’était passé. Personne, dans ma famille, ne voulait parler. C’était émotionnellement trop fort.» Christophe, 41 ans, est le fils de Rodolphe Heusler, le policier assassiné de plusieurs balles à Porrentruy en mars 1978 dans une masure abandonnée à la sortie de la ville. Un crime qui avait secoué le Jura, miné à cette époque par les affaires, d’abord par la disparition mystérieuse de l’aspirant Flükiger de la place d’armes de Bure, retrouvé quelques semaines plus tard le corps déchiqueté sous une grenade, puis par l’arrestation de deux terroristes de la bande à Baader à la douane de Fahy. Des années de plomb qui hantent toujours la mémoire collective en Ajoie.

DES PLEURS ET DES CRIS

Peu avant sa mort, le caporal Heusler avait confié à sa femme être «sur une grosse affaire». Avait-il appris quelque chose sur l’affaire Flükiger? Il était notamment allé rendre visite aux parents du jeune aspirant décédé dans la campagne bernoise…

Officiellement, Rodolphe Heusler a été assassiné par son collègue, l’appointé André Rychen, condamné à vingt ans de prison en 1980. Après avoir avoué le crime en donnant plusieurs versions contradictoires, indiqué la rivière où il avait jeté les armes, demandé pardon à la famille de sa victime, il s’est rétracté et clame depuis son innocence.

Le fils du policier, Christophe Heusler, évoque cette nuit d’épouvante il y a plus de trente ans où sa maman l’avait réveillé pour lui annoncer que quelque chose de grave venait de se produire. Il entend depuis sa chambre ses pleurs et ses cris, avant que ses grands-parents lui confient au petit matin que son papa était mort. Il se souvient encore de l’expression de son visage, lorsqu’il le verra une dernière fois dans son cercueil, à la morgue de Porrentruy: «Je revois tout, ce sont des images très nettes, c’est imprimé, c’est en moi, dit-il. C’était difficile, ma mère avait 36 ans, elle ne s’en est jamais remise. Elle cherchait à nous préserver, mais je voyais bien qu’elle était malheureuse. Elle a dû lutter seule. Quand mon père est mort, tout le monde a promis de nous aider, mais quinze jours après, plus personne n’était là. Nous n’avons jamais eu de psychologues qui se sont occupés de nous. La police bernoise n’a pas été très digne non plus. C’est ma mère, par exemple, qui a dû payer l’enterrement...»

«Le fils Heusler», comme on l’appelle ici, est accoudé au bar d’un café de Porrentruy, sa ville natale où il n’était pas revenu depuis cinq ans. Il vit aujourd’hui au Canada, dans la petite ville de London, en Ontario. «Je suis heureux d’être ici pour quelques jours et de retrouver ma famille et mes amis, mais je n’ai qu’une seule crainte, me retrouver face à André Rychen, l’assassin de mon père. Je redoute de le croiser. Pas pour moi, pour lui.» En effet, le policier condamné à vingt ans de prison est revenu vivre à Porrentruy, sa peine purgée, où on le croise parfois dans les rues. «Je le dis comme je le pense, si je le vois, ça pourrait mal se passer. Ce mec devrait vivre dans la honte. Aux Etats-Unis, pour avoir tué un policier de sangfroid, il serait déjà passé sur la chaise électrique. L’idée qu’il puisse être aujourd’hui en liberté me révulse. Trente ans après, tu ne peux pas oublier. La rage, la rancune, la haine sont les mêmes qu’à l’époque.»

UNE VIE AILLEURS

Il s’arrête un instant, réfléchit quelques secondes. «Au fond, c’est peut-être pour cette raison- là que j’ai voulu partir loin. Soit je continuais ma vie ailleurs dans un sens positif en essayant de progresser, soit je restais ici et me retrouvais un jour en face de ce type sans penser un instant aux conséquences de mon acte.» Après avoir commencé une formation de policier à Genève («mais j’avais l’impression de ne pas avancer dans la vie, je recherchais peut-être trop mon père»), Christophe s’est tourné vers l’aviation. Il est aujourd’hui pilote d’hélicoptère et instructeur, avec le grade de capitaine – un des plus hauts en Amérique du Nord – et compte plus de six mille heures de vol. Il est marié à Christine, une Canadienne, et a deux enfants, Logan, 11 ans, et Sam, 3 ans. «J’ai raconté un peu de l’histoire de mon père au plus grand», avoue-t-il, la gorge qui se noue. Le plus dur aujourd’hui? «C’est de ne pas connaître le mobile, explique-t-il, ne pas savoir pourquoi Rychen a fait ça.» Même la Cour criminelle du canton du Jura n’a pas réussi à l’établir lors du procès en mars 1980… Le lieu du crime, L’Oiselier, à la sortie de Porrentruy, reste pour Christophe un endroit maudit à jamais: «Je n’y suis jamais retourné, quand je passe sur la route, en contrebas, je n’ose même pas regarder ce bâtiment. C’est trop dur…»

De son père, il lui reste un objet fétiche qui le relie en permanence à lui: son alliance. «Ma mère me l’a donnée lors de mon mariage. Il y a son prénom gravé à l’intérieur mais aussi celui de ma mère. Je crois que cet anneau me porte chance et m’aide à évoluer dans la vie.»

Zone d’ombre, TSR1, mercredi 1er décembre, 20 h 10. Invités: Arthur Hublard (ancien juge d’instruction), Yves Petignat (journaliste), Ursula Stoekli (sœur de Rudolf Flükiger), Geneviève Aubry (ancienne conseillère nationale) et Hervé de Weck (historien).



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: «Zone d’ombre», TSR, Ajoie, 1970, fait divers, meurtre, assassinat, Rodolphe Heusler, Christophe Heusler Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

CRASH DE TATROZ (FR)

L’hommage d’une région

Le 28 avril dernier, six personnes ont trouvé la mort dans le crash d’un avion à Tatroz. Aujourd’hui, c’est tout un coin de pays qui est traumatisé par cette tragédie. »


MICHEL CHEVROLET

Hommage à un ami

Le politicien genevois est décédé le 24 avril, à 39 ans. La mort de ce conseiller municipal a choqué la République. Pascal Décaillet évoque cet homme qui aimait tant la vie. »


UNE MÈRE EN COLÈRE

«J'accuse l'Etat de Vaud d'avoir laissé enlever ma fille!»

Jennifer n’a plus revu sa fille depuis octobre 2010, partie avec son père «en vacances» en Libye, avec l’autorisation du SPJ! Une action civile est déposée contre l’Etat de Vaud. »

Page générée en 148 ms.