Le journal de bord du voyage sur la Lune
En un peu plus de huit jours, Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins réussirent un aller-retour Terre-Lune et surtout, pour les deux premiers, une balade de deux heures et demie sur notre satellite. Voici, avec l’aide de plusieurs sources, ce qu’aurait pu être leur journal de bord… s’ils avaient eu le temps et l’ordre de le rédiger.
16 JUILLET
(Dates correspondant au fuseau horaire de Houston, Texas)
00:00 (HEURE ET MINUTE DE MISSION)
Il est 8 h 32 à Houston. L’équipage 1 devrait être parti depuis trente-deux minutes. Les cinq moteurs F1 2 soulèvent enfin les 3000 tonnes de cette sixième fusée Saturn V.
00:01 A déjà 13 000 m d’altitude et à 3000 km/h, après un peu plus d’une minute de vol, Armstrong, Aldrin et Collins pèsent quatre fois et demie leur poids. C’est le moment le plus éprouvant physiquement de toute la mission, à cause de l’accélération et des vibrations.
00:02 Largage du premier étage de la fusée qui a grillé ses 2 millions de kilos d’oxygène liquide en 2 minutes et 40 secondes. Le deuxième étage prend le relais à l’altitude de 66 000 m et à 10 000 km/h. L’accélération est moindre. L’équipage peut mieux souffler.
00:09 Largage du deuxième étage. Le moteur unique du troisième étage prend le relais. Altitude: 186 000 m. Vitesse: 25 000 km/h.
00:11 Apollo 11 est en orbite terrestre après 11 minutes et 11 secondes! Vérification de l’état du vaisseau spatial. «Jésus-Christ! Regardez cet horizon, s’exclame Collins. Mon Dieu, c’est beau, c’est irréel.» Il photographie cette vision 3 à la demande d’Armstrong. 4
02:44 A près plus de deux heures et demie d’orbite, nouvel allumage du moteur du troisième étage pour atteindre 40 000 km/h et se libérer ainsi de l’attraction terrestre. A ce stade, le vaisseau ne pèse déjà plus que 4% de son poids de décollage.
03:15 A 800 km de la Terre, largage du troisième étage. Le vaisseau ne compte plus que le module de commande et le module lunaire flottant en parallèle. Collins manœuvre pour agripper le LEM. Et Aldrin peut alors se faufiler dans l’engin qui lui permettra dans quatre jours de poser le pied sur la Lune 5 afin d’inspecter si rien n’a été endommagé par les vibrations du décollage.
17 JUILLET
26:46 Le vaisseau est désormais hors des effets de l’attraction terrestre qui l’a tout de même ralenti de 40 000 km/h à 5500 km/h seulement. Désormais, c’est l’attraction de la Lune qui va de nouveau faire accélérer imperceptiblement le vaisseau.
34:00 Première intervention de l’équipage en direct à la télévision: Armstrong donne une leçon magistrale de géographie pendant que Collins filme à travers le hublot la Terre qui s’éloigne.
19 JUILLET
75:40 Le module Columbia et le module lunaire s’insèrent avec une précision parfaite dans leur orbite lunaire après avoir allumé durant six minutes le moteur pour freiner à la vitesse adéquate de 3200 km/h. Tension extrême à Houston durant le premier passage derrière la Lune, où toute communication est impossible. Collins: «Mon Dieu! Je ne sais pas si nous sommes à la bonne altitude de cette mémé, mais en tout cas, nous ne lui sommes pas rentrés dedans!» Armstrong: «Quelle vue spectaculaire!»
20 JUILLET
100:39 Collins presse sur le bouton qui actionne la séparation du module de commande du LEM. «OK, vous voilà partis! Magnifique! » Armstrong manœuvre le LEM de telle sorte que Collins puisse vérifier si tout semble correct. «Il me semble que vous avez une machine qui a bonne mine, même si vous avez la tête en bas. Soyez prudents, les gars!» Aldrin photographie le module de commande qui se trouve quelques centaines de mètres plus bas 6 et qui est désormais habité par le seul Collins. «A plus tard», répond Armstrong.
102:33 Dans le LEM, Armstrong, à gauche, Aldrin, à droite, tous deux debout l’un à côté de l’autre, les pieds fixés au sol par du velcro et le corps maintenu en place par un harnais. Ils portent leur casque bulle et ont la bouche sèche à cause de l’oxygène pur qu’ils respirent sous cette cloche de verre. Ils vérifient leur trajectoire avec le télescope pointé sur le Soleil. Armstrong demande à Aldrin s’il a enclenché la caméra qui immortalisera la descente. Altitude: 14,3 km au-dessus de la Lune. La NASA donne l’ordre à Aldrin d’allumer le moteur. Go! Le LEM freine tout en douceur, sort de son orbite et commence sa trajectoire tendue qui doit l’amener vers le site d’alunissage fixé. Armstrong voit défiler à travers sa fenêtre triangulaire tous les cratères qu’il a mémorisés, mais avec deux secondes d’avance sur le programme, promettant un alunissage trois kilomètres plus loin que prévu.
102:45 Armstrong, dont le cœur bat à 156 pulsations par minute: «Houston, ici la base de la Tranquillité. » Le LEM s’est posé! Mais tout a bien failli capoter durant ces douze minutes de descente finale. L’ordinateur de bord (moins puissant qu’une puce de téléphone mobile des années 2000) a été débordé par le nombre de données à traiter. Des alarmes ont résonné en série dans le cockpit. Armstrong: «Sous la barre des 500 m, nous avons compris que le radar et l’ordinateur tentaient un alunissage dans une aire inadéquate. J’ai donc pris les commandes en volant verticalement pour chercher un meilleur endroit. Nous avons trouvé l’équivalent d’une petite zone à bâtir de 60 mètres carrés au milieu de cratères et de rochers.
Le duo réalise enfin qu’il est sur la Lune. Aldrin serre vigoureusement la main de son compagnon. Armstrong se souvient plutôt d’une grosse tape sur l’épaule. Armstrong: «Oui, nous étions vraiment soulagés…» Ils prennent les premières photos du sol lunaire depuis les deux fenêtres triangulaires du LEM. 7
103:02 Le centre de contrôle de Houston met dix-sept minutes pour déterminer l’emplacement exact de l’alunissage.
109:24 Armstrong: «Je suis au haut de l’échelle. Je la descends maintenant… C’est un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité.»
Six cents millions d’êtres humains écarquillent les yeux devant leur petit écran, tentent de deviner la silhouette en noir et blanc 8 qui se meut dans ce décor incertain. Immédiatement, le premier homme sur la Lune s’y sent bien. En pesant six fois moins que sur Terre, le poids du scaphandre n’est plus du tout handicapant. Il faut seulement s’habituer à démarrer et à freiner en penchant plus le corps en avant ou en arrière. Car les pieds étant moins plaqués au sol, ils sont beaucoup moins efficaces aussi bien à l’accélération qu’au freinage!
109:41 Aldrin sort à son tour du LEM dix-sept minutes après son camarade. Cette première mission lunaire n’est pas destinée à s’éterniser. Les deux astronautes doivent faire vite pour installer les expériences, 9 collecter une vingtaine de kilos d’échantillons de roche lunaire et inspecter l’état du module. 10
21 JUILLET
111:37 Armstrong et Aldrin rentrent l’un après l’autre dans le LEM. Armstrong est fatigué. Son cœur battait à 160 à la fin de la sortie. Il a désormais quelques heures pour repenser à ses deux heures et demie d’expédition: «Le spectacle était splendide, surpassant tout ce que j’avais pu connaître. Tout m’émerveillait, mais il était évidemment difficile de résumer cette beauté en une simple description.»
De la poussière lunaire a envahi le cockpit. Aldrin: «L’odeur des matériaux lunaires est entêtante, semblable à celle de la poudre ou celle que produit un pistolet à amorces.»
124:20 Second grand moment de vérité: le départ de la Lune. Comme l’alunissage, ce sera une première et les ingénieurs de la NASA le craignent même plus. Si l’unique moteur de la partie supérieure du LEM ne démarre pas, les astronautes mourront asphyxiés par leur propre CO2. Le président Nixon a même un discours déjà prévu si cette tragédie a lieu. Mais quand Aldrin presse sur le bouton, l’engin décolle à la perfection, laissant ses pattes d’araignée sur la Lune.
127:55 Collins et son module de commande réceptionnent parfaitement la moitié de LEM et ses deux camarades, même si le tunnel permettant au trio de se reformer rechigne à s’ouvrir, faisant craindre le pire durant plusieurs minutes.
Collins: «J’ai saisi Neil par les deux oreilles et je voulais lui faire une bise sur le front, mais je me suis ravisé et me suis contenté de lui serrer la main.» On transfert les morceaux de roche dans la capsule tout en s’efforçant de laisser le maximum de poussières flottantes dans le LEM, qui va ensuite s’écraser quelque part sur la Lune.
22 JUILLET
135:30 Mise à feu du moteur du module de commande. Sortie de l’orbite lunaire. Le retour vers la Terre de soixante heures peut commencer.
150:04 Ultime allumage du moteur pour une dernière correction. La capsule est sur la bonne trajectoire pour amerrir quarantecinq heures plus tard près du porte-avions USS Hornet.
24 JUILLET
194:50 Collins se débarrasse du module de commande. Il ne reste de la fusée géante que la capsule (soit 0,2% du poids total de la fusée Saturn V au décollage), qui s’apprête à foncer dans l’atmosphère à la vitesse de 42 000 km/h.
195:18 Freinée d’abord progressivement par les couches atmosphériques puis par ses trois parachutes, la capsule amerrit dans le Pacifique. 12 La mission aura duré 8 jours et 3 heures.
ET APRÈS
APRÈS LA MISSION
Les héros sont bien sûr accueillis triomphalement mais aussi comme des… pestiférés. Jusqu’à Apollo 14 y compris, le trio sera maintenu en quarantaine une vingtaine de jours, 13 14 en raison d’une loi américaine exigeant des mesures de prudence vis-à-vis d’une contamination extraterrestre.
Mais cet équipage d’une qualité exceptionnelle, de l’avis même des gens de la NASA, est aux petits soins. Le 5 août, pour le 39e anniversaire de Neil Armstrong, on lui prépare un gâteau. 15 Il doit le manger à l’écart de sa famille, dans la zone de quarantaine avec ses compagnons d’épopée et le personnel médical.
Mais la partie la plus pénible de la mission, selon les trois astronautes eux-mêmes, ne faisait que commencer: une interminable ronde de réceptions protocolaires 16 tout autour de la Terre les attendait! Cette première avait bouleversé la planète entière et tous les chefs d’Etat et les têtes couronnées voulaient s’afficher à leurs côtés.
NEIL ARMSTRONG
Le premier homme sur la Lune fêtera le 5 août prochain son 79e anniversaire. Il n’a plus jamais volé dans l’espace après cette mission, mais a continué de travailler pour la NASA, puis pour l’industrie privée. Il a aussi donné des conférences à 100 000 dollars l’unité (à la manière des anciens présidents des Etats-Unis). En dehors de ces occasions, il s’est relativement peu exprimé en public.
EDWIN EUGENE «BUZZ» ALDRIN
Le deuxième homme sur la Lune a eu 79 ans en janvier dernier. Son surnom vient de sa sœur qui, toute petite, n’arrivait pas à prononcer le mot brother (frère) correctement. Aldrin a officialisé ce surnom en 1988. Après s’être retiré du service actif, il a souffert de dépression et d’alcoolisme. Mais sa femme, Lois, l’a soutenu de manière exemplaire et a réussi à le sortir de ce qui est sans doute un contrecoup du choc émotionnel que tous les astronautes des missions Apollo ont ressenti.
S’il restera à jamais le numéro 2 de la conquête lunaire, son charisme et son humanité en ont fait le préféré du public américain. Le personnage de dessin animé Buzz l’éclair est d’ailleurs inspiré de lui.
LES CINQ AUTRES BALADES SUR LA LUNE
Les cinq autres missions Apollo allaient susciter un intérêt beaucoup plus discret que la mission inaugurale. Seul Apollo 13, qui faillit tourner à la tragédie en raison de l’explosion d’un réservoir d’oxygène pendant le trajet vers la Lune allait tenir en haleine le monde entier.
Même si la dernière mission allait permettre au duo de marcheurs lunaires d’effectuer trois sorties d’une durée totale de vingt-deux heures, et avec le fameux 4x4 lunaire, la passion du grand public n’était plus là. Les deux dernières missions Apollo prévues par la NASA ont été purement et simplement annulées. Notre satellite avait livré la plupart des secrets qu’on pouvait lui arracher en marchant sur lui. Et les Russes avaient de leur côté réussi à se procurer le précieux basalte lunaire au moyen d’une sonde automatique conçue pour faire elle aussi l’aller-retour.
Nos principales sources pour rédiger ce journal de bord ont été: «J’ai marché sur la Lune», de Neil Armstrong, Ed. L’esprit du temps. «A Man on the Moon», d’Andrew Chaikin, Penguin Books. «Rocket Men», de Craig Nelson, Ed. John Murray. «The Book of the Moon», de Rick Stroud, Ed. Doubleday.