, c’est la rencontre de la poésie et de la virtuosité au service d’une histoire d’espion loufoque et bizarrement émouvante.
Les maîtres du détournement de cartes postales aux commandes d’une pièce de théâtre? Il fallait toute l’audace d’Andrea Novicov pour tenter le pari. En mettant en scène ce Dernier thé à Baden-Baden, les monologues d’un agent double, de Plonk et Replonk, le directeur du Théâtre populaire romand s’est d’ailleurs fait quelques sueurs froides, tant le spectacle a fermenté au jour le jour, lors de répétitions mettant en phase une savante équipe de copains en ébullition.
Au final, c’est une belle réussite, qui entraîne le public dans un univers où les chocs de mots et les télescopages d’images soulignent l’absurdité de la destinée humaine, quelque grandioses que soient les efforts du héros pour y bien tenir son rôle.
Ce héros, joué par l’excellent Didier Chiffelle, c’est Otto, fils cloné d’un savant mou. Il s’est malencontreusement dupliqué au cours du processus – foireux, comme tout le reste –, d’où ce frère invisible qu’il convie en aparté dans ses monologues. Funambule dès le berceau, il s’est reconverti en agent double après un accident.
Otto se retrouve ainsi aux premières loges pour voir défiler l’histoire du XXe siècle, du baptême du «Titanic ta mère» à la première fission de la tomme fermière en labo, qui tourne mal puisque le Cervin se transforme en volcan. Après mille péripéties, l’agent double à la double nationalité, suisse et helvétique, peut se féliciter d’avoir serré la main de tous les dictateurs de la planète, comme en témoignent les dédicaces dans son album de photos.
Mais cette histoire ne serait que rocambolesque sans une astuce dramaturgique géniale. Otto est en réalité enfermé à l’«asile de flous» de Baden-Baden, où il se repasse en boucle sa vie et ses exploits. Grâce au procédé de la Blue Box, les missions qu’il mime dans sa chambre bleue sont filmées et projetées sur un panneau en plexiglas, où elles se superposent au décor rêvé de ses exploits. Quand il s’arc-boute à sa commode ou pédale sur son plancher, l’écran le montre perché sur un coffre-fort ou volant au-dessus de Paris. Le bruitage en direct accentue l’impression d’étrangeté de cet ovni théâtral qui balaie d’un souffle puissant de grandes aventures humaines, guerre, amour, trahison.
Entre cartes postales et nains de jardin
Spectateurs de leur création, le duo des frères Plonk assiste aux répétitions de leur création. Résumé de leurs années en folie douce.
Depuis 1997, ces deux frères chaux-de-fonniers, Jacques et Hubert Froidevaux, se sont autoproclamés Plonk et Replonk. Leurs premières missions: élever des nains de jardin dans des pavés de béton, voire, pour varier, les transpercer de clous, et faire des enfants dans le dos des cartes postales sépia que s’envoyaient nos grandsparents, mettant des accordéons entre les mains des Réformateurs du mur genevois ou insérant un hippopotame mascotte dans une photo de régiment. Farouchement arrimés à leur ville natale et à ses bistrots, ils ont néanmoins et mine de rien conquis toute la francophonie en bousculant avec humour quelques mythes locaux. Séries de cartes postales à thème, aventures hebdomadaires du roi Helvetus IV dans Le Temps, expositions, livres, création d’objets fantastiques: telle est leur œuvre, à la fois poétique, décalée et critique. C’est la première fois, contraints et forcés par Andrea Novicov, patron du Théâtre populaire romand, qu’ils s’essaient à la scène. Bien vu!