Il ne s’en pensait pas capable, Alain Morisod. On ne raconte pas sa vie comme on signe une chanson douce, même quand on connaît la musique. «Ce bouquin, c’était devenu l’Arlésienne, confie-t-il dans ses bureaux du quai Gustave-Addor, à Genève. J’ai d’abord écrit soixante pages il y a dix ans, avant de piétiner. J’ai même failli le faire faire par quelqu’un d’autre… et puis non, c’était à moi de m’y coller. Aujourd’hui, c’est fait, mais quelle épreuve: ce livre m’a pris l’énergie de trois disques!»
«Toute ma vie, je suis resté le régional de l’étape, attaché à mon coin de pays»
Alain Morisod
Le titre est à l’image de son auteur, entre douceur, générosité et gourmandise: La vie, c’est comme une boîte de chocolat. La phrase, empruntée au film Forrest Gump, souligne le caractère aléatoire de l’existence, pleine de surprises. Morisod remonte son itinéraire d’enfant gâté de la Rade. En toute simplicité, il égrène souvenirs et anecdotes, avec un brin de nostalgie assumée, mais sans passéisme. «Toute ma vie, je suis resté le régional de l’étape, attaché à mon coin de pays que je n’ai jamais quitté», insiste-t-il.
Le verbe est rond comme sa silhouette, parfois soyeux comme le cuir qu’il porte en ville. «Pour moi, la route a été trop jolie. Je viens de me faire soixante années super sympas, truffées d’aventures. Un jour, je paierai la note, c’est la règle du jeu, je le sais. Dans l’immédiat, je veux me rappeler certaines choses. Mes souvenirs sont aussi les vôtres!»
Vingt millions de disques
Quoi que l’on pense de la musique d’Alain Morisod, qu’il qualifie luimême de «variétoche», un chiffre, au moins, impose le respect: 20 millions de disques vendus!
Enfant, pourtant, rien ne laissait entrevoir semblable parcours. Minot du quartier de Saint-Gervais, «de père valaisan et de mère fribourgeoise, ce qui fait de moi un authentique Genevois», souligne- t-il, Alain Morisod était un bébé joufflu de 5,550 kilos à la naissance, le 23 juin 1949.
Tout comme son frère Maurice, de trois ans son aîné, Alain est choyé par ses parents, qui ont perdu un autre fils, mort à 4 jours en 1947. Pour Marguerite, la mère, âgée de 39 ans, comme pour Jean, le père, 45 ans, cet accouchement est une bénédiction. «Mes parents se sont connus au café de la Butte, où mon père, boucher, venait livrer la viande à ma mère, qui travaillait au service», raconte Alain Morisod, qui n’a rien oublié de l’insouciance et de la solidarité qui animaient la Genève du milieu des années 50. «Même si aujourd’hui, c’est bien, hier, c’était un peu mieux», ajoutet- il.
Enfant bagarreur et élève dissipé, le petit Morisod vénère ses parents, son père surtout, qui, malgré son physique de rugbyman (184 cm/125 kg), est un monstre de douceur. «Chaque soir, nous l’attendions, mon frère et moi, à la fenêtre. Je l’entends encore siffler! Dans ses poches, il y avait toujours quelque chose pour nous: un jouet, une friandise.» Grâce à la boucherie, les Morisod prospèrent. Madame s’habille à la mode de Paris, Monsieur roule en américaine.
Un père trop tôt disparu
Le 5 octobre 1958, pourtant, c’est le drame. «C’était un dimanche, écrit Alain Morisod dans son livre, et, la veille, mon père avait été hospitalisé d’urgence. (…) En fin d’après-midi, en revenant du cinéma Voltaire, mon frère et moi avons aperçu notre mère en larmes, à la fenêtre. En ouvrant la porte, je me souviendrai toujours de ses mots: «Mes pauvres enfants, vous n’avez plus de papa…» Laminé par un cancer du larynx.
«Mes souvenirs sont aussi les vôtres»
Alain Morisod
Alain Morisod a 9 ans. Il se retrouve chaperonné par sa mère, qui l’incite à jouer du piano, comme elle. «Avec un instrument, tu ne seras jamais seul dans la vie», lui dit-elle. Il y prend goût. «A 14 ans, je jouais déjà comme maintenant, avoue-t-il. Je n’ai plus progressé. En revanche, j’ai pris du métier.»
A l’Institut Florimont, il découvre les Beatles et, dans la foulée de Mai 68, décroche son bac, de justesse. Il s’inscrit alors à l’Uni de Genève, en droit, «parce que c’est là que j’avais le plus de copains», mais le milieu universitaire ne lui convient pas. «Si j’avais pu choisir alors, j’aurais souhaité devenir journaliste sportif», confie avec le recul cet authentique footeux. «On s’est mis à m’appeler pour accompagner des chanteurs, à la télé et ailleurs. Voilà comment j’ai débuté dans la variété.»
A 20 ans, il tombe par hasard sur le livret de famille de ses parents. «Là, j’ai découvert stupéfait des noms que je ne connaissais pas, raconte-t-il. Je me suis même demandé si mon frère et moi n’avions pas été adoptés… Ma grand-mère m’a expliqué qu’en réalité mes parents avaient déjà été mariés, chacun de son côté, avant de se rencontrer. Ils ne nous en avaient jamais parlé…» Emu, il ajoute que sa mère, devenue veuve à 48 ans, «restera fidèle à mon père jusqu’à sa mort, en 2001».
Le concerto d’une vie
La vie d’Alain Morisod se remplit de musique. Elle le mène à Rio, juste avant le grand tournant de février 1971. «Je jouais déjà beaucoup, raconte-t-il, tout en restant à l’uni pour échapper à l’armée… Un jour, j’ai composé cette ballade, Concerto pour un été. J’ai convaincu les gens du label Evasion, à Lausanne, de le presser en leur disant: «Si vous le faites, j’en achète 400!» Toujours est-il que, fin 1971, on en avait vendu 270 000. Le chiffre grimpera jusqu’à 2 millions d’exemplaires!»
Alain Morisod et son orchestre remplissent les salles des fêtes. Ils font danser la Suisse romande. «On était les plus chers, se souvient- il, mais combien de fanfares ont pu, grâce à nous, se payer de nouveaux uniformes?»
A l’étranger aussi, la fièvre monte. Morisod devient, en fonction des pays, Alan Patrick, Alan More et même Ray Martin. Il s’impose là où on ne l’attend pas, comme au Brésil, et se plante là où tout semblait gagné d’avance, comme en Allemagne. «Ce sont les hasards de la vie», estime l’intéressé. Au Québec, où il est aujourd’hui pratiquement sanctifié, le public le rejoint dès 1978.
L’époque est aux fameux bals du samedi soir. Les filles sont peu farouches. Bien que timide, le jeune Morisod s’éclate. Chaque concert attire ses figures locales. «Il y avait Fernand le méchant, qui jouait du balai, Doudi le bagarreur, qui venait poser ses lunettes sur mon orgue en début de soirée, l’abbé Noël à Fribourg, etc.» Alain Morisod met les Romands dans sa poche au rythme de 150 concerts par an!
Comblé par sa carrière internationale de musicien, il entreprend de faire bouger Genève, sa ville, en assumant la présidence du club de foot UGS, puis en remontant la célèbre Revue, qui toussote. La musique ne cesse toutefois de le surprendre, comme en ce jour gris où la grande Nina Simone, abandonnée et ruinée, débarque dans ses bureaux genevois et le gratifie d’une chanson au piano. Il en frissonne encore…
Marié en toute discrétion
L’autobiographie d’Alain Morisod reste pudique sur certains sujets, l’auteur en convient. Au détour d’un paragraphe, le musicien avoue toutefois avoir fini par épouser Mady, la chanteuse du groupe Sweet People et sa fidèle compagne depuis 1970. «Nous nous sommes mariés le 6 juillet 2001, écrit-il. Tardivement, simplement, discrètement et en toute intimité (huit personnes en tout)… Après trente et un ans de fiançailles! Nous n’avons jamais songé à fonder une famille. Les hasards du destin, sans doute.» La route, toujours la route.
N’allez pas croire que Morisod s’essouffle. La sortie prochaine du nouvel album des Sweet People, intitulé Buona Sera, le démontre, ainsi que la 50e des Coups de cœur qu’il animera en direct sur TSR1, le 30 octobre. «Et dire qu’à l’origine, en 1998, je ne devais faire qu’une seule émission!» sourit-il.
Comme il l’explique dans son autobiographie, Alain Morisod a failli voir le fil de sa vie coupé net, à la suite d’un accident de la route survenu au Québec le 26 novembre 1996. «Tout ce qui a suivi depuis, écrit-il, nous le considérons comme du rab et du bonheur.» A 60 ans, il n’a pas l’intention de tourner le dos à ceux qui l’aiment. «Ce qui m’intéresse, c’est l’avenir, insiste-t-il. On fera encore plein de choses ensemble.»
«La vie, c’est comme une boîte de chocolat», par Alain Morisod, Ed. de la Sarine.
«Buona Sera», Alain Morisod & Sweet People, distr. Disques Office.