Recherchez
  • Home
  • > Ambiance d’après-minarets
« Article précédent Article actualité n°197/567 Article suivant »
72% de oui
Ambiance d’après-minarets
Cette bourgade du Jura bernois, 2440 habitants, a voté contre les minarets. Nous avons frappé aux portes d’un immeuble de cette localité. Six de ses occupants acceptent ouvertement d’expliquer leur vote. Plongée dans un passionnant microcosme.

Par Marc David - Mis en ligne le 08.12.2009

«Ce n’est pas un vote de rejet»
Flavio Torti


Franc et direct, le maire de Reconvilier ne veut pas entendre parler d’une rupture dans sa population.


Vos administrés ont voté à 72% contre les minarets. Le score est lourd…

Je pense que notre population a voté, sans être péjoratif, dans un esprit «Suisse moyenne et tranquillité». Ils n’arrivaient pas à s’imaginer ici un musulman appeler à la prière dans un minaret, voilà tout.

Un vote de rejet?

Je ne pense pas, ni de peur. Comment voulez-vous aller contre la mobilité? Un village comme le nôtre compte presque 600 allées et venues par an, bien plus qu’il y a vingt ans.

Existe-t-il une communauté musulmane?

Non, c’est trop petit.

Ne sanctionnez-vous pas durement une minorité religieuse?

Vous savez, la Suisse reste un pays très ouvert. Rien qu’ici, nous avons huit Eglises différentes. Les baptistes, les missionnaires, les mennonites, etc. Ils ont tous des endroits de culte sans signes extérieurs ostentatoires.

C’est donc une simple histoire d’architecture?

C’est une réaction contre la construction, pas contre les musulmans. J’en suis convaincu, car nous avons cette chance de vivre dans un village où l’on se connaît encore tous. Je le dis aussi en tant que chef d’entreprise. J’ai une quinzaine d’employés. Cela fait huitante-deux ans que nous travaillons sans problèmes avec des protestants, des catholiques, des musulmans. Ce sont des gens honnêtes et travailleurs, avec des familles. Ils sont à l’heure, on peut compter dessus. Le temps de l’esclavage est fini.

En avez-vous parlé avec eux?

Bien sûr. Mais je le répète: ce vote était uniquement contre les minarets, pas contre les personnes ellesmêmes. Quand je vois les réactions que cela génère, on pourrait croire que nous allons nous sauter dessus. C’est terrible.

Ce chiffre ne vous affole donc pas….

Je reste serein. Je n’ai jamais ressenti de tension multiculturelle. A l’époque, nous avons été les premiers à recevoir les réfugiés venus d’Asie. Nous avons moins de soucis avec les étrangers qu’avec les cas sociaux. Le musulman moyen en Suisse, il bosse et il s’intègre automatiquement. Vous savez comment on appelle certains commerçants de chez nous? Les Arabes. Car ils sont toujours ouverts…


«Les sondages nous insultaient»
Werner Walther, retraité

Il a voté oui à l’initiative

Il s’est perché au quatrième étage de l’immeuble après une vie fourmillante d’activités: il a notamment travaillé plus de trente ans pour l’usine de décolletage Burri, à Moutier. Cet octogénaire au verbe fleuri s’allume une pipe et cite volontiers Jung, Schiller, Soljenitsyne. Il a voté oui «après beaucoup d’hésitation, évidemment». Ce qui l’a convaincu, c’est «ce chiffre de 37% livré par les sondages et la manière dont les partis et la presse donnaient une impression de déséquilibre dans l’urne. Ils insistaient, ils nous insultaient presque.» Frondeur dans l’âme, il reconnaît qu’un minaret ne lui déplaît pas, a priori. «Mais il s’agit de l’avancée d’un corps étranger. Une grande partie des 57% d’acceptants veulent conserver leur identité, qu’ils connaissent si mal.» Continuer à vivre ensemble? Il s’exclame: «Si vous étiez musulman, je vous accueillerais avec la même chaleur. Nous discuterions et je serais peut-être d’accord avec ce minaret, mais avec un muezzin en haut, alors!» Il éclate de rire, heureux de son mot. «Un autre aspect m’a décidé: la manière de faire de nos autorités, qui sont des peureuses et ouvrent au toutvenant.»


«Le résultat final du vote m’a révoltée»
Pia Durand, monitrice socioprofessionnelle retraitée

Elle a voté non

Elle habite la région du Jura bernois depuis 1963 et l’immeuble de la Grand-Rue 30 depuis sa construction. Gais et colorés, les murs de son appartement sont couverts de ses créations artisanales, qu’elle vend parfois dans les marchés.

Elle se trouvait justement à l’un d’eux, l’autre dimanche, quand elle a appris le résultat, funeste pour elle. «J’étais révoltée. Je me suis dit que quelque chose ne jouait pas. Pour moi, on a induit les gens en erreur: ce n’étaient pas seulement les minarets qu’on visait, c’étaient les musulmans eux-mêmes.»

Elle avait voté de tout son cœur: «Je n’en ai même pas parlé auparavant, autour de moi. C’était une simple question de respect de l’autre. J’ai été confrontée à tant de nationalités différentes dans ma vie.»

Depuis, elle garde sa déception pour elle. Elle redoute ces moments où les hommes n’arrivent plus à se parler entre eux. A-t-elle suscité des conversations dans son immeuble? «Oh non! Je croise mes voisins, on se salue, mais je ne rentre pas dans un sujet aussi délicat.»


«On a beaucoup discuté entre nous»
Véronique, concierge, et Rolf Schweizer, employé hotline service après-vente chez Tornos

Elle a voté oui, il a voté non

Elle est la concierge de l’immeuble depuis quatorze ans. Une concierge du genre social, qui aime s’occuper de ses locataires. C’est une famille (ils ont deux fils) où l’on va toujours voter et où l’on discute volontiers des questions de société.

Cette fois, ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord. Le mari a voté non à l’initiative, son épouse oui. Elle le regrette presque: «Je pensais que cette votation n’avait pas lieu d’être. On pouvait très bien continuer comme avant, avec les mosquées d’aujourd’hui. Par contre, les étrangers ne me dérangent pas du tout, mon vote n’était pas dirigé contre les personnes.» Coordinateur chez Tornos, son mari a aussi hésité: «Et j’ai voté non. Pour finir, il faut savoir si l’on accepte les musulmans ou non, ne pas être hypocrite. J’ai beaucoup voyagé pour mon travail. Avec tout ce que la Suisse ramasse, je ne voulais pas en rajouter.» Ils croisent parfois les locataires musulmans: «Nous avons de bons contacts, sourit-elle. Ce sont les personnes qui m’intéressent, blaguer deux mots avec elles. Leur religion, ça m’est égal.» Son mari hausse les épaules: «Cette votation ne change rien. Mais je me demande quand même ce qu’ils pensent…»


«J’ai des doutes pour l’avenir»
Lyes Smaini, ouvrier en formation, sa femme, Nicole, assistante de direction, et le fils de celle-ci, Olivier

Il est Algérien, elle a voté non

Il parle d’une voix douce, parfois en baissant un peu la tête. Musulman pratiquant, il accomplit ses cinq prières quotidiennes et se rend à la mosquée de Bienne chaque vendredi. Son épouse et le fils de cette dernière sont Suisses. «Le respect mutuel étant primordial dans un couple mixte religieux, nous faisons quelques jours de ramadan ensemble, par solidarité.» Arrivé depuis trois ans, il s’intègre peu à peu. «J’ai dû apprendre la langue, ce n’était pas évident.» Il joue au foot, remplace parfois un entraîneur. Les minarets? «La prière, on la fait qu’il y ait un minaret ou non. Il est toutefois important de savoir que le minaret fait partie de l’architecture de la mosquée.» Ce vote le touche. «Entre nous, les musulmans, on ne réussit pas encore à en discuter. C’est un choc au-dedans de nous. Maintenant, j’ai des doutes pour l’avenir. Autour de nous, peu de personnes en parlent, comme si rien ne s’était passé. C’est trop sensible. Cette initiative n’aurait jamais dû être votée par le peuple.» Elle hoche la tête: «Peutêtre cette situation vat- elle ouvrir une brèche, construire quelque chose…»


«Je suis remué par ce que j’entends»
Atila Kurtulmus, agent d’assurances

Il a voté oui

Dur d’être plus intégré que lui. Ce Turc d’origine vit en Suisse depuis l’âge de 6 ans, il fait partie du comité du foot local, il est agent d’assurances dans l’immeuble.

Il salue avec le solide accent du coin. Pourtant, il serre les poings. «Je suis remué par ce que j’entends. Je viens d’un pays, la Turquie, qui possède des valeurs laïques énormes. Un million et demi de personnes sont descendues dans la rue quand on a voulu y imposer le voile à l’école!» Luimême a voté contre les minarets… «Pourquoi les bâtir? Je suis un musulman modéré. On est en Europe et je n’ai pas besoin d’un muezzin pour m’appeler. J’ai une montre!»

Il encaisse mal les commentaires qui ont suivi. «Les minarets étaient un prétexte pour faire voter les gens contre les musulmans. Or, nous sommes comme les Italiens ou les Espagnols dans ce pays: d’abord de grands travailleurs.»

Comment continuera-t-il à vivre ici? «Pas de problème. Je me sens assez intelligent et intégré pour répondre aux critiques. On en a parlé avec les copains du foot: c’était très animé. Je suis outré qu’on me juge par rapport à des extrémistes alors que je viens d’un pays qui ne l’est pas!»


«Le peuple en avait marre»
Ernest Grossniklaus, chef d’entreprise

Il ne donne pas son vote

Ernest Grossniklaus habite dans un appartement discret et impeccable. Colonel à l’armée, il dirige à Sonceboz la maison Bienna Interfloor, qui vend des tapis, des parquets, des revêtements de sols. Près d’une centaine d’employés, dont bon nombre de musulmans. «Il n’y a pas eu de tension à ce sujet. J’en suis certain, je connais tous mes gens, nous sommes une entreprise familiale.»

Il tient à ne pas divulguer son vote. Sans être grand clerc, on devine que le résultat ne lui a pas déplu. «Pour moi, le peuple a voulu signifier qu’il en avait marre. Il a dit clairement qu’il ne voulait pas qu’on s’immisce dans ses affaires.» Rien d’étonnant, pour lui: «Dans la région, nous sommes submergés par des gens que nous avons recueillis. Ils ne s’intègrent pas comme le faisaient Italiens, Espagnols ou Portugais. C’est une sanction et il faut se soumettre à cette décision. Dans un autre pays, on n’aurait même pas demandé de se prononcer.»

Sur le même palier vit un Algérien. «Il ne me dérange pas, on se dit bonjour. Mais s’il venait frapper sans cesse à ma porte pour me convaincre, je lui dirais que mon travail consiste d’abord à fournir du travail à mes employés, à les faire vivre.»




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: minarets, Reconvilier, Jura bernois, votations, initiative ant-minarets, immeuble Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

Christa et Giovanni

Christa Rigozzi va se marier

Miss Suisse en 2006, la jolie blonde a quitté Fribourg pour emménager au Tessin et commencer une nouvelle vie aux côtés de Giovanni, l'homme de sa vie. »


Pour 50 000 francs

Cointrin, meurtre sur commande pour 50 000 francs

En 2008, Pierre S. est tombé sous les balles d’un tueur mandaté par sa femme et sa belle-mère. Elles ont avoué. Le tireur présumé clame son innocence. Son avocat vient de... »


Salon du livre

Les people qui écrivent

Raconter sa vie ou écrire un roman est à la mode chez les people. Beaucoup s’y sont essayés. Notre sélection. »

Page générée en 1230 ms.