Sous son A majuscule, l’amour lie aussi bien les amants que les amis, les parents à leurs enfants. Sept personnalités ont accepté de révéler quel est l’être qui compte le plus pour elles. En essayant de ne pas faire de jaloux, elles nous racontent leur coup de cœur pour cet autre qui rend leur existence plus riche.
Par
Marie Mathyer - Mis en ligne le 14.12.2010
«En amitié comme en amour, on ne choisit pas»
Oskar Freysinger, conseiller national UDC, 50 ans, et son meilleur ami, Slobodan Despot, 43 ans
«Au début de notre amitié, il y eut un refus. En 2000, Slobodan était responsable d’édition à L’Age d’Homme. Je lui ai fait parvenir un manuscrit, il me l’a renvoyé accompagné d’une longue lettre qui motivait son rejet. Déjà, c’était une preuve d’amitié: il m’a évité le pire, les foudres de la Suisse bien-pensante, avant même mes premiers pas d’homme public! Ensuite, on s’est découvert un ami commun. Puis, alors qu’il était au service militaire, il a débarqué avec cet ami à l’improviste pour profiter de mon sauna. Ce soir-là, on a refait le monde. De retraites à l’alpage en semaines de camping côte à côte au Bouveret, cette amitié s’est solidifiée. La confiance et la complicité se sont jointes à l’affinité élective des débuts. Notre lien dépasse celui de ces amitiés où l’on se contente de faire les quatre cents coups, de boire des canons. On partage un amour des belles lettres et un regard commun sur le monde qui nous entoure, même si l’on n’est pas forcément d’accord sur tout. Je me suis engagé en politique, il n’y croit pas. Il aime Tolstoï, moi, Dostoïevski. Il fait tout à la dernière minute, j’aime le pousser à aller au bout des choses. Ça fait de moi la vieille mégère de notre relation! L’année dernière, nous avons décidé de collaborer à un projet littéraire. Pendant les cinquante-deux semaines d’une année, Slobodan a photographié, à l’aide de son iPhone, les détails magiques du quotidien. Il m’envoyait ensuite ces photos, que je me chargeais d’accompagner d’un court poème. Le livre, i-Mages, vient de sortir. Je le vois comme un monument à la gloire de notre amitié, aussi improbable soit-elle. Je suis Austro-Hongrois par mon père, Slobodan est Serbe, arrivé en Suisse à l’âge de 11 ans. Historiquement, on n’était pas vraiment faits pour s’entendre! Et je me fiche de ceux qui pensent qu’un UDC ne peut pas fraterniser avec un étranger. Ce qui m’importe, ce sont les êtres humains et pas les étiquettes, la manière dont les gens s’intègrent et respectent nos lois, pas leurs origines. Et, en amitié comme en amour, on ne choisit pas. Ce sont des coups de cœur qui nous tombent dessus.»
«On s’aime, c’est tout»
Bernard Challandes, entraîneur du FC Sion, 59 ans, et sa femme, Anouk, 52 ans
«J’ai rencontré Anouk il y a trente-cinq ans. Comme moi, elle était venue avec une copine assister à un match de foot au Locle, où son frère jouait. Elle avait à peine 17 ans, et je la revois encore… frétillante, moulée dans un petit jean. Je me souviens que le copain qui m’accompagnait avait dit en les voyant: «Ces deux-là, elles seront bonnes à marier dans quelques années.» Il avait raison. Ce soir-là, on a bu une bière tous les quatre et, le lendemain, je me pointais dans la Coop où elle était vendeuse. Je n’avais rien à acheter, mais c’était un bon prétexte! Après, pour la garder, il a fallu batailler. Elle faisait du ski tous les hivers, alors entre les hockeyeurs et les skieurs il y avait de la concurrence! Mais je suis monté tous les week-ends à Arosa, en deux-chevaux, même quand elle ne voulait pas me voir. C’était la bonne pour moi, mais ça n’a pas toujours été facile. Elle a subi les conséquences de mon travail d’entraîneur: l’emploi du temps chargé, quand je fais la gueule, avant les matchs, pendant, après. Je suis parfois invivable! Pour rire, je dis que nous avons fait quatre enfants pour qu’elle soit moins seule! Mais c’est vrai que je n’aurais pas pu être avec une femme qui ne sache pas s’occuper toute seule. Anouk est indépendante. Elle a sa vie, sa passion: la montagne. Notre secret? On n’est pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre l’un sur l’autre, on a une complicité incroyable, une même émotivité. On s’aime, c’est tout. En trente-deux ans de mariage, nous n’avons jamais réellement traversé de crises. On s’engueule peu ou pas. On se fait totalement confiance aussi: elle peut partir en cabane avec huit gars; je ne suis pas jaloux, idem pour moi. Une relation comme celle-là, il faut l’entretenir. Alors, on continue de se faire des week-ends en amoureux et des soupers tête à tête. Avec les années, je suis devenu plus cool, plus détendu, moins soucieux. On rit plus ensemble aujourd’hui qu’hier. Et demain, après la retraite, on se réjouit du temps qu’on passera ensemble.»
«Devenir mère a bouleversé ma vie»
Laurence Bisang, 51 ans, animatrice à la Radio suisse romande, et sa fille Anouk, 18 ans
«La personne que j’aime le plus au monde, ça aurait pu être mes parents, ma sœur Anne, mon mari. Toutes ces personnes m’ont façonnée, ont fait de moi celle que je suis. Mais Anouk, ma fille unique, a réellement bouleversé la façon dont je perçois le monde et ma vie. A 30 ans, j’étais avec un homme qui n’avait pas spécialement envie d’un enfant. Moi, je voulais un bébé et je voulais un père aussi. J’ai mis deux ans à le convaincre. Une fois enceinte, il n’a pas mis deux secondes à être persuadé que c’était le truc le plus génial de sa vie. Depuis, on est divorcés, mais on s’entend toujours très bien. Devenir mère a été une aventure incroyable, quelque chose de magique. Cela m’a obligée à être totalement à l’écoute de quelqu’un d’autre, ancrée dans mon époque, complètement responsable. Je ne monte plus dans une voiture sans mettre ma ceinture de sécurité depuis que je suis mère. Je suis maman à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et je sais que je serai là pour elle à jamais. Il n’y a pas d’école pour savoir comment être parents, et c’est parfois difficile. Je suis de la génération de l’entre-deux. Entre les ultrastricts et les très laxistes. Du coup, avec Anouk, je n’ai pas été très sévère, je n’en ai jamais eu besoin, mais je fixe des cadres. Je dis non et j’argumente. Et c’est l’enfer! Ça ouvre de ces brèches dans la discussion! Ado, Anouk m’a fait tous les classiques: le mur, une cuite jeune, elle a voulu un tatouage. On a refusé, mais on a accepté le piercing du sourcil pour ses 16 ans. Depuis qu’elle est majeure, elle en a d’autres. Désormais, c’est elle qui décide. Elle a son bac en poche, s’apprête à commencer la HEP. On a atteint cet âge étrange où elle est à la fois une adulte et l’enfant qui vit chez ses parents. Ses ailes sont finies, elle est prête à les déployer. Je m’en réjouis, avec un pincement tout de même. Anouk a un caractère indépendant. Comme son père et son grand-père, elle a un vrai goût pour la fête. Elle aime le rock, le hard style. Elle peut faire jusqu’à vingt-huit heures de car, aller et retour, pour se rendre à des festivals en Hollande. Grâce à notre famille recomposée, elle a hérité de ceux qu’elle considère comme son frère et sa sœur. C’est une belle histoire. Je veux juste qu’elle soit heureuse: j’espère lui avoir donné les outils pour qu’elle y arrive.»
«Entre Dieu et moi: que du bonheur!»
Abbé Nicolas Betticher, vicaire général du diocèse de Vaud, Fribourg et Genève, 49 ans
«L’être que j’aime le plus au monde, c’est Dieu. Il a créé l’Homme pour partager son trop-plein d’amour, son trop-plein de bonheur. C’est ce sentiment absolu qui est devenu ma référence. Si je n’aime pas Dieu, je ne peux pas aimer les autres. Je ressens ce Dieu d’amour depuis que je suis tout gamin. Mes parents m’ont raconté qu’à 5 ans déjà je disais que je serais curé. Evidemment, dans une famille pratiquante et croyante, mais sans excès, on me disait: «Attends de rencontrer deuxtrois jolies filles!» C’est lui qui m’a flashé, la vocation est un don. Pourtant, quand j’ai voulu entrer au séminaire, j’ai hésité puis reculé. Je faisais la fête, je sortais en boîte le week-end, j’avais toute une bande d’amis… et peur que ma vie ne change trop. Alors, j’ai fait des études de théologie puis travaillé pour l’Eglise, mais comme laïc. Et puis, il y a quelques années, j’ai enfin été prêt. J’avais suffisamment expérimenté la vie pour avoir trouvé mon équilibre et je suis devenu prêtre. Si la vie comme prêtre est belle, elle comporte aussi des sacrifices. Je sais que je ne me marierai jamais, que je n’aurai jamais d’enfants. Mais je suis heureux en tant que single. J’ai cheminé avec Dieu pendant quarante-neuf ans. Au cours de toutes ces années, bien sûr, nous avons eu des hauts et des bas; j’ai traversé des moments de doute. Je ne me souviens pourtant pas d’avoir engueulé Dieu. Parfois, je lui dis: «Je ne comprends pas.» Dieu est présent, mais il est aussi invisible, intangible, et ça rend parfois le lien difficile.
Mon truc, alors, c’est de me dire que tout est grâce et prière. Je commence et je termine mes journées par un Notre Père, c’est ainsi que je lui parle. Et quand je ressens de la fatigue, je sais que son amour à Lui est total. Je ne peux pas avoir réellement peur de perdre le fil de ma foi, car c’est Dieu qui me l’a donnée et je sais qu’Il me sera toujours fidèle. C’est la relation la plus simple et la plus belle qui soit.»
«On a une complicité d’adolescentes»
Annick Jeanmairet, animatrice de «Pique-assiette», 42 ans, et son amie d’enfance, Ariane Locher, aide-horticultrice, 45 ans
«Avec Ariane, on peut se perdre de vue trois ans et se retrouver comme si l’on s’était quittées la veille. On s’est ren-contrées au cycle d’orientation, à Genève. C’était la grande, elle avait 15 ans, et j’étais la petite, avec mes 13 printemps. On avait des souris en commun! Chacune la sienne, mais une passion partagée. Et puis, surtout, on faisait partie de la même bande de filles, les terreurs du coin! On a tout fait ensemble: des virées en boguet, jusqu’à cinq sur le même vélomoteur, la tournée des boîtes. Pour rentrer, Ariane me donnait sa carte d’identité. On carburait au mauvais kir et on fumait comme des pompiers. On a même fini au poste un soir. On faisait des blagues de crapules, des téléphones anonymes, des vidéo-gags sans la caméra. Elle était punk, j’étais baba. Puis on s’est perdues de vue, avec chacune des parcours de vie différents. J’ai fait l’uni, du journalisme; Ariane est partie dans le Jura puis en Amérique latine. Notre amitié a été élastique. Un jour, on s’est recroisées et, depuis quatre ans, on a retrouvé notre complicité d’adolescentes. On se confie des trucs qu’on ne dit rien qu’à l’autre, on se chipe des expressions, on rigole et on aime le même vin. Avec l’autre, on est très franches. Je tolère qu’elle fume chez moi, une exception que je ne fais que pour elle. Etonnamment, pour moi, ce sera toujours la grande. Elle est comme une sœur aînée, presque protectrice. On sera toujours dans la vie de l’autre. Ariane est quelqu’un de libre: elle aime le voyage, elle pourrait bouger, mettre les voiles loin d’ici, c’est son côté rock. Moi, je suis plus casanière, j’aime Genève et mes racines. Mais les nouvelles technologies, les mails ou Facebook feraient qu’à coup sûr on ne perdrait plus le fil de cette amitié. Si l’on était une chanson, on serait Si t’es mon pote de Renaud. Les paroles, c’est nous…»
«Ma mère était une sainte»
Pierre Keller, 65 ans, directeur de l’ECAL, et la photo d’Evelyne, sa mère, décédée en 1971
«Ma mère était une sainte. Une de ces femmes soumises à la vie, au travail, à leur mari, à leur famille. Elle travaillait dans la gypserie de mon père, faisait la comptabilité, gérait l’intendance et, surtout, s’occupait de ma sœur et moi. On habitait Gilly, une maison avec un jardin, un plantage, le potager, ses légumes. Il y avait des cochons, des lapins, et les 150 pigeons de mon père. On y vivait quasiment en autarcie. Je me souviens de ma mère dans sa cuisine. Des œufs en conserve, des ragoûts qui mijotaient, de l’odeur des rôtis. J’en ai presque encore le goût dans la bouche. Ma mère était une cuisinière fantastique. Ça m’a coûté cher en thalasso, plus tard! Comme elle avait peur du feu, c’était moi qui flambais les pêches. Elle avait le sens de l’accueil, de l’hospitalité. Elle aimait rendre service, et ma sœur lui ressemble beaucoup en ce sens. Moi, j’ai hérité de son goût pour les belles choses, pour la nature, une certaine finesse. Avec ma mère, nous montions à Vich à vélo: moi assis sur le siège posé devant son guidon, ma mère en danseuse, le visage crispé par l’effort. Elle ne se plaignait jamais, elle avait été élevée par un homme qui niait l’existence de la douleur. Elle s’est tuée à la tâche, morte d’un diabète et d’épuisement à 59 ans. Juste avant, j’étais parti aux Etats-Unis pour une année, terrifié à l’idée que je ne puisse pas la revoir vivante. On s’est beaucoup écrit à cette époque. Elle était inquiète pour moi, elle se faisait du souci pour le métier que j’avais choisi, pour la vie que j’allais avoir. Mais, quand elle est partie, elle était sereine. Elle savait que j’allais «m’en sortir», comme elle disait. Son décès a été terrible. Quand je suis arrivé à l’hôpital, sa chambre était vide. Ils avaient déjà descendu son lit à la morgue. Je regrette de n’avoir pas été là lorsqu’elle est morte et je regrette de n’avoir jamais pu lui faire découvrir Venise. Ça ne s’est pas fait.»
«Il m’a appris à profiter des belles choses de la vie»
Mélanie Freymond, 32 ans, journaliste et animatrice, et son père, Bernard, 63 ans, technicien architecte
«Pour une fille, un père, c’est la première figure masculine. Et, quand la relation qui les unit est belle, j’ai l’impression qu’inconsciemment la fille recherchera toujours quelque chose de son père dans ses futures relations amoureuses. Plus jeune, d’ailleurs, mes amis me disaient toujours que mes copains lui ressemblaient un peu. Mon papa est un homme très drôle mais qui n’exprime pas beaucoup ses sentiments. Sur ce point, je tiens plutôt de ma mère: intarissable sur le sujet! Mon père, c’est un sportif! Champion suisse de hockey sur gazon, on allait le regarder jouer tous les dimanches au bord du terrain. En hiver, c’était ski en famille; les étés, on les passait sur le lac. Ski nautique, apéro, baignades. Cet amour de l’eau nous rassemble encore. On a un bateau à Morges et on se fait des virées les deux sur le Léman: il est mon pilote préféré quand je fais du wakeboard! C’est un épicurien, un cuisinier hors pair qui m’a appris à profiter des bonnes choses de la vie sans chercher midi à quatorze heures. Je suis sûre qu’il est aussi à l’origine de mon amour pour la photo d’architecture. Petite, il m’emmenait visiter ses chantiers. En grandissant, je n’ai jamais eu de véritables crises avec mes parents. Ils m’ont toujours fait confiance et on pouvait se parler de tout, facilement. Avec mon premier chéri, mon père était d’ailleurs bien plus cool que ma mère. Mais nos discussions étaient parfois musclées. C’était notre mode de communication, et je me souviens que certains amis me disaient: «Ben dis donc, comme tu parles à ton père!» Quand j’étais hôtesse de l’air, j’ai pu l’emmener une fois en avion avec moi, business class. Une semaine en Afrique du Sud pour un voyage rien que les deux. J’étais fière qu’il découvre mon univers, mes collègues, mon métier. Ma chance, c’est d’avoir pu grandir dans une famille équilibrée, entourée d’amour. Quand mes parents se sont séparés, il y a quatre ans, ça a été l’un des épisodes les plus douloureux de ma vie. N’empêche, je n’ai jamais eu peur de perdre le lien avec mon père. On s’appelle souvent, on se voit beaucoup et, si j’ai des enfants un jour, j’espère que leur père sera aussi génial que le mien.»