Faire incinérer son animal de compagnie pour en récupérer les cendres, c’est désormais possible à Lausanne. L’installation vient d’entrer en fonction. De 10 francs pour un petit chat à 349 francs pour un gros chien. Reportage et témoignages.
Par
Yves Lassueur - Mis en ligne le 08.06.2010
Ce matin, Laska est morte. Il est 9 heures et le corps de cette belle chienne husky, enveloppé d’une couverture, vient d’être amené en voiture par sa maîtresse, Eliane, au tout nouveau Crématoire animalier de Lausanne, dans le quartier de Vidy. Eliane peine à contenir son chagrin. Laska avait 14 ans et partageait depuis toutes ces années la vie de la famille. «C’était la plus gentille chienne du monde. Tellement gentille que même le chat dormait dans ses pattes.» Et puis l’âge est venu, l’arrière-train s’est paralysé, trois jours de douleurs, il a même fallu la porter. «Alors, ce matin, dit Eliane, on a fait venir le vétérinaire et il a mis fin à ses souffrances.»
Maintenant, à côté du corps de Laska, elle se confie dans le petit salon d’accueil du Crématoire animalier. C’est ici que sa chienne sera incinérée. Le bâtiment a ouvert ses portes il y a moins d’un mois, construit par la Société vaudoise pour la protection des animaux (SVPA), au prix de 1,9 million de francs, entre la station d’épuration et le siège du CIO. But de l’installation: donner aux propriétaires qui ont perdu leurs animaux de compagnie la possibilité de faire incinérer leurs dépouilles et d’en récupérer les cendres, ou du moins de savoir ce qu’il en advient.
De nombreux propriétaires craignent en effet de voir le corps de leur compagnon disparaître dans la filière industrielle. Jusqu’à 10 kilos, il est permis d’enterrer son chat ou son chien dans son jardin; mais, au-delà, les corps doivent être incinérés. Si l’on ne prend pas de mesures particulières, ils le sont dans une usine de traitement des déchets carnés, où leurs restes sont notamment transformés en combustible pour cimenteries. (Leur utilisation à des fins d’alimentation animale est interdite depuis le scandale de la vache folle.)
PRIX AU POIDS
Avec la société Cremadog, installée depuis 1994 à Montmollin (NE), le nouveau centre de Vidy est le seul de Suisse romande à offrir une alternative à ce peu glorieux destin. Depuis son ouverture, il recueille entre deux et cinq animaux par jour, pour l’essentiel des chiens et des chats, mais il peut aussi bien s’agir de lapins, de cobayes, de perruches, de rats. Une fois la dépouille de l’animal incinérée, son propriétaire a le choix d’en faire répandre les cendres au Jardin du souvenir, créé il y a dix ans au refuge de la SVPA, sur les hauts de Lausanne, ou de les récupérer. Le prix de l’incinération se calcule au poids. Il en coûte par exemple 10 francs pour une bête de moins d’un kilo sans reprise des cendres, et jusqu’à 349 francs pour un gros chien de 70 kilos.
Pour Laska, qui pèse 38 kilos, il en coûtera 225 francs. Mais on n’en est pas là. Pour l’heure, la voix nouée, Eliane répond aux questions de Magali Corset, la collaboratrice de la SVPA chargée d’accueillir, orienter, conseiller et même consoler les propriétaires d’animaux défunts qui se présentent au crématoire. Magali a reçu une formation spéciale pour cela. Elle sait que le chagrin provoqué par une telle perte est d’autant plus lourd à porter qu’il est souvent jugé avec dédain par l’entourage, comme de la sensiblerie mal placée, alors qu’il s’agit d’une souffrance bien réelle. Plutôt que de récupérer les cendres de Laska quand elle sera incinérée, Eliane souhaite qu’elles soient répandues au Jardin du souvenir. Mais elle veut en être sûre. «Elles iront bien là-bas? C’est certain? Parce que je ne veux pas que Laska parte pour la farine animale!» Magali la rassure: aucun risque, Laska échappera au circuit industriel.
FINE POUDRE
Une fois Eliane partie, le cadavre de la chienne est glissé dans un sac blanc puis déposé dans une chambre froide où il sera congelé à - 18 ºC, en attendant d’être incinéré dans un four chauffé à 900 ºC. Pour limiter les frais, le four en question n’est mis en route qu’un jour par semaine. En revanche, la SVP-Aassure une permanence quotidienne, de 8 à 12 heures, pour recevoir les particuliers amenant un animal mort ou souhaitant simplement s’informer.
«Je ne veux pas que Laska parte pour la farine animale»
Eliane , la maîtresse de Laska
En fin de processus, voilà donc Médor, Minette ou Gribouille transformés en quelques dizaines de grammes de fine poudre. Leurs propriétaires ont désormais le droit de répandre ces restes où bon leur semble, que ce soit dans le jardin, en forêt ou dans le lac le plus proche. S’ils souhaitent plutôt les conserver, un choix d’urnes et de récipients funéraires s’offre à eux derrière une vitrine. Ce n’est pas forcément bon marché: de 12 francs le simple sachet en tissu à 88 francs la plus grande urne en cuivre patiné. «Certains les gardent sur leur bibliothèque», constate Samuel Debrot, le président de la SVPA. A 85 ans, figure légendaire de la cause animale en Suisse romande, Samuel Debrot est aussi l’homme qui s’est battu pendant des années pour que ce crématoire voie le jour. Un aboutissement qui montre à lui seul combien les mentalités ont évolué. «En 1990, nous avons voulu créer un petit cimetière pour animaux à Vufflens-la- Ville (VD). La levée de boucliers a été telle que nous avons dû renoncer. Vingt ans plus tard, si ce crématoire a pu voir le jour, c’est que nous avons reçu des soutiens de tous côtés, en particulier des autorités. On voit par là à quel point notre rapport aux animaux de compagnie a changé, même si c’est parfois au prix de certaines exagérations.»
Crématoire animalier, route de Vidy 8, Lausanne, tél. 021 265 12 12.
Ils ont fait incinérer leur animal de compagnie à Vidy
«LE CERCUEIL DE MON CHIEN RESTE AU SALON»
Des copains,
Michel reconnaît qu’il en a peu. Ces dernières années, c’est surtout la
solitude qu’il a connue. Alors Jazz, le bouvier appenzellois qui
partageait sa vie depuis plus de douze ans était devenu plus qu’un
compagnon: l’ami qui le suivait partout «et venait même me réchauffer
quand j’étais malade». C’est un toxicomane qui le lui avait confié pour
dix jours quand il avait 8 mois. «Le gars n’est jamais venu le
rechercher. Et Jazz et moi sommes devenus inséparables.»
Il y a
un mois, à l’âge de 13 ans, quand Jazz a dû être endormi parce que ses
reins ne fonctionnaient plus, «c’est comme si j’avais perdu mon père ou
ma mère», dit Michel. Il a fait incinérer la dépouille à Vidy et en a
récupéré les cendres. Il les garde maintenant dans une petite boîte –
«son cercueil» - posée sur une étagère du salon parmi des photos de
Jazz. «Savoir que ses restes sont là, ça me soulage. Vous savez qu’il
dormait avec moi? C’est pour ça que je l’appelais aussi mon Doudou:
j’avais l’impression, comme un enfant, d’avoir une peluche entre les
bras.»
«SAVOIR OÙ EST GAIA M’AIDE ÉNORMÉMENT»
Si Jacqueline Rohrer a accepté de dire pourquoi elle a été l’une des
premières à recourir aux services du Crématoire animalier de Lausanne
en lui confiant la dépouille de sa chienne Gaia, c’est par
reconnaissance pour l’accueil qu’elle y a reçu et pour souligner à quel
point ça l’a aidée.
A 8 ans, frappée par une maladie foudroyante,
Gaia a dû être endormie par le vétérinaire. Cette chienne «cabotine,
joueuse, dominante, aussi calme que remuante», Jacqueline en était
venue à lui donner quelque chose comme la première place dans sa vie.
«Une fois morte, je ne la voyais pas partir au clos d’équarrissage. Je
l’ai donc confiée au crématoire de la SVPA, qui l’a incinérée. Puis
nous avons répandu ses cendres au Jardin du souvenir. Quelqu’un du
refuge m’accompagnait pendant ce petit rite, j’ai été reçue de façon
exceptionnelle.»
Depuis lors, Jacqueline est revenue plusieurs
fois sur ces lieux. Savoir où reposent les restes de sa chienne l’aide
à faire son deuil. A surmonter la peine immense qu’elle ressent depuis
que Gaia a cessé pour toujours de faire la cabotine.
«ON A INCINÉRÉ MON RAT PAR RESPECT POUR LUI»
Nutella, le rat de Charlotte, a déjà eu les honneurs de L’illustré,
en février, dans un article sur les animaux de compagnie hors norme.
Charlotte l’avait acheté il y a trois ans dans une animalerie et en
avait fait son fidèle compagnon. Seulement, un rat, ça ne vit guère
plus de trois ans et, vers la mi-mai, Nutella est mort. «C’est ma mère
qui l’a trouvé inanimé dans sa cage. Elle m’a prévenue par téléphone, à
l’école, pendant la pause. Sur le moment, j’ai réussi à ne pas pleurer.»
Un
exploit, car Nutella vouait à Charlotte un attachement qui tenait de la
passion exclusive. «Dès qu’on le sortait de sa cage, il ne voulait être
qu’avec moi, sur mon épaule. Si je passais un doigt dans le grillage,
il me léchait. Les autres, il les mordait!» Quand le rat est mort, les
Klose l’ont fait incinérer à Vidy. Il en a coûté 30 francs, plus 12
pour la petite boîte dans laquelle sont confinés ses restes. Charlotte
la garde sur son bureau. «Comme ça, je continue d’avoir Nutella avec
moi. Si je l’ai fait incinérer, c’est par respect pour lui.»