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SANTÉ
CORPS À CORPS AVEC L’ANOREXIE
Depuis une année, l’hôpital de Saint-Loup accueille un centre de traitement des troubles alimentaires unique. Reportage avec des patients pour qui manger est un enfer.

Par Marie Mathyer - Mis en ligne le 02.11.2010

Au petit matin, sous la lumière des néons, les jambes nues d’Alicia apparaissent filiformes. Hanches saillantes, côtes apparentes et omoplates décharnées, la jeune femme hésite à monter sur la balance. Les orteils recroquevillés, elle se lance mais ne reste que le temps de voir son poids s’afficher sur le cadran: 44,1 kilos. Pour 1 m 75. Elle a pris 100 grammes depuis le début de la semaine. Florine, l’infirmière, s’inquiète: «Vous vous sentez comment avec ça?» Alicia hausse les épaules: «Ça va.» Mais son pouls s’est emballé, et ce cœur qui bat la chamade révèle l’épreuve que sont pesée et prise de poids.

Alicia a 21 ans, un regard intense aux pupilles dilatées, l’air d’un oisillon tombé du nid. Depuis trois mois, elle est hospitalisée à l’abC, à Saint-Loup. AbC, trois lettres pour quatre mots: anorexie, boulimie, Centre vaudois. Une structure de soins aigus de psychiatrie dans un hôpital dédié jusque-là au somatique. En terminer avec le clivage du corps et de l’esprit, c’est une des particularités de cette unité, créée il y a tout juste une année.

Jusque-là, dans le canton et ailleurs en Suisse romande, les malades étaient admis soit en psychiatrie, soit en médecine interne. A peine quelques lits disponibles pour des cas gravissimes, le dernier recours des médecins pour tenter de sauver leurs patientes trop suicidaires, trop décompensées ou trop dénutries. L’anorexie mentale est la maladie psychiatrique qui tue le plus. Si 50% des malades guérissent et 20% évoluent favorablement, les statistiques évaluent à environ 10% le nombre de décès. Le but de l’abC a donc été de proposer une approche interdisciplinaire et sur trois niveaux de soins: une réponse ambulatoire au CHUV, un accueil hospitalier à Saint-Loup, avec dix lits pour adultes et deux réservés aux 16-18 ans et, dans un avenir proche, un centre de jour au CHUV. A Saint-Loup, en une année, l’équipe médicale a entouré une cinquantaine de patients, des femmes et un seul homme, âgés de 16 à 57 ans.

«Face à mon assiette, je me dis:«Mais où vont tous ces aliments?»
Charlotte

Cette semaine, avec Alicia, ils sont huit et viennent d’un peu partout, même si l’unité été créée pour accueillir des patients vaudois. «Nous avons la chance d’avoir cette unité. Dans la mesure de nos disponibilités, nous essayons d’en faire bénéficier nos voisins», se réjouit Sandra Gebhard, médecin responsable de l’ensemble du projet abC.

Charlotte la Jurassienne fait donc partie de ces privilégiées. Couettes blondes et traits enfantins, elle est là depuis octobre 2009 et vient de fêter ses 20 ans. Au moment de se rendre au petit-déjeuner, l’un des six repas de la journée, elle se raconte d’une voix flûtée et avec le vocabulaire précis d’un professeur de psychologie: «Je suis hospitalisée depuis mes 13 ans. J’ai passé un peu partout. A l’abC, ce qui change, c’est que je ne suis pas en chambre stricte, attachée et sondée de force. Je peux m’habiller et mettre des bijoux aussi. Ici, je suis un peu maître de ma guérison.» Et demain? «Je fais des petits pas de fourmi, mais je m’applique. Parce que je ne veux pas mourir. Quand je sortirai, j’aurai tout à apprendre, tout à refaire: des amis, l’école, un métier. Il faudra que je sois assez forte.» Le chemin s’annonce encore long, Charlotte ne pèse que 33 kilos et les médecins ont évalué à septante-deux heures sa survie hors d’une structure hospitalière.

DES MOTS SUR LES MAUX

«La guérison totale, ce n’est pas forcément ce que nous visons, nuance Mélanie Lanz, la psychologue responsable de l’unité. Le but peut être un degré d’autonomie plus grand, savoir mettre des mots sur ses émotions, ses angoisses. Pour cela, il faut fonctionner sur le partenariat et le long terme. Les séjours durent d’ailleurs en moyenne quatre mois pour un séjour de renutrition. Les hospitalisations sont quasiment toujours volontaires, et soignants et patients travaillent ensemble sur la base de contrats thérapeutiques.»

«Ici, on est coupé du monde. C’est mieux, mais c’est dur»
Vanessa

A l’heure de la collation, dans la cuisine aux placards multicolores, les soignants partagent les repas des patients. «Au début, ce n’est pas évident, avoue Vincent, l’infirmier, près de 2 mètres et un solide coup de fourchette. Manger face à quelqu’un qui ne se nourrit pas, ça peut être très violent.» Les soignants tentent de dérider l’atmosphère. Mais les regards se focalisent sur le plateau: fruit, yogourt, céréales, pain, thé ou café. Autant d’obstacles dont il faut venir à bout. Les bouchées sont minuscules, les pommes découpées en morceaux de taille égale. Tout est organisé, trié, rangé. Certaines boivent le thé à la cuillère, dissèquent les grains de raisin. Et, quand la volonté cale, on les encourage: «Pénélope, vous ne voulez pas manger votre yogourt? Allez, encore une bouchée…»

Les repas sont minutés. Une demi-heure pour terminer son plateau. «Le temps nécessaire pour obtenir un sentiment de satiété, explique Diane Schmidt, l’infirmière-cheffe de l’unité. Cela permet aussi de donner un repère temporel. Sinon, entre TOC et angoisse, certaines pourraient y passer des heures.» Après le repas, les soignantes desservent: toutes les activités physiques, même les plus anodines, brûlent de l’énergie et donc des calories. Les repas sont suivis par trente minutes de repos, chacune dans sa chambre. Un temps de détente pour digérer au mieux ce que l’on vient d’ingérer. Un moment difficile. «Hier, on a surpris Alicia en train de sauter sur place, cachée derrière un volet», signale d’ailleurs Sarah.

«DES CAUSES MULTIPLES»

Dans la salle de garde, les infirmiers se transmettent les dernières infos… en grignotant des petits-beurres. Au mur, les feuilles des courbes de poids de chaque patient, témoins des progrès lents ou fulgurants, des écueils, des déceptions. Le temps est ici instrument de guérison. Il mesure le chemin parcouru et permet au patient d’intégrer la manière dont il fonctionne. Explorer le fil du temps, c’est aussi chercher à comprendre les origines du trouble. «Les causes sont multiples. Une constellation de problèmes biologiques, sociaux et psychiques qui font qu’à un moment donné le ciel était réuni pour que cette personne développe cette maladie. Pourquoi elle et pas sa sœur? Nous n’avons pas la réponse», admet Diane Schmidt. Pourtant, les histoires des patientes racontent parfois des parcours similaires, entre conflits familiaux et violences sexuelles.

Laisser faire le temps, c’est aussi structurer les journées: rendez-vous médicaux et psychothérapeutiques, participations à des groupes de parole, de relaxation, d’écriture, d’ergothérapie, de diététique, de chant aussi. Autour de la guitare de Carole, le médecin assistant, et de Florine, l’infirmière, tout le monde entonne Il est libre, Max, d’Hervé Cristiani, ou Quelqu’un m’a dit, de Carla Bruni. Ça sonne faux, mais qu’importe, les mâchoires se décrispent, on est ensemble et on s’amuse.

Car la vie dans cette unité permet aussi de réapprendre les liens sociaux, d’exister dans un service qui fait miroir: ces autres malades comme moi. Pour David, 38 ans, seconde hospitalisation à Saint-Loup et vingt ans d’anorexie purgative, la cohabitation est un plus: «C’est plutôt rare qu’un homme souffre de cette maladie, mais ici je ne me sens pas marginal. Voir l’autre et pouvoir l’aider, ça peut m’aider moi-même. L’anorexie n’est pas un caprice d’adolescent. C’est l’expression d’un vrai mal-être profond.»

«Je fais des petits pas de fourmi»
Charlotte

Ainsi, pour éviter que la douleur intérieure ne se transforme en drame, l’unité ressemble parfois à une prison. Tout y est sous clé: chariots-repas, placards, lavabos et toilettes. Le balcon est entouré d’une palissade de plexiglas et les soignants fouillent les sacs des arrivants et réceptionnent les cadeaux des proches.

«Accepter que d’autres prennent soin de nous et sachent ce qui est bien pour nous fait partie du processus», se résigne David. Et même si les soignants vouvoient leurs patients et gardent la blouse blanche pour conserver une certaine distance, l’affection qu’ils leur portent est visible, à travers la mèche de cheveux qu’on remet en place, la main qui caresse un dos, les regards qui se croisent.

Et aussi peut-être à travers une nouvelle tradition, les films et les séries qu’ils regardent ensemble, assis sur les canapés vert pomme.

Ce soir, c’est Desperate Housewives et, le temps de trois épisodes, la vie extérieure infiltre le cocon de l’abC.

Tous les prénoms des patients ont été modifiés.



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Tags: anorexie, boulimie, Centre vaudois, abC, hôpital de Saint-Loup, nourriture, CHUV Aller en haut de page Haut de page

 

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