Il a hanté les couloirs du Palais fédéral, les stades de foot à
l’heure des grands matchs et les manifs de Suisse en tous genres, des
plus gentilles à celles où ça castagnait. Sa mémoire est celle des
dizaines d’appareils photo qu’il garde chez lui, dans une armoire
vitrée, et ces dizaines d’appareils ont croqué l’actualité suisse,
pendant six décennies, dans des milliers, des dizaines de milliers, des
millions d’instantanés!
Roland Schlaefli, 81 ans cette année,
est, avec son confrère Yves Debraine, le Romand qui peut se targuer
d’avoir derrière lui la plus longue carrière de photographe de presse.
Les premières images qu’il a prises pour un journal remontent à 1949.
Soixante ans plus tard, Schlaefli a officiellement pris sa retraite,
mais le démon de l’actu, du déclic sur l’événement de la semaine, de
l’envoi fiévreux de ses images à l’une ou l’autre des rédactions de
Suisse, ce bon vieux démon-là ne l’a pas quitté.
«Quand Mobutu est mort, j’ai sabré le champagne. L’un de ses gardes du
corps m’avait écrasé mon appareil sur le visage»
Roland Schlaefli
Peu de gens,
avenue de la Gare, à Lausanne, ont oublié la silhouette de ce petit
homme, moustache et tempes grisonnantes, regagnant d’un bon pas, le
Nikon en bandoulière, les bureaux de son agence, ASL - Actualité Suisse
Lausanne, où il allait donner des instructions à l’un ou l’autre des
jeunes photographes qu’il employait. Et peu de gens qui sont entrés un
jour dans les locaux de cette agence ont oublié l’incommensurable
capharnaüm qui semblait y régner. Posées sur des tables, des piles de
photos s’élevaient vers le ciel comme des colonnes, et l’on se
demandait comment Roland Schlaefli faisait pour retrouver dans ce décor
la dernière photo du match Lausanne-Grasshopper, le portrait de Pelé
chez Girardet ou des images du Conseil fédéral en course d’école. Pas
étonnant que le jour où il a fermé ASL pour prendre sa retraite, les
déménageurs aient eu à transporter 22 tonnes de tirages et de classeurs…
Reportage à Versailles
Sa
première photo de presse, il la publie en 1949 dans Pour Tous,
l’ancêtre de L’illustré. Né à Lausanne, fils d’un fonctionnaire du
Ministère public, Roland Schlaefli est alors comptable dans une
fiduciaire, mais passionné par la presse à laquelle il livre des
comptes rendus. En 1945, il a même gagné 20 francs en étant le premier
à prévenir la Tribune de Lausanne, après avoir écouté une radio
américaine, que les Etats-Unis viennent de bombarder Hiroshima.
Quand
Pour Tous accepte en 1949 sa proposition de reportage sur le palais de
Versailles, il achète son premier appareil photo. C’est le début de sa
carrière derrière l’objectif. En 1964, il crée l’agence ASL, où il
emploiera jusqu’à dix photographes fournissant des images d’actualité à
d’innombrables journaux suisses, de 24 heures à Blick en passant par
Sport.
«De 1964 à 2000, raconte Schlaefli, j’ai photographié tous
les conseillers fédéraux sans exception. Ceux qui me laissent le
meilleur souvenir? Furgler, que j’ai notamment pris en compagnie de
Gorbatchev et de Reagan. Et surtout Jean-Pascal Delamuraz, qui était
devenu un ami. Le Blick m’a souvent demandé des photos de lui en train
de boire un verre. J’en avais, mais j’ai toujours refusé!»
Quand
Willy Spühler a été élu au Conseil fédéral, en 1959, Roland se souvient
de la mise en scène qu’il a imaginée pour que son portrait échappe au
classicisme: «A Berne, Spühler allait notamment s’occuper de la Poste.
Je lui ai donc proposé de poser devant chez lui en compagnie du facteur
qui lui remettait son courrier.» C’étaient les débuts, les tout débuts
de ce qu’on appelle aujourd’hui la photo people…
«Blick» m’a souvent demandé des photos de Delamuraz en train de boire un verre. J’ai toujours refusé…»
Moins drôle: le
jour de 1984 où il s’est fait agresser par l’un des gorilles de Mobutu,
alors que le dictateur du Zaïre se rendait chez son ophtalmologue à
Lausanne. «J’allais le photographier quand l’un de ses gardes du corps
m’est tombé dessus et m’a ouvert l’arcade en m’écrasant l’appareil sur
le visage. En sang, j’ai quand même réussi à faire une photo, puis j’ai
déposé plainte. Je demandais juste des excuses et que Mobutu verse 2000
francs à la Ligue contre le cancer, mais tout cela s’est soldé devant
la justice par un non-lieu. Quand Mobutu est mort, en 1997, j’ai sabré
le champagne!»
Autre figure sulfureuse, Richard Nixon lui laisse
un meilleur souvenir. «En 1981, alors qu’il avait quitté la Maison
Blanche depuis sept ans, il allait séjourner au Beau-Rivage, à Ouchy,
et la direction de l’hôtel m’a demandé de photographier son arrivée, à
des fins uniquement privées. Le lendemain, elle m’a signalé que Nixon
allait se rendre au marché de la Palud. J’y suis allé avec mon fils et
je l’ai photographié alors qu’il achetait des bananes. Sur
Saint-François, il a accepté de poser gentiment avec mon gosse. Puis il
est allé au château de Chillon où je l’ai encore pris au milieu de
touristes japonais sidérés de se retrouver en compagnie de
l’exprésident des Etats-Unis!»
Tant de photos… Tant de bobines…
Tant de kilomètres de pellicule jusqu’à ce qu’il se mette au numérique,
il y a quelques années… Quand on passe en revue ses tirages
d’autrefois, on tombe inévitablement sur des photos de manifestations:
foules en colère, foules en mouvement, foules affrontant la police…
Voici les Béliers jurassiens protestant en 1971 devant le Tribunal
fédéral, voici Lôzane bouge en 1980, voici les manifs du Comptoir, en
1973, contre la présence du Portugal, alors dirigé par le dictateur
Salazar.
Le goût de la Thaïlande
Les manifs, c’est comme
ça: Roland Schlaefli les adore. Pas par inclination politique. Par
curiosité. «Avec elles, au moins, on sent de quoi les gens ont envie!»
Et
lui, à 81 ans, a toujours envie de photos. Toujours envie d’actualité.
Il a pris sa retraite, oui, il ne dirige plus son agence, il ne court
plus en permanence d’un événement à l’autre, il préfère voyager avec sa
femme en Thaïlande, leur pays de prédilection, mais très régulièrement,
ça le reprend: il empoigne son appareil photo et file traquer
l’actualité. Parmi ses images les plus récentes: celles qu’il a prises
à Berne le 10 janvier. Ce jour-là, 6000 personnes défilaient dans la
rue pour protester contre les bombardements infligés à la bande de
Gaza. Roland Schlaefli n’allait quand même pas rater ça!