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ARAIGNÉES
REGARDS MONSTRES
Avec une infinie patience, le photographe Tomas Rak s’est plongé dans les yeux des minuscules araignées sauteuses. Un éclairage saisissant sur ces créatures qui ne voient vraiment pas le monde comme nous.

Par Jean-Blaise Besençon - Mis en ligne le 21.09.2010

Comment donc une araignée voit-elle le monde? A quoi ressemble son univers visuel? La plupart d’entre elles possèdent huit yeux, une manière peut-être de compenser un organe relativement peu performant. Certaines en possèdent seulement six et d’autres, celles qui vivent dans l’obscurité des cavernes, plus aucun. Les yeux inutiles ont disparu au fil de l’évolution. Parmi des dizaines de milliers d’espèces, seule la grande famille des araignées dites sauteuses possède une bonne vue et, contrairement à ses congénères, ne pourrait pas se nourrir, se reproduire, bref survivre sans.

AFFAIRE DE PATIENCE

Poilues, crochues, peintes comme des Indiens sur le sentier de la guerre, elles ont l’air de monstres prêts à envahir l’écran d’un film catastrophe. En réalité, la majorité des quelque 5000 espèces du genre salticidae ne mesurent pas plus de 10 mm de long. Quant à l’invasion, elle est déjà en marche: les araignées sauteuses occupent aujourd’hui toute la surface de la Terre. Les bois, les champs, les prairies, les maisons: le photographe anglais Tomas Rak, 28 ans, n’a eu, pour ainsi dire, qu’à se baisser pour capturer les spécimens photographiés dans les pages précédentes. «La première n’est pas facile à dénicher mais, une fois que l’on a vu à quoi elles ressemblent et leur manière de se déplacer, les suivantes sont beaucoup plus faciles à capturer», explique-t-il. Obtenir que ses minuscules modèles - capables de sauter dix, vingt ou même 80 fois leur propre hauteur - prennent la pose devant son objectif macro fut en revanche une tout autre histoire… «Certains photographes placent leurs spécimens au congélateur pour les endormir un peu mais, moi, je préfère la patience.» Ainsi le seul portrait de Saitis barbipes (p. 67), avec ses magnifiques yeux, a-t-il nécessité trois semaines d’attente.

DROIT DANS LES YEUX

Pour réussir ces images, Tomas Rak bénéficie en fait d’une stratégie de défense naturelle des araignées. Lorsqu’elles se sentent menacées, même les sauteuses se figent, restent totalement immobiles face au danger. Rendre vivantes de minuscules araignées jouant les mortes, c’est aussi l’exceptionnel de ses images.

À Y REGARDER DE PRÈS, LES ARAIGNÉES SAUTEUSES ONT BON PIED, BON NEZ, ET MÊME PLUTÔT BON ŒIL

Sans prétention scientifique, les photographies de Tomas Rak donnent pourtant à voir de près quelques curieuses particularités biologiques. Les araignées sauteuses possèdent donc huit yeux, de tailles différentes et répartis autour de la carapace sur deux, voire trois étages. A l’aune de la vision humaine, les yeux latéraux ne sont guère performants. Ils renvoient une image floue mais sont en revanche extrêmement sensibles au moindre mouvement. Plus proches de la tête, les yeux donnent de l’environnement une image en couleur, mais les scientifiques n’en sont pas tout à fait certains… Ce qui est sûr, c’est que, si l’araignée veut une image précise (de sa proie ou de son éventuel partenaire), elle doit tourner son corps pour y pointer ses deux gros yeux faciaux, ceux qui ressemblent peut-être le plus aux nôtres. Sauf que les siens sont fixes, soudés à la carapace, l’empêchant par exemple de jeter des clins d’œil en coin! Ces deux yeux sont en fait de longs tubes, comme un téléobjectif, la focale plus longue permettant un plus fort grossissement mais avec un champ visuel très étroit. Autre particularité qui les différencie de nos propres organes, ce sont les rétines, situées au fond des tubes, qui peuvent se déplacer, et non pas l’œil entier comme chez l’humain. En photo, cela donne ce regard noir, profond (la rétine est la partie la plus sombre), signe que l’araignée nous fixe droit dans les yeux!

PERCEPTIONS EXTRASENSORIELLES

Au fur et à mesure des nouvelles études, les scientifiques découvrent que les organes visuels des araignées possèdent des capteurs d’au moins quatre genres différents (deux chez les humains). Les arachnides auraient ainsi la capacité d’analyser la lumière polarisée, faculté très efficace pour se situer parmi les fils translucides d’une toile et aussi pour s’orienter par rapport à la position du soleil dans le ciel. Les araignées seraient encore capables de visualiser les ultraviolets, qualité utilisée pour la reconnaissance sexuelle, un peu comme les stroboscopes de la même couleur dans les discothèques à la mode! Question de bonnes vibrations en somme. Vibrations de l’air, du substrat, des fils de soie… Messages chimiques aussi pour le goût et les odeurs. Les araignées sont des animaux comme vous et moi. Trois paires d’yeux en plus.



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Tags: grand reportage, araignées, Tomas Rak, photos Aller en haut de page Haut de page

 

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