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Fahad K., héros de «La forteresse»
Au bout de l’exil, l’amour
Vedette malgré lui du film-événement de Fernand Melgar consacré au centre d’accueil pour requérants d’asile de Vallorbe, l’Irakien Fahad K. attend d’être fixé sur son sort à Stockholm, où les autorités suisses l’ont renvoyé il y a huit mois. A l’occasion d’une visite de Marie, sa fiancée vaudoise, il raconte.

Par Blaise Calame - Mis en ligne le 08.12.2009
Fahad n’a pas changé, ou si peu. Héros malgré lui du film documentaire de Fernand Melgar La forteresse, sorti il y a un an, propulsé en couverture du DVD, il attend là, anonyme dans la vaste gare centrale de Stockholm, la ville où les autorités suisses l’ont expulsé le 2 avril dernier. Même visage avenant, mêmes yeux rieurs que leur iris sombre peut soudain rendre tristes. Il s’est étoffé, ses cheveux ont poussé mais, surtout, il est amoureux, depuis bientôt un an, de Marie, une Vaudoise âgée de 25 ans comme lui, qui le rejoint pour la huitième fois. «Bienvenue à Stockholm!» ose-t-il en français.

Le sort de ce ressortissant irakien, ancien étudiant en physique, poussé sur les routes de l’exode en octobre 2007 pour avoir travaillé en tant qu’interprète pour les forces américaines, a ému le public de La forteresse. Fahad K. a passé 104 jours au total à Vallorbe, en deux séjours. Son périple, entamé en Syrie, l’a conduit en Grèce, en France, au Danemark et en Suède – paradis perdu des exilés irakiens –, sans obtenir le statut de réfugié. Il s’est en revanche constitué un solide réseau.

Condamné à mort

Lorsque, le 2 avril dernier, après deux premières tentatives avortées, la police zurichoise l’expulse par «vol spécial» vers Stockholm, menotté et entravé des coudes aux genoux, il touche le fond. «Je suis devenu une icône de l’asile, mais je ne suis pas né ainsi, insiste-t-il. J’ai eu une vie avant! Je ne suis jamais allé en prison en Irak, alors qu’en Europe on m’y a mis cinq fois sans que j’aie commis le moindre crime. Je ne demande qu’un statut, même provisoire. Demain, si mon pays redevient sûr, j’y retournerai.» L’Irak et sa famille lui manquent, mais pour l’instant un retour est exclu. Considéré comme un traître, Fahad K. a été condamné à mort par les miliciens d’al-Qaida et de l’armée du Mehdi.

La nuit tombe sur la capitale suédoise. Il n’est que 14 heures. Le ciel est sale. Il fait froid. Fahad s’en accommode. «Au moins, je ne suis pas détenu, souligne-t-il. Je suis ici légalement, mais je ne peux pas travailler.» La solitude l’accable. «Qui ne serait pas déprimé à tourner ainsi en rond sans rien faire? interroge-t-il. Actuellement, ça va un peu mieux, surtout quand on vient me voir, mais cette vie n’est pas la mienne.» A Stockholm, hormis son avocat, Fahad ne connaît personne, et surtout pas à Little Bagdad, le quartier irakien de la ville, où il ne s’aventure jamais, craignant d’être reconnu.

«Je suis devenu une icône de l’asile, mais je ne suis pas né ainsi!»
Fahad K.

Il lui est pourtant arrivé de prendre des risques, comme lorsqu’il a récolté de l’argent pour la Croix-Rouge suédoise. Besoin d’exister, malgré le danger. Certes, Fahad se trouve légalement en Suède. Les autorités lui ont fourni une carte d’identité renouvelable tous les trois mois, mais le jour où son appel sera rejeté, il sera aussitôt expulsable.

Dans l’appartement discret et spacieux que son réseau suisse lui a déniché d’urgence pour lui éviter un nouveau séjour au camp sordide de Boden, près du cercle polaire, où il a déjà passé six mois, Fahad a accroché un drapeau à croix blanche à la fenêtre et épinglé une carte de la Suisse au mur. Des signes de reconnaissance à l’égard d’un pays où il a connu, dit-il, «le pire et le meilleur». L’appel déposé par son avocat suédois a peu de chances d’aboutir. Il le sait. En attendant, il s’occupe. Fidèle du TJ suisse sur TV5, il relève ses e-mails, lit, marche, se rend à la grande bibliothèque.

Cauchemars à répétition

Mais ce sont les nuits qui sont le plus pénibles. «Je fais de nombreux cauchemars. Cette nuit, j’ai rêvé que cinq Irakiens s’étaient introduits chez moi par la fenêtre. Ils avaient remplacé la carte de la Suisse par celle de l’Iran et je me battais au couteau. C’est chaque nuit pareil: Marie peut en témoigner.»

Marie, un rayon de soleil dans l’existence grise de Fahad. «Nous sommes fiancés, avoue-t-il amoureusement. Il ne nous manque que les bagues, mais pour Noël ce sera fait!» Tomber amoureux, il n’y songeait même pas. «J’avais assez de soucis en tête.» Seulement voilà, Marie, actuellement stagiaire à Amnesty International, est entrée dans sa vie.

Leur romance, qu’ils espèrent concrétiser par un mariage, fera grincer des dents. Fahad et Marie en sont conscients, mais soutenus par leurs familles, ils ont fait leur choix. «Le seul aspect positif de tout ce que j’ai vécu, c’est elle, confie Fahad. Je suis prêt à tout perdre, sauf Marie.» Ils se prennent la main. La Suissesse, elle, entend déjà des voix dénoncer un mariage blanc, une expression qui sonne comme une insulte. Se marier en Suisse paraît néanmoins peu probable. Alors ailleurs, à condition que Fahad obtienne un passeport…

En Suisse, n’en déplaise aux sceptiques, Fahad ne pouvait rencontrer l’amour qu’à Vallorbe. «Je me souviens la première fois où nous nous sommes vus, raconte-t-il, c’était mi-janvier 2009. J’avais un rendezvous avec les autorités suisses. Ma situation était difficile. J’ai croisé son regard. Elle était la première personne à me regarder en souriant.» Marie intervient en qualité d’assistante juridique. «Il était si nerveux, enchaînet- elle. On est restés séparés par un grillage. J’étais dehors et il pleuvait. On s’est parlé dix minutes.» Fahad ajoute: «J’ai aussitôt espéré la revoir.»

Petit à petit, Marie et Fahad apprennent à se connaître. Ils s’attirent. Premier baiser. Le jour où Fahad est transféré à Zurich en secret, ils ont passé la nuit ensemble. Marie reste en contact. «Parler mariage avant de bien se connaître n’a aucun sens, insiste-telle. Une relation se construit sur la durée. Aujourd’hui, on se connaît bien. Se marier reste cependant une chose difficile, indépendamment de la procédure.» Fahad reste optimiste: «Les autorités peuvent faire tous les contrôles qu’elles veulent. Cela ne m’inquiète pas.»

Par respect pour Marie et pour tous les gens qui le soutiennent, en Suisse principalement, Fahad a décidé de rester à Stockholm. «Je dois tenter cette chance-là, même si elle est mince», confie-t-il. Marie vient le voir «le plus souvent possible», malgré le coût de la vie, prohibitif.

«J’ai tant besoin d’elle», souligne Fahad. Chaque séparation est un déchirement. Que leur réserve l’avenir? Fahad réfléchit: «J’ai perdu mon pays natal. J’aimerais bien retourner en Suisse, où j’ai une famille, mais si c’est impossible, nous trouverons un ailleurs. Ce qui compte, c’est être libre.»

«La forteresse», film documentaire de Fernand Melgar à voir sur TSR1 ce mercredi 9 décembre à 20 h 15, suivi d’un débat d’«Infrarouge» à 21 h 55, animé par Esther Mamarbachi.



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Tags: Irakien, Fahad K., Marie, film documentaire, DVD, Fernand Melgar, «La forteresse», Stockholm, al-Qaida, «Infrarouge», Esther Mamarbachi Aller en haut de page Haut de page

 

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