C'est une initiative revigorante pour les valeurs de solidarité et de partage qui ont tendance à s'assoupir. Richesse invisible est un livre témoignage publié à l'occasion des 30 ans de l'Association des familles du quart monde de l'Ouest lausannois. Fruit du regard croisé de l'écrivain Véronique Emmenegger et du photographe Pierre-Antoine Grisoni, qui ont suivi sur plusieurs années une dizaine de personnes confrontées au manque d'argent, de connaissances, de travail, et à l'exclusion qui va avec.
Qu'est-ce que ça fait de ne jamais pouvoir offrir de vacances à ses enfants, de se sentir pauvre dans un monde où l'écran plat et les fringues de marque sont devenus des objets de consommation courante?
Ils s'appellent Jaqueline, Frédéric, Ariette, ils sont de tous âges et évoquent avec courage et dignité leur quotidien. Pauvres, oui, mais aussi riches d'autre chose, comme le prouvent les cinq témoignages que nous avons choisi de publier. Comme le dit si bien le philosophe Jean Bédard, qui préface cet ouvrage: «La misère est une sorte de crime contre l'humanité. Mais les victimes ne perdent rien de leur humanité, au contraire, ce sont elles qui nous montrent le chemin.»
Lancement du livre «Richesse invisible» (Editions d'en Bas) et vernissage de l'exposition de photos le 19 juin à 18 heures à la grande salle de Renens, en présence des auteurs.
L'Association des familles du quart monde de l'Ouest lausannois œuvre dans la région depuis trente ans. Elle s'occupe de plus de 170 foyers. Pour contact: Bourg-Dessus 17, 1020 Renens. Tél. 021 635 22 98. Mail: afqm@bluewin.ch.
CCP 10-20362-7
«C'est nul d'être pauvre»
Malyka et Anastasia: regards croisés sur la pauvreté de deux sœurs de 8 et 10 ans
Malyka: On dit de nous qu'on est bizarres, on se tape la honte...
Anastasia: Ma copine m'a dit que j'ai un téléphone pourri parce qu'il est vieux.
M.: Quand tout le monde se moque de toi, t'es tout gêné, c'est nul d'être pauvre.
A.: Maintenant, les jeunes, ils se foutent la honte.
M.: Ils aiment les habits de marque.
A.: Pas ceux du temps ancien.
M.: On s'ennuie à mourir quand on sait que les autres s'amusent.
A.: J'ai souvent les habits de mes sœurs. J'aime beaucoup les diamants, les bijoux.
M.: J'aime les habits jolis avec des décorations.
A.: Le mercredi, la plupart vont acheter des trucs pour être encore plus stylés, ils font les intéressants.
«Tout dans la débrouille»
Marinette: minimum vital, mais maximum de dignité
«Je suis née à Echallens. Mon père était grutier, ma mère travaillait en usine. Ils ont eu quatre enfants. A l'époque, il n'y avait pas d'aide sociale, alors il fallait trouver des combines. On avait un jardin et accès au congélateur communal. Pour les habits, on avait toujours ceux des autres. Le but était d'être couvert et non de plaire. Ça m'a gâché l'envie d'être à mon avantage.
»A la campagne, il y avait des clans. Les étrangers étaient mis à l'écart. Moi aussi j'étais mise à l'écart. Peut-être aussi parce qu'on n'avait pas assez de sous pour se laver souvent. Quand j'allais chez les copains, la mère faisait les devoirs avec eux. La mienne travaillait en usine. Je les voyais aussi manger les quatre-heures alors que chez nous l'armoire à nourriture était fermée.
» Ma scolarité a été en dents de scie. Je me sentais mal dans ma peau, seule, tristounette. Vide. Pomme avec le bour. Je faisais mes leçons au milieu de la nuit, de toute façon mes parents ne pouvaient pas m'aider. J'étais une cancre qui lisait des romans-photos. L'affection, je n'ai pas connu. Dans le temps, on ne l'exprimait pas. Pour ne plus souffrir, je me suis caparaçonnée. J'ai fait un apprentissage de commerce. J'aurais bien voulu faire sténodactylo. J'ai enchaîné les petits boulots jusqu'à ce que j'aie des enfants.
«Heureusement, j'étais bonne en orthographe, en rédaction, mais je n'ai vraiment commencé à écrire qu'avec le Quart Monde, dans les années 80. J'ai eu trois enfants, mais mon mari n'était pas la bonne moitié. Torture morale à tous les étages, il était fou de jeu, faisait des emprunts pour acheter des voitures. Pour Noël, on mangeait des tartines. C'était le flou artistique. Toute ma vie, j'ai fait des mauvais choix sans vrai partage. En fait, j'ai choisi le moins pire.
» Depuis dix ans, j'aide une femme âgée. Je me sens utile, elle est une amie. Et puis j'ai aussi mon cochon d'Inde, Merlin. Je sais que, financièrement, ça ne s'arrangera jamais. Je sais ce que c'est de vivre avec le minimum vital; quand ça ne va plus, je vais couiner au centre social. Peut-être que j'écrirai un jour un livre sur la pauvreté. L'écriture me valorise et une personne valorisée en vaut deux.»
«Les politiciens se foutent de l'avis du peuple d'en bas»
Frédéric: du rejet à la richesse intérieure
Mon père est un des fondateurs du Quart Monde. Je suis né dans la soupe tout petit. En 1977-1978, on était quatre familles et une association est partie de là. Nous avions un besoin de reconnaissance. Déjà, mon père avait été mis de côté au niveau des études à cause de ses problèmes de santé et il a travaillé aux CFF. Quant à ma mère, elle faisait des ménages ou aidait à la cafétéria de Sébeillon.
» Même si nous n'avions pas beaucoup d'argent, je me sentais pourri en tant que fils unique. Gâté dans la simplicité. Pourtant il y avait un décalage avec l'école, des moqueries. Les phrases tournaient toujours autour de «clodo» ou «le pauvre». Je suis devenu solitaire. Les vacances, je les ai connues entre 7 et 16 ans grâce à ma marraine et à mon parrain qui me prenaient en famille en Espagne, en France. Ils avaient du courage ne demandaient rien à mes parents, ils étaient simplement généreux et j'ai pu voyager grâce à eux. Pendant le week-end, je jouais au football avec mon père. Comme j'avais des problèmes de genoux, on se moquait et j'étais devenu le souffre-douleur. J'aimais aussi beaucoup ma grand-maman de Renens chez qui j'allais les week-ends. Elle habitait dans un quartier calme, il y avait des oiseaux et du soleil, on se baladait hors du temps, mon seul regret est de ne pas lui avoir parlé de mon homosexualité.
» A 18 ans, on m'a mis à l'Al à cause de mes problèmes de genoux. On ne permet pas de formation aux gens qui sont à l'Al et on ne donne pas de boulot aux gens sans formation. Donc... j'ai fait déprime sur déprime. Quand on est exclu socialement, on perd confiance en soi. On vous met en mouton noir. Maintenant je fais partie du comité de l'association du Quart Monde. On a des cours sur le rejet. Qu'est-ce qui fait qu'on est mal accueillis? Je me sens impliqué. Gentiment, l'équilibre se trouve grâce à ma ténacité. Il faut malgré tout rester vigilant, car on n'est pas à l'abri. Je sais me débrouiller, savoir ce dont j'ai vraiment besoin, réparer ce qui part en miettes plutôt que de jeter et d'acheter. Acheter, acheter, c'est démoralisant. Moi, je ne suis pas malheureux, car j'ai mes richesses intérieures.»
«Non, je ne baisserai pas les bras»
Ariette, dite Florentine: fière d'avoir réussi à élever ses enfants
«Je suis née à Ayent, en Valais, une jolie commune perchée au-dessus des vignes. Là, ma sœur et moi avons passé notre enfance chez la sœur de papa. Elle s'est occupée de nous suite au décès de notre maman. Ma sœur et moi avons beaucoup appris grâce à l'éducation de notre tante qui avait déjà eu quatre enfants à sa charge. Malgré la dureté de la vie à la montagne, on a passé vraiment une belle vie avec les vaches, les chèvres, les poules, le chat, le chien de chasse. Plus tard, notre père nous a emmenées à Vevey dans son appartement. A l'âge adulte, j'ai travaillé à l'hôpital de Montreux, puis en usine. C'était dur de garder le sourire, car il y avait beaucoup de différences entre les hommes et les femmes.
«J'aime beaucoup plaisanter avec ma famille et mes amis, ça donne du piment à la vie. La méchanceté ne fait pas partie de moi. J'ai élevé mes enfants seule, ils ont dû apprendre à être indépendants, car je travaillais. Actuellement, ce sont des adultes responsables et je suis fière de ce qu'ils sont devenus. Corinne est spécialisée dans la vente photo-radio-TV. Elle est distinguée, elle a de la tenue, est respectueuse envers elle-même et les autres. Elle a passé sa maturité fédérale. Isabelle est agent call-center et, depuis qu'elle fait cette activité, elle est devenue plus ouverte. Cyrille a deux professions: carrossier et chauffeur. Il livre des fleurs dans des stations-services. Le contact avec la clientèle lui plaît. Il est père d'un petit Nathan de 3 ans à qui il donne une éducation de patience et de tendresse. J'ai lié une amitié avec Sonia, la maman de Nathan. Mon ami André fait aussi partie de ma vie. Je l'aime, cette relation me fait comprendre qu'il y a plein de choses à voir et à faire, que ma route ne s'arrête pas, qu'il faut toujours lutter, regarder l'avenir avec le sourire et dire: «Non, je ne baisserai pas les bras!»
«Pour moi la vie est belle, mon cœur est chaud. Ma famille compte beaucoup: mon père, ma sœur, mes enfants, mon André, eux ce sont mes trésors.»
«Partout où je vais, je dois me battre»
Jaqueline: des poubelles à la danse!
«A 16 ans et demi j'ai eu ma première fille, Sarah. Le papa m'a quittée quand j'étais enceinte. Il était forain et je n'avais pas envie de tout quitter non plus pour le suivre. J'ai pu allaiter ma fille six mois, après il a fallu recommencer à bosser. Ma mère s'en est occupée et je me suis sentie dépossédée. Elle dirigeait tout, je n'avais pas d'autorité.
» Pendant deux ans, j'ai galéré comme vendeuse et puis à 20 ans je me suis mariée. Enceinte de Maria, je suis devenue maman de jour. Dix-huit mois plus tard ma fille Cynthia est née. Elles étaient rapprochées, mais je me sentais faite pour ça. En 1993, mon fils Michaël est venu au monde. Mon mari sommelier s'est trouvé au chômage. Les services sociaux de la ville nous lâchaient en me disant que je n'avais qu'à pas faire autant de gamins ni marier un Espagnol qui n'avait pas de boulot. En fin de droits dans un trois-pièces, il a fallu assumer et trouver comment se débrouiller. J'étais nourrice, une vraie vache laitière, et je vendais mon lait pour les prématurés. Mais je devais aussi faire les poubelles. Quand avec les enfants on récupérait les verres usagés pour les consignes, les gens nous regardaient mettre des bouteilles dans nos caddies. Je me sentais souvent humiliée.
«Avec mon mariage, j'ai cru que j'allais changer de vie, élever mes enfants et rester à la maison, mais mon mari, sommelier, n'était jamais là. En 1984, je suis allée au Quart Monde et ils m'ont soutenue. A cette époque je pesais 154 kilos. Mon mari n'en avait rien à battre de moi, il n'était pas celui que j'attendais. Il est devenu violent. Il buvait, j'ai dû trouver un appart et il n'avait pas le droit de visite.
»Je veux boucler mes fins de mois sans passer par les services sociaux. Je travaille à SOS mamans et aussi comme maman de jour. J'apprends le plus de choses possible aux enfants. Quand j'ai fini mon boulot, je vais danser. Le mercredi soir avec les taxi-boys qui vous apprennent des danses. Le week-end en discothèque et le dimanche après-midi s'il fait moche aux thés dansants. Danser, c'est mon dada.»