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Cuisine
Au marché avec Jean-Pierre Coffe
Cuisine Le pourfendeur de la malbouffe cartonne avec son livre «Bien manger en famille pour moins de 9 euros par jour». Il a tenté de relever le défi de réaliser une recette à ce prix-là sur un marché du canton de Genève. Mais il y a vite renoncé, vu les tarifs, et a préféré se laisser séduire par les saveurs, pour concoter une cocotte d'été.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 15.07.2009

C'est un petit marché très vivant au centre de Carouge. L'autre mercredi, Danielle, truculente maraîchère, n'en croyait pas ses yeux. L'homme aux grosses lunettes rondes qui soupesait du regard ses cerises et inspectait la mine de ses carottes n'était autre que Jean-Pierre Coffe, le chantre du bien-manger, dont les célèbres «c'est de la merde!» ont fait trembler les piliers du temple de la malbouffe. Ni une ni deux, le rouge de l'émotion, rivalisant avec celui de ses tomates, est monté aux joues de la marchande des quatre-saisons. «Monsieur Coffe, vous à Carouge? Pas possible! Goûtez mes griottes du jardin, un régal, je les cueille moi-même; tenez, je vous en offre un cornet. Je suis une passionnée, comme vous! On vient de loin acheter mes fraises «Parfum des bois». Je soutiens votre combat pour le goût! D'ailleurs, tout cet hiver, nos clients ont acheté nos légumes pour faire votre cocotte d'hiver!»

«Un endroit délicieux»

Les compliments sont allés droit au cœur de Jean-Pierre. Qui s'enquiert de savoir si les fraises sont «remontantes» ou pas. Un brin de causette sympathique, un brin de persil offert. Beaucoup de passants l'ont reconnu mais hésitent à s'approcher. Une cliente se lance: «Je rêvais de vous voir en vrai, je ne vous loupe jamais chez Drucker.» Coffe s'incline, et voilà ces deux-là qui échangent une recette de confiture. «N'oubliez pas de mettre des petits carrés de citron», dit le maître qui n'imaginait pas «un endroit et des gens aussi délicieux». Une dame demande timidement si elle peut prendre une photo, «ma fille ne croirait jamais que vous faites le marché ici».

Venu à Genève pour la promotion de son livre de 350 recettes Le plaisir à petit prix - Bien manger en famille pour moins de 9euros par jour (Ed. Pion), 400 000 exemplaires déjà vendus, nous l'avons mis au défi d'en réaliser une dans ce marché. Après un rapide tour d'horizon des prix affichés, l'ami Coffe juge le défi difficile. «Nous ne sommes pas en France et tous les prix ici se tiennent d'un marchand à l'autre!» Il opte tout de même pour un plat simple, une cocotte d'été et un clafoutis de griottes au dessert. Direction la roulotte de Michel Burger pour acheter de la crème et des œufs. «75 centimes l'œuf, s'exclame Jean-Pierre, ce n'est pas donné!» «C'est parce qu'on est dans un pays de banquiers, on a des poules plaquées or!» répond le fromager du tac au tac. Une répartie appréciée par le tonitruant chroniqueur-écrivain. «A un homme exceptionnel un produit exceptionnel, enchaîne le commerçant, qui tient absolument à faire goûter à son illustre client son emmental vieilli en cave humide. «Pourquoi mettez-vous du jus de betterave dedans?» interroge l'inspecteur Clouzot du poireau après lecture attentive des ingrédients d'un yogourt. «C'est un colorant naturel, répond Michel, vous avez vu nos femmes, elles mettent du trompe-couillon sur le visage. Le yogourt, c'est pareil.» Rires de nouveau. Jean-Pierre en oublierait presque sa mission.

Carte blanche

Pas une voix dissonante, pourtant, parmi les commerçants pour lui demander ce qui lui a pris de faire de la pub pour le hard discount. Sa bobine s'affiche en effet dans les 370 enseignes Leader Price, en France, avec ce slogan: «Dépenser, c'est dépassé». «Trahison», se sont émus certains journalistes parisiens. Il balaie la critique sans hausser la voix, plus tempéré qu'on l'imagine.

«Je veux former le consommateur, mais aussi les acheteurs de ce grand groupe. Souvent, ces messieurs n'ont jamais vu un abricot de leurs yeux. Je vais les amener voir la cueillette! Grâce à mes contacts, je peux obtenir des produits de qualité à un prix intéressant. Par exemple, un producteur qui vend neuf tonnes de poulet en gardera une pour moi. On se passe ainsi des intermédiaires qui font gonfler les prix. Les commandes sont déjà faites. Leader Price m'a donné carte blanche. J'ai un contrat qui expire à fin décembre, car je ne veux pas me lier les mains. Si ce groupe ne tient pas ses engagements, je serai le premier à le dénoncer et à venir vous le dire! Je ne vais pas bousiller une réputation que j'ai mis quarante ans à construire!»

Et, quand on lui fait part de la pensée d'un grand chef qui préconise que les gens achètent moins de poulet bon marché mais s'offrent de temps en temps un vrai fermier, là, il s'énerve un peu. «Facile à dire quand on a de l'argent. Quand vous êtes au SMIC et que vous devez faire bouffer votre famille avec 9 euros par jour, manger du fermier, c'est difficile!»

Retournons à nos moutons, ou plutôt à nos cochons. Au camion charcuterie, deux belles saucisses de porc viennent s'ajouter au panier de notre cocotte d'été. Avec les courgettes, les bettes, les fenouils, la rave et le persil, le compte est bon. Ne reste plus qu'à quitter les lieux. C'est compter sans Moussette, l'horticultrice de Puplinge, qui happe notre vedette au passage. Juste pour lui présenter son basilic «à nul autre comparable». Jean-Pierre le hume à plein nez. «Vous me flanquez des complexes, le mien n'arrive pas à la hauteur!» Il repartira avec un bouquet et une bouteille de l'absinthe que Moussette distille elle-même dans le Val-de-Travers. «Mais c'est de la soie pour le palais», s'est écrié Jean-Pierre à l'heure de l'apérodégustation sur une terrasse. C'est promis, il reviendra filmer Moussette dans ses oeuvres. Puis est rentré à Paris. Rassurez-vous, en TGV!

«Je ne vais pas bousiller une réputation que j'ai mis quarante ans à construire!»
Jean-Pierre Coffe

En découvrant les produits du terroir du marché de Carouge, Jean-Pierre Coffe a immédiatement succombé à la tentation, mais compris tout aussi vite que le défi serait impossible à relever. Neuf euros par jour pour nourrir une famille, impossible sur ce marché-là. Mais Jean-Pierre a adoré l'atmosphère bon enfant qui y règne, et surtout les spécialités maison avec lesquelles il a décidé immédiatement, oubliant pour un instant les principes de son livre, de concocter une cocotte d'été épatante. Sans gras, sans sauce, mais avec une saveur extraordinaire due à la cuisson lente des légumes dans leur jus. «On peut bien sûr réaliser cette cocotte avec des produits moins chers mais aussi moins raffinés», précise-t-il pour justifier que cette recette coûtera quatre fois plus cher que prévu!



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Tags: malbouffe, recette, Jean-Pierre Coffe Aller en haut de page Haut de page

 

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