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AVALANCHES
L’ALCHIMISTE DES FLOCONS
Le nivologue Robert Bolognesi dissèque la neige pour calculer les risques de coulées. Portrait.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 03.01.2012

De la poudreuse, mais des morts. Du beau temps, mais des avalanches jusque sur les pistes. Nous voilà au cœur de la montagne authentique, manichéenne, avec un homme qui l’incarne à merveille, mi-scientifique, mi-yéti, ange gardien et rabat-joie lorsqu’il s’agit d’informer skieurs et randonneurs, à travers ses bulletins d’avalanche, des dangers que l’hiver fait peser sur eux alors qu’il les comble d’or blanc. Robert Bolognesi est nivologue, c’est-à-dire spécialiste de la neige et des avalanches. Il distille ses conseils sur la RSR le samedi matin, et fournit des bulletins et un encadrement sur mesure aux stations de montagne et administrations publiques.
Autour de nous, sur le domaine skiable d’Anzère, les records de fréquentation durant les Fêtes et les nouvelles chutes de neige ajoutent à l’euphorie ambiante. La montagne a l’air d’un grand gâteau que notre guide vient d’entamer à la pelle avec la dextérité d’un Esquimau. L’homme passe ses hivers à ausculter la neige d’un bout à l’autre des Alpes en suivant le même rituel. Après avoir localisé une zone digne d’intérêt, il creuse un trou béant jusqu’au sol ou jusqu’à la couche la plus dure et déroule sa trousse de mesures, thermomètre à infrarouge, plaquette à neige, réglette, loupe, scissomètre, pour multiplier les relevés. La tâche commence par la mesure de l’épaisseur du manteau neigeux et un lissage du profil au pinceau, tel un archéologue. L’opération permet d’éroder les couches faibles et laisse apparaître les couches dures. «Cela donne une première idée visuelle de la composition du manteau. En l’occurrence, la neige est compacte et sèche. Le manteau est bien construit. Il n’y a pas de zones de fragilité.» Deuxième étape: la résistance au cisaillement (ndlr: l’accroche d’une couche sur une autre ou la cohésion de la couche elle-même) par des tests manuels ou à l’aide d’un scissomètre. «Si la couche se cisaille facilement, c’est que la neige a peu de cohésion. Il y a donc peu de risque de propagation d’une rupture. Si, au contraire, elle se cisaille un peu plus difficilement, il y a le risque que la neige se détache en un bloc. Mais si la résistance au cisaillement est encore plus élevée, le danger est de nouveau moins fort.»
La composition exacte du manteau fait, elle, l’objet d’une observation des cristaux à la loupe. On distingue 40 sortes de grains répartis en huit grandes classes. Le grain du jour, un «grain rond, un grain de fonte qui a un peu regelé, ce qui donne cette croûte sur le dessus, pas très agréable à skier». Robert Bolognesi complète ses relevés avec la mesure de l’humidité, de la dureté et de la température de la neige, qui peut varier de –30 à 0°C, pour terminer l’opération par un carottage dévoilant la masse volumique des différentes couches de neige, aujourd’hui 200 kilos au mètre cube en surface. «Cette mesure permettra d’évaluer la contrainte tangentielle, c’est-à-dire la force qui tire la neige vers le bas de la pente, pour calculer la probabilité qu’une plaque se détache spontanément.» C’est néanmoins la combinaison de tous ces relevés, strate par strate, qui permettra, au final, d’estimer les risques d’avalanche.

200 profils par hiver

De retour au bureau, le profil nivologique sera rentré dans un programme informatique et consigné dans une vaste base de données. En le comparant à des profils de journées et à des pentes analogues à celle du jour, le programme élaborera des modèles de prévisions générales. L’équipe du bureau Meteorisk, fondé par Robert Bolognesi en 1999, établit environ 200 profils par hiver. Face à nous, sur les flancs du Sex Noir et de la Crêta Besse, on voit les traces de plusieurs avalanches consécutives à des «fissures de reptation», soit résultant d’une grande quantité de neige accumulée qui adhère mal à un sol trop chaud (lire ci-contre). La crème du gâteau accroche mal au biscuit. Robert Bolognesi tire les leçons de ses observations visuelles. «Si on ignore ces phénomènes, toutes nos prévisions pour deux mois sur les versants sud seront faussées. Il faut savoir quel type de revêtement on trouvera sous les futures précipitations.»

« Les gens sont parfois inconscients, mais pas malfaisants »


La nivologie est une science complexe, encore émergente, que Robert Bolognesi et quelques autres, rares en Europe, explorent méticuleusement. C’est un métier à deux facettes. De terrain, d’abord. En hiver, il parcourt la montagne le plus clair de son temps, à peaux de phoque, en hélicoptère, souvent dès l’aube, parfois directement sur la cassure d’une récente avalanche. Or, le dur à cuire des cimes est aussi un chercheur, docteur en géographie alpine (Grenoble) et en informatique (EPFL), qui établit des modèles de prévisions mathématiques et conçoit des logiciels pour l’interprétation de ses données et le calcul des risques. Son programme maison lui a coûté 25 000 heures de travail et renferme 100 000 lignes de code. Là-haut, sur la terrasse du restaurant du Pas de Maimbré, les skieurs à la pause fondue et au pinot blanc ont-ils une vague idée de la somme de travail et d’attention que l’étude de la neige requiert pour leur propre sécurité et que l’intrépidité de certains vient entacher d’un coup de carres mal placé? Robert Bolognesi affiche une certaine compassion pour les skieurs hors-piste qui mettent leur propre vie ou celle des autres en danger par imprudence. «Les gens sont parfois inconscients, mais pas malfaisants. Moi, quand je vais à la mer, même si je sais nager et faire de la voile, je me renseigne toujours sur les conditions météo auprès des garde-côtes. Il faut faire pareil en montagne. Aux jeunes, je leur dis: «Allez en montagne, la plupart des gens y sont très heureux très longtemps. Mais soyez un peu malins. Sortez avec des anciens qui la connaissent.» Question responsabilité, être nivologue, c’est aussi craindre une grande avalanche comme l’épée de Damoclès. Le bureau Meteorisk assure notamment la sécurité du tunnel du Mont-Blanc et du col des Montets, menant à Chamonix depuis le Valais. «Au Mont-Blanc, nous effectuons 15 à 20 tirs préventifs par hiver. Quatre mille poids lourds passent quotidiennement par ce tronçon. Il faut être vigilant et anticiper: une fermeture doit se prévoir vingt-quatre heures à l’avance.» «Certains de mes clients achètent des compétences, d’autres achètent aussi un transfert de responsabilité», analyse l’expert. A la suite de l’avalanche meurtrière d’Evolène, en 1999, le président de la commune et le guide de montagne André Georges avaient été condamnés. «A mon avis, ils avaient bien fait leur boulot.» Cela relativise les calculs savants: on peut comprendre la montagne, pas la dompter.



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Tags: avalanches, neige, montagne, danger, analyse neige, flocons Aller en haut de page Haut de page

 

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