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Dossier de la semaine
Avalanches: comment freiner les têtes brûlées
Une coulée sur la piste à Anzère: «J’ai vu l’avalanche ensevelir ma fille.» Survivre sous un mètre de neige, André Borschberg: «Je croyais être emmuré.» Un guide et son client emportés à Bruson: «Notre métier comporte une part d’irrationnel terrible!» Le freeride, un fléau? Dominique Perret: «Entre freeriders et randonneurs, il y a deux poids deux mesures.»

Par Yves Lassueur, Marc David, Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 12.01.2010
«J’ai vu l’avalanche ensevelir ma fille»


Anzère La coulée de neige qui a blessé des skieurs le 27 décembre à Anzère (VS) paraît bien avoir été provoquée par des amateurs de hors piste. Parmi eux, deux médecins. Identifiés, ils risquent une facture salée. Du côté des victimes, une famille raconte le drame et le traumatisme qu’elle a subi.

C’est un dimanche formidable. La neige est là, le soleil aussi. Ce 27 décembre, sur les hauts d’Anzère, au-dessus de Sion, le grand carrousel du ski tourne dans un décor de carte postale. Plein de monde sur les pistes, sur les remontées mécaniques et sur la terrasse des restos où l’on s’apprête, vers midi, à commander ses premiers röstis de la journée.

Un temps idéal pour le ski? Celui de piste, oui. Pour le reste, attention, sérieux danger d’avalanche. Raphy Bétrisey, président de la société Télé-Anzère qui exploite les pistes, assure qu’un collaborateur du service de sécurité, reconnaissable à sa combinaison orange, est spécialement sur place ce jourlà pour prévenir les skieurs: «Pas de ski hors piste aujourd’hui!» Même les premières pages du journal Le Matin sont barrées de grands titres en forme d’avertissement: «Skier hors piste ces jours, c’est de l’inconscience».

Bof… et alors? A la station d’arrivée des télésièges du Bâté, trois skieurs décident malgré tout de filer dans la poudreuse, à flanc de montagne, plutôt que de suivre les balises. Problème: la voie sauvage qu’ils empruntent surplombe la piste officielle qui descend sur Les Rousses, celle que suivent le plus normalement du monde la masse des skieurs. Et, quand la plaque de neige qui matelasse la pente se brise sur leur passage, provoquant une coulée qui déferle vers la piste du bas et ses usagers, c’est trop tard. Trop tard pour faire marche arrière. Le désastre est en route.

Sentiment d’impuissance

«Je jetais un coup d’œil en arrière pour voir où en étaient les autres membres de la famille quand je me suis sentie tout d’un coup emportée par la neige. Je n’ai pas eu le temps de réaliser quoi que ce soit: je me suis retrouvée complètement ensevelie.» Laura Bonnet, 15 ans, est l’une des deux personnes à avoir été blessées par l’avalanche. Encore une chance qu’il n’y ait pas eu plus de victimes: la coulée s’étale sur 200 mètres de long et 400 de large.

Les parents, Sandra et Didier Bonnet, paysagistes aux Cerneux-Péquignot, près du Locle (NE), passent ces jours-là leurs vacances de fin d’année dans leur chalet proche d’Anzère avec leurs trois filles Laura, Elisa (13 ans) et Marie (10 ans). «J’étais en arrière avec la cadette, raconte la mère, quand l’avalanche s’est produite. Nous avons vu la coulée descendre de la montagne et arriver sur Laura sans rien pouvoir faire. On s’est mises à crier. C’est affreux, ce sentiment d’impuissance. J’ai suivi ma fille des yeux, de façon à la localiser le plus vite possible. Puis, avec l’aide d’un autre skieur, on l’a dégagée sans perdre une seconde. Notre grande peur, c’était qu’arrive une autre avalanche.»

Laura se souvient d’une sorte d’état second, sous la neige. Une semi-inconscience, la perte de tout repère. Et «le souffle coupé, comme quand on reçoit un grand coup dans le dos».

Une fois dégagée, elle descend à skis jusqu’aux Rousses, en pleurs, accompagnée de sa famille, et le père vient la chercher en voiture pour la ramener à Anzère. Au chalet, elle reste couchée, pas bien du tout. On la conduit à l’Hôpital de Sion, où les médecins diagnostiquent une légère commotion cérébrale et de multiples contusions le long de la colonne.

Mais, psychologiquement, c’est la cadette, Marie, qui est la plus touchée. Elle a tout vu. Et cru qu’elle allait perdre sa sœur. Dans la semaine qui suit, elle reste presque muette. Et quand la famille veut remonter sur des skis, quelques jours plus tard, il faut abréger: Marie est comme paralysée par la peur.

Revenus chez eux, les Bonnet n’ont pas déposé plainte. Pas plus que la seconde victime, un adulte fribourgeois, légèrement blessé, qui a été héliporté à l’Hôpital de Sion et a pu en sortir le jour même.

Alors quoi? Pas de plainte, pas de poursuites, pas de responsables? Si. Le trio suspecté d’avoir déclenché l’avalanche a fini par être identifié. Il s’agit d’une Valaisanne de 34 ans et de deux Neuchâtelois de 32 et 42 ans. Selon Jean-Marie Bornet, chef de l’information et de la prévention auprès de la police cantonale valaisanne, deux d’entre eux sont des médecins.

Appel à témoins

Dans un premier temps, voyant le désastre provoqué par l’avalanche, ils se fondent parmi les secouristes pour leur prêter main-forte. Et des secours, il y en a: 130 personnes, 8 chiens, 3 hélicoptères, engagés pendant tout l’après-midi pour s’assurer que personne ne reste prisonnier de la neige.

«Sur place, raconte le président de Télé-Anzère, Raphy Bétrisey, j’ai remercié de nombreuses personnes qui prenaient part à ces recherches. Notamment un homme d’une trentaine d’années qui connaît bien la région: ses parents ont un chalet dans le coin et je le vois skier depuis qu’il est tout petit. A ce moment-là, j’ignorais complètement que c’était une des personnes qui ont provoqué l’avalanche.»

Car le trio ne se fait pas connaître après l’appel à témoins lancé par affichettes et dans la presse. C’est l’enquête de police qui les identifiera. Ils ont alors pris leur téléphone et présenté leurs excuses à leurs victimes.

«Quand ils nous ont appelés, ils avaient l’air vraiment navrés, dit Didier Bonnet, le père de Laura. Ils ont dit qu’ils étaient prêts à nous rencontrer si nous le souhaitions. Ils ont aussi dit qu’ils avaient l’habitude de faire du hors-piste là où ils ont passé le matin de l’accident.»

Raphy Bétrisey, lui aussi, a reçu un appel du skieur qu’il avait remercié sur les lieux de l’avalanche. «Il m’a présenté ses excuses. Je lui ai fixé un rendez-vous pour qu’on se rencontre et qu’on en parle de vive voix. Il n’a pas donné suite.»

Résultat: Télé-Anzère a déposé plainte contre les trois fauteurs d’avalanche. Si elle aboutit, la facture risque d’être salée: la société de remontées mécaniques entend leur faire payer la totalité de ce qu’ont coûté les opérations de secours: entre 30 000 et 80 000 francs. Y. L.




 

«Je me suis senti comme emmuré»
André Borschberg


Un jour de février 2001, le CEO de Solar Impulse, adepte du ski de randonnée, s’est retrouvé quinze minutes prisonnier sous une avalanche.

«Tout est blanc. Je ne vois plus rien. Je sens que je prends de la vitesse, puis j’entends un grondement au-dessus de moi, instantanément tout devient noir et complètement silencieux. J’essaie de bouger, mais je ne peux remuer le moindre petit doigt. Je ne sens pas mon corps, je n’ai conscience que de mon visage. Je suis tellement enfoncé que je n’arrive même pas à ouvrir les paupières. Je me sens comme emmuré.»

C’est un samedi de février 2001. Comme presque tous les week-ends hivernaux, André Borschberg est parti en randonnée. Dans la région de Saint-Rhémy-en-Bosses, en Italie, dans la vallée du Grand-Saint-Bernard, avec un couple d’amis. Il fait grand beau depuis une semaine. Le guide qui les accompagne a skié tous les jours précédents dans les combes de la Côte des Ollines. Vers 11 h 30, ils atteignent le haut de la pente près de la Tête-de-Crévacol, 2610 mètres. «On entreprend alors la descente, raconte André Borschberg. C’est d’abord le guide qui s’élance. Une fois qu’il est en bas, je me lance à mon tour. Je suis heureux, euphorique. Puis je sens que cela glisse sous moi, je tombe sur le côté. Mais je ne me rends pas compte de ce qui se passe avant de voir une cassure. Au début, je glisse lentement puis tout devient blanc, et ensuite complètement noir.» Le Vaudois glisse sur 150 mètres et finit au fond de la combe, recouvert par un mètre de neige. Conscient, mais emmuré vivant! Le cauchemar de tout randonneur.

«Je ne peux pas bouger. Je suis comme coulé dans du béton. Je n’arrive pas à respirer. Je suis cuit. C’est fini. Calme-toi…»

Pilote militaire, André Borschberg est rompu aux exercices de survie; il parvient à ne pas paniquer. «Il fallait que je me calme, narre-t-il, que je respire le plus parcimonieusement possible. Même si l’on a l’impression de ne pas pouvoir respirer, la neige n’est pas aussi dense que l’eau, une infime quantité d’oxygène s’infiltre à travers la masse neigeuse.» Commence alors l’attente. Au-dessus, ses deux amis et le guide l’ont repéré grâce à sa balise. Chacun a une pelle et tous creusent frénétiquement. «Je me suis demandé qui allait annoncer ça à ma femme, me suis dit que je n’avais pas fait le nécessaire pour ma succession, pas rédigé de testament. C’est ce qui m’a occupé l’esprit au début. En même temps, c’est très dur, parce que c’est comme lorsque vous nagez sous l’eau: un besoin irrépressible d’air vous pousse à aller à la surface, mais si vous résistez, ça va un peu mieux puis ça revient par vagues. Etonnamment, au bout d’un moment, c’est plus facile. En état d’hypoxie, on perd ses défenses, il devient aisé de se laisser partir, de se laisser mourir.»

«Tout d’un coup, je sens que je peux à nouveau respirer, mes amis viennent de me dégager le visage, c’est une sensation incroyable. Je respire comme un forcené. Les premiers mots que j’entends c’est le guide qui dit: «Merci André! Merci André!» Je crois que dans une avalanche, c’est aussi difficile pour ceux qui sont dessus que pour ceux qui sont dessous.»

Avec les premières bouffées d’oxygène après quinze minutes sous l’avalanche revient la sensation de son corps. «Soudain j’avais mal. En fait, j’étais complètement tordu, j’avais le talon au niveau des oreilles.» Une fois le Vaudois dégagé, les quatre compagnons tombent dans les bras les uns des autres. «J’avais perdu un ski. Le guide m’a prêté le sien et lui est descendu sur une latte. Moi, j’étais en extase, heureux de vivre comme jamais, d’être là sans casse. Après, on s’est fait un gueuleton d’enfer. On a bu les meilleures bouteilles du restaurant. Le barolo ne sera jamais meilleur que ce jourlà.» Frôlé par la mort blanche, André Borschberg n’a pas été dégoûté pour autant. «On était déjà très prudent, peut-être le suis-je encore plus. Mais, si c’était à refaire, on referait la même chose. On n’a pas commis de faute. La randonnée est un sport avec une part de danger. On peut le minimiser au maximum, mais il reste toujours une part de risque.» F. V.




 

«Il y a dans notre métier une part d’irrationnel qui est terrible»


Drame de Bruson (VS) Un jeune guide et son client se trouvent sur un itinéraire hors piste habituel quand une avalanche les fauche. Le client meurt, le guide survit. Un drame où la fatalité joue son rôle. Les guides sont sous le choc.

Ce matin de semaine comme tous les matins d’hiver quand le ciel est clair, ils sont une poignée de randonneurs à skis au départ du télésiège de Bruson, face aux beaux chalets de Verbier.

Frédéric vient de Conthey, Patrick de Martigny. «Nous avons jeté un coup d’œil au bulletin d’avalanches. Nous verrons surtout en haut comment le vent a soufflé sur les crêtes.» Ils sont équipés d’appareils de détection. L’un des deux porte même un airbag. «Du hors-piste tranquille. Sur place, suivant les conditions, on peut choisir des descentes de différentes difficultés. Non, rien de spécial…»

Frédéric, Patrick et les autres ont lu les journaux: ils savent qu’en s’embarquant là, sur cet innocent télésiège où l’enfant du pays William Besse a usé ses fonds de combinaison, ils empruntent le même itinéraire que le guide et le client pris quatre jours plus tôt dans une avalanche mortelle. «On n’y pensera pas trop», jurent-ils.

Or, tout le monde y pense. Il règne dans la vallée une profonde solidarité autour de ce jeune guide qui venait d’obtenir son brevet: il l’a reçu en décembre des mains du conseiller d’Etat Cina. Père de famille de 35 ans, féru de montagne jusqu’à avoir appartenu à la Swiss team de ski-alpinisme, il était au sommet de ce qu’un guide peut acquérir en matière de formation. Encore sous le choc, il ne désire pas s’exprimer. Son client était un quinquagénaire d’origine bernoise, habitué de Verbier, vivant à Monaco.

Tous deux avaient préparé leur course avec sérieux. La veille, ils avaient passé une journée (coût: 650 francs) à apprendre le fonctionnement des sondes et les réflexes en cas d’avalanche. Un cours qui n’est pas suivi par tous les clients, loin s’en faut.

Le dimanche 3 janvier, une trentaine de centimètres sont tombés sur la région. Le bulletin d’avalanches annonce un danger 3 sur 5. Soit des conditions partiellement défavorables et une expérience de l’appréciation du danger d’avalanche requise. Le degré 3, c’est le pain quotidien des guides. La meilleure promesse pour du superski…

L’endroit, la Tête-de-la-Payanne, est très connu, orienté nord, et peut voir passer jusqu’à 50 randonneurs les jours d’affluence. Il fait beau, froid. Ils montent. Boivent-ils un dernier café à la buvette de la Pasay (2200 m) avant de s’élancer à peau de phoque? «Je ne me souviens pas d’eux, il en passe tellement», dit Marie-Jo Rosset, au comptoir. Elle ajoute qu’il lui arrive de regarder d’un œil inquiet les évolutions de son propre fils sur la pente en face d’elle.

Ce jour-là, une dizaine de guides atteignent cette pente d’environ 30 degrés, située à une heure à peau de phoque, après avoir longé une arête. Là, vers 14 heures, une coulée de 40 m de large et 250 m de long emporte les deux randonneurs. Rapidement sur les lieux, les sauveteurs d’Air-Glaciers trouvent le guide partiellement enseveli et effectuent une recherche pour localiser son client sous 80 cm de neige. Le premier est emmené à l’hôpital de Sion, le second décède sur place, malgré les soins médicaux prodigués.

Nouveaux clients

Responsable des guides à Air-Glaciers, Patrick Torrent reste prudent: «Ce jour-là, le danger d’avalanche était très variable et très localisé dans le Bas-Valais. Le bulletin, édité à Davos, reste une information générale, tout reste à vérifier sur le terrain. Avec le mélange de neige et de pluie, c’est un début de saison délicat.» L’enquête est menée par le juge d’instruction Burkhalter. Elle sera difficile, car de nouvelles chutes de neige sont tombées sur les lieux du drame.

Il reste à continuer à vivre. Président des guides valaisans, luimême guide depuis quinze ans, Pierre Mathey vit durement ces journées. Il a une pensée pour la famille en deuil. «Même si notre guide n’a pas eu de comportement téméraire, il y a la famille qui a perdu un père, un mari. Il y a dans notre métier une part d’irrationnel et de fatalité qui est terrible.» Lui-même est souvent confronté à des choix cruciaux. «Il m’arrive de dire non à mon client. Ce sont des moments où l’on n’est pas fier. Mais notre assurance vie, c’est notre feeling.»

Il constate qu’une certaine catégorie de clients a changé. Il y a vingt ans, nulle trace de ces hommes d’affaires aisés venus de loin et exigeant d’en avoir rapidement pour leur temps et leur argent. «Nous avions surtout des gens qui connaissaient la montagne ou se formaient sur la durée. Ils acceptaient les risques liés aux individus, aux conditions, à un mauvais comportement possible.»

Pour se prémunir, les guides ont édité une charte. Elle rassemble la somme de conseils qu’un amateur de montagne doit connaître. Prudence, ce document n’est pas une décharge. Le client ne le signe pas. Au bout de la chaîne, il y aura toujours le guide et sa décision. «Je vois aussi une augmentation de la pratique de la randonnée. Avec des clients de tous âges et de tous horizons. D’autant que, comme à Bruson, arriver au sommet n’est pas difficile. On y parvient avec deux télésièges.»

Guide depuis trente ans, ami de Pascal Couchepin avec lequel il a parcouru les monts, Bernard Polli parle du drame avec un infini respect. «Je ne veux pas juger ce cas précis. Tout ce que je peux dire, c’est que je suis toujours sur mes gardes et que ce drame peut m’arriver à moi demain. Ce n’est pas une question de jeunesse. Ce guide a reçu une formation dix fois plus poussée que la mienne. Rien ne nous empêche de nous trouver au mauvais endroit au mauvais moment.»

Pour l’heure, une cellule de crise s’occupe du guide. Pierre Mathey lui conseille de vite retourner en montagne, «même s’il lui faudra du courage».

Le jeudi, une célébration dans l’intimité a eu lieu. La famille de la victime et le guide se sont rencontrés. Selon les proches, il y avait de la chaleur et de la compréhension entre eux. «Le père du mort a même pris le guide dans ses bras.» Cela aidera ce dernier. Il a devant lui plusieurs pentes à gravir. M. D.




 

«Quand il s’agit de freeriders, on les traite de tous les noms. Quand ce sont des randonneurs, on ne les inquiète pas»
Dominique Perret


Le sportif de haut niveau soutient son sport, durement mis en cause après les avalanches de la semaine dernière. Selon lui, les gamins de 20 ans ne représentent pas le plus grand danger, mais ce sont les randonneurs qui ont une grande responsabilité. Il présente en parallèle les sublimes images de son dernier film.

Si l’on pouvait réécrire les lexiques, le mot de freerider rimerait avec Perret, Dominique Perret. Il est le Neil Armstrong de cette discipline, le premier homme dans la neige. Il a peu à peu imposé les photos de ses courbes élégantes dans les étendues virginales. Les sauts par-dessus les névés, la neige voletant autour d’évolutions montagneuses qu’il réalise depuis plus de vingt ans et autant de films, du Yukon à l’Inde, de la Norvège au Valais.

Freerider, c’est aussi ainsi que l’on a baptisé les individus impliqués dans les fâcheux accidents de la semaine dernière. Notamment les presque drames d’Anzère et de Zermatt, ces avalanches dévalant sur le passage de skieurs imprudents. «Des inconscients, des criminels!» hurlent les gens en colère.

En parler ne pose aucun problème à Perret. «Je veux d’abord dire que je me sens proche des gens touchés par ces accidents.» Puis il se fait pugnace, autant que sur les pentes raides qu’il affronte. «Je suis surpris qu’il y ait deux poids deux mesures! Quand il s’agit de freeriders comme à Anzère, avec zéro blessé ou mort, on les traite de tous les noms et on les met en prison. Quand il s’agit de simples randonneurs à peau de phoque, avec des morts, dont des sauveteurs comme au Diemtigtal, on ne les inquiète pas. Si l’on parcourt la montagne en se faisant plaisir et en pratiquant un sport jeune et sexy, on est un débile mental. Mais la peau de phoque, c’est aussi du plaisir, non?»

Dangereux quadragénaires

Il va plus loin. Pour lui, le cliché du jeune freerider fou est une illusion. «En proportion, il n’y a pas davantage de freeriders imbéciles que de fous sur la route ou que dans la vie quotidienne. Même pas 15% des accidents de montagne leur sont imputables. Arrêtons avec ce sinistre amalgame. On a créé un fantasme. Les plus gros dangers ne viennent pas des gamins de 20 ans. Plutôt de ces quadragénaires à haut pouvoir d’achat et qui ont l’habitude de tout décider. Ceux-ci peuvent se surestimer à skis et refuser de renoncer.»

Elu freerider du siècle en 2000 par les journalistes, lecteurs et internautes des médias et de la presse spécialisée, Perret ne peut nier une responsabilité dans la liesse actuelle autour des sommets. «Responsable, oui en partie. Cela dit, ce n’est pas parce que je suis un athlète de niveau mondial que je dois porter les excès de certains pratiquants inexpérimentés. C’est comme si vous demandiez à Schumacher d’instituer de la prévention routière… Je monte en outre depuis des années des programmes de prévention. Le problème se situe à un autre niveau: les politiciens, les fabricants, la plupart des stations de ski et les gens des médias n’en ont rien à faire!»

Des idées et des propositions, il en a des sacs à dos pleins. Comme de laisser davantage d’espaces vierges dans les sites balisés. «Les stations en sont également en partie responsables. Auparavant, on ne mécanisait pas tout, on ne passait pas tout au ratrac. Aujourd’hui, il ne reste en neige vierge que des endroits raides, complexes, presque inaccessibles aux machines qui sont treuillées. Pour que l’amateur de liberté puisse avoir sa petite part de rêve, il doit s’aventurer sur des versants difficiles, parfois dangereux et souvent bien au-delà de ses capacités. Il n’a plus d’autre choix.»

Lui n’a pas ce souci. Il s’embarque sans cesse pour des endroits immaculés et sublimes. Qui croirait que ses premières pentes furent pourtant toutes d’innocence? Oubliez Zermatt ou Verbier: cet enfant de La Chaux-de-Fonds allait skier sur les tendres rondeurs de la Tête-de-Ran, des Bugnenets, de la Vue-des-Alpes. Comme Didier Cuche, il a pu y éprouver toutes sortes d’aventures sans risquer sa vie. «J’ai eu la chance d’avoir une enfance protégée. Très vite, faire du ski a été une évidence,» explique-t-il.

Savoir dire non

La peur, la mort, le risque de l’avalanche qui emporte tout? A 47 ans, il a appris à vivre avec. «Avec le temps qui passe, le danger se trouve dans la répétition, l’habitude et surtout le stress. Rester attentif, ne jamais s’endormir, c’est difficile. Les avalanches? S’il a neigé 30 centimètres le dimanche, je ne vais pas skier le lundi, c’est tout. J’ai appris à dire non, j’ai le temps d’attendre.»

Battre les records le laisse froid. «Je ne me considère pas comme un gagneur. Le freeride propose une philosophie de vie, qui ne va pas dans le sens de l’exploit. Il ne s’agit pas d’être le meilleur, mais de donner le meilleur de soimême… Et cela change tout.» En guise d’illustration, il cite volontiers leur expédition commune avec le guide valaisan Jean Troillet. Ils étaient proches du sommet de l’Everest quand ce dernier a humé l’air et décidé qu’il ne «sentait» pas l’ascension. «Nous sommes redescendus. Trois heures après, une terrible tempête s’abattait. J’ai regardé Jean, je l’ai remercié.»

Durer aussi longtemps dans les pics vertigineux répond donc à des règles simples. Rester humble et éveillé. Tout en sachant que le pire peut arriver. «Il y a quelques années, j’ai perdu un ami aspirant guide dans un cours final contre les avalanches. Il se trouvait là, entouré d’experts et de guides. Ils ont tous passé dessous. Alors…»

Alors il reste à aimer profondément le présent sous ses lattes. Freerider est un si joli mot en français. Skieur libre. M. D.




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Tags: avalanches, Suisse, Anzère, Bruson, André Borschberg, Domimique Perret, skieur de l'extrême, freeriders Aller en haut de page Haut de page

 

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