C’est écrit en vert, rouge et jaune sur blanc dans le dernier rapport de l’Office fédéral des eaux et de la géologie, estampillé 2004. Sous la rubrique «Sécurité des barrages», on découvre des têtes de chapitres tellement rassurantes qu’on les confondrait presque avec des slogans. Exemple: «Tous les risques sont sous contrôle!» Ou encore: «La population peut dormir sur ses deux oreilles.» Enfin, clou de la démonstration, la petite dernière, imparable, page 8: «Même d’intenses séismes ne provoqueront pas l’effondrement d’un barrage.» Alléluia! Vive le risque 0! Mais c’était avant. Avant ce funeste 11 mars 2011 où, en quelques minutes, tout le nord du Japon a été précipité dans une sorte d’apocalypse par l’effroyable tsunami provoqué par un tremblement de terre de magnitude 9 sur l’échelle ouverte de Richter. Un degré que Charles Francis Richter, sismologue américain, a affublé du qualificatif de «dévastateur». Un mot qui donne froid dans le dos et que l’on retrouve, surprise, dans un communiqué du Service sismologique suisse daté de 2009 évoquant non pas la magnitude mais l’intensité du tremblement de terre de Viège, en 1855. «Celui-ci atteignit une intensité maximale de 9, ce qui correspond au degré «dévastateur». A cette intensité, les gens paniquent, il y a des dégâts importants aux immeubles fragiles ainsi que des dégâts à des maisons correctement construites, des conduites souterraines se rompent, des fissures du sol apparaissent dans la nature et des éboulements et de nombreux glissements de terrain se produisent», rapporte le document.
Alors, forcément, tous ces tragiques événements font réfléchir. Et inquiètent parfois la population valaisanne qui vit avec 57 barrages, autant d’épées de Damoclès suspendues audessus de sa tête. Parmi eux, le plus grand d’Europe, à la fois fascinant et angoissant: la Grande Dixence et ses 400 millions de mètres cubes d’eau prêts à dévaler, en cas de gros pépin, le val des Dix à plus de 60 km/h avant de se jeter sur la ville de Sion et de semer la désolation jusqu’au lac Léman (voir ci-après).
133 MILLIONS DE TONNES CONTRE LE MUR
Impossible. C’est le mot qui revient le plus souvent dans la bouche des experts que nous avons consultés. Des références sur le plan international.
Impossible. C’est aussi le discours que délivraient, il y a peu de temps encore, les dépositaires de la sécurité nucléaire japonais, eux aussi considérés comme les meilleurs de la planète dans leur domaine. On connaît la suite, pas encore la fin… Certes, compte tenu des différences d’activité sismique entre cette région d’Asie et celle, décroissante, des Alpes, la probabilité qu’un séisme aussi puissant que celui du Japon frappe un jour le Valais apparaît très infime aux yeux de nos interlocuteurs (le tremblement de terre nippon a libéré 27 000 fois plus d’énergie que celui qui a touché le Valais central le 25 janvier 1946, mesuré à 6,1). «Mais pas nulle», admettent-ils tout de même, en soulignant que les nouvelles modélisations utilisées pour tester la sécurité des barrages prennent dorénavant en compte les séismes connus des dix mille dernières années. Résultat: «Aucun de ceux-ci n’aurait provoqué la rupture d’un barrage,» affirme Laurent Mouvet, ingénieur civil EPFL et directeur du bureau Stucky, à Lausanne, chargé de la gestion de la sécurité des barrages. Qui cite l’exemple d’ouvrages au fil de l’Euphrate ayant aisément résisté aux frappes de missiles lors du conflit Iran-Irak pour corroborer son propos. «Réservoir de la Grande Dixence plein, l’eau mise en mouvement par un séisme pourrait frapper le mur avec une force de 133 millions de tonnes sans que ce dernier ne cède», renchérit Pascal Tissières, géologue et docteur ès sciences de l’EPFL.
Sur la base des connaissances actuelles, il faut s’attendre en Suisse à un séisme de magnitude 5 tous les dix ans, de 6 tous les cent ans et de 7 tous les mille ans. C’est l’Office fédéral de l’environnement qui le dit, confirmant au passage que le Valais demeure le canton le plus exposé à un séisme majeur. Danger que le tout nouvel Observatoire cantonal valaisan des risques détaille dans une évaluation. «Les vallées étroites et profondes tendent à piéger les ondes sismiques avec pour effet d’augmenter la durée des secousses», y lit-on. Respectivement responsable du Service sismologique suisse et sismologue, Nicolas Deichmann et Donat Fäh émettent pour leur part une véritable mise en garde vis-à-vis de ce qu’ils appellent une croyance erronée. «La Suisse a été épargnée par des tremblements de terre destructeurs ces cinquante dernières années. Cette tranquillité apparente est cependant trompeuse. Le passé nous enseigne qu’on doit s’attendre à des tremblements de terre violents également en Suisse et que ceux-ci se déclenchent tôt ou tard là où de plus petits se sont produits», écrivent- ils. Pour mémoire, le Valais a subi près de 200 petits séismes l’an dernier, une quarantaine déjà cette année.
«LES BARRAGES JAPONAIS ONT RÉSISTÉ»
Chargé de la sécurité des barrages à l’Office fédéral de l’environnement (OFEN), Georges Darbre n’exclut aucune de ces hypothèses. «Il faut faire preuve de lucidité et d’humilité face à la nature. Les catastrophes sont parfois le fruit de concours de circonstances auxquels nous n’avons pas pensé, confie-t-il, avant de pondérer. Nous disposons d’une expérience et d’un savoir-faire dans la conception et la surveillance des ouvrages qui font de notre pays l’un des leaders mondiaux du secteur. Risques sismiques, crues, glissements de terrain, chute d’avion, attentats, cybercriminalité, tous les dangers sont évalués, calculés et analysés. Une méthodologie qui m’autorise à affirmer qu’en matière de sécurité tous nos barrages sont dans le vert. Cela dit, on ne peut jamais exclure un scénario extrême.» Ce que les professionnels nomment les risques résiduels, résultant le plus souvent d’un effet domino de calamités. Pour preuve, la centrale nucléaire de Fukushima que les ingénieurs pensaient avoir totalement sécurisée contre un tsunami en érigeant un mur de 5 m de hauteur autour du site. «Personne ne pouvait penser à une vague de 20 m», confessentils penauds aujourd’hui.
Pour le Valais, on pourrait imaginer les crues exceptionnelles de l’an 2000, associées à un séisme de forte amplitude déclenchant éboulements et avalanches. Un effet domino que nos spécialistes avouent n’avoir jamais pris en compte dans leurs modélisations. «A cet égard, mon collègue japonais Norihisa Matsumoto, ancien vice-président de la Commission internationale des grands barrages, m’a indiqué dans une note que sur les 1077 grands barrages que compte l’archipel, 414 d’entre eux ayant subi le tremblement de terre ont déjà été inspectés. Il ressort qu’un barrage en remblai (c’est-à-dire pas en béton) datant de la fin de la Deuxième Guerre mondiale et sans comparaison avec les ouvrages suisses s’est rompu, faisant huit victimes. D’autres du même type ont subi de légères fissures sans affecter leur fonctionnement ni leur sécurité. Enfin, deux ouvrages en enrochement avec masque amont en asphalte ont été fissurés, mais sans perte d’eau. Comme beaucoup de barrages japonais sont équipés de sismomètres, la sollicitation sur les ouvrages a pu être relevée, et les accélérations mesurées sont, selon les indications reçues, comparables aux valeurs retenues pour les vérifications sismiques des barrages valaisans», explique Laurent Mouvet. Une somme d’infos qui nous permet de conclure sur une note plutôt rassurante. C’est toujours ça…
GRANDE DIXENCE, FICHE TECHNIQUE
Mise en service: 22 septembre 1961
Propriétaires: Alpiq Suisse SA, Services industriels de Bâle, Forces motrices bernoises et Axpo AG
Capital-actions: 300 millions de francs
Puissance totale: 2069 MW, soit l’équivalent de deux centrales nucléaires
Cantons approvisionnés: 17
Hauteur du mur: 285 m
Longueur: 748 m
Epaisseur du béton à la base: 195 m
Epaisseur au sommet: 15 m
Volume de béton coulé: 6 millions de m3
Volume du réservoir (lac): 400 millions de m3
Galeries: 32 km
Tunnels d’acheminement de l’eau: 100 km
Captages et sources: 35 glaciers, 80 prises d’eau
SI LA GRANDE DIXENCE CÉDAIT...*
Hauteur de la vague au départ du barrage: 127 m Hauteur de la vague à Sion: 37 m Temps pour atteindre Sion: 8’50 AU STADE DE TOURBILLON, 12’ À LA GARE Hauteur de la vague à Martigny: 2 m 50 Temps pour atteindre Martigny: 2 heures Hauteur de la vague à Villeneuve (Léman): 2 m Temps pour atteindre Villeneuve: 6 HEURES
Sur notre photomontage, la vague de 37 mètres engloutissant la ville de Sion. Seuls émergeraient encore le château de Valère (120 m au-dessus du niveau du Rhône), le château de Tourbillon (160 m), le clocher de la cathédrale (47 m) et les projecteurs du stade de Tourbillon (43 m).
* Onde de submersion calculée en cas de rupture totale du mur, avec le lac plein.
LE PÉRIL CHIMIQUE
Assis sur une poudrière?
De Viège (Lonza) à Monthey (Simo), en passant par Evionnaz (BASF) et Collombey (raffineries), le Valais est cerné par les sites ultrasensibles à un séisme majeur. Danger.
Phosgène, ammoniac, acides, solvants toxiques ou explosifs, la liste des matières dangereuses stockées, fabriquées ou transformées sur les sites chimiques valaisans est longue comme un jour sans pain. Et suffisamment inquiétante pour que, dans la foulée de la catastrophe japonaise, Oskar Freysinger dépose, le 18 mars dernier, une motion exigeant de réévaluer immédiatement les dangers sismiques, notamment en Valais. Selon le conseiller national UDC, il est à craindre qu’une secousse majeure provoque l’écoulement accidentel de composants très toxiques, débouchant sur une catastrophe environnementale affectant des millions de personnes en Suisse et au-delà. Danger que les autorités cantonales essaient de limiter en faisant respecter l’Ordonnance fédérale sur la protection contre les accidents majeurs (OPAM). «Dire que les Valaisans sont assis sur une poudrière est exagéré. Tous les sites en question sont sous haute surveillance. Leurs nouveaux bâtiments sont aux normes parasismiques, alors que les anciens font presque tous l’objet d’un plan d’assainissement», tempère Stéphane Glassey, chef de section au Service de la protection des travailleurs, responsable du dossier. Qui confesse cependant que les conséquences d’un effet domino de calamités (séisme, plus inondations, plus incendies, etc.) n’ont jamais été prises en compte. «Nous ne pouvons pas exiger des entreprises plus que ce que prévoit le dispositif légal. Après le Japon, peut-être cela changera-t-il.» Celui-ci fixe notamment des valeurs limites qu’un événement chimique pourrait provoquer à l’extérieur du site. «Au-delà d’une probabilité de dix morts, nous exigeons de l’entreprise un rapport dit succinct afin de décider des mesures à prendre.» Cinq mille cinq cents personnes travaillent sur les quatre sites.
EN 1959 ET 1963, DEUX BARRAGES MORTELS
VAJONT (I), 9 OCTOBRE 1963
LE MÉGATSUNAMI FAIT 2000 VICTIMES
Plus haut barrage du monde lors de sa mise en eau, en 1960 (261 m), le barrage de Vajont, au-dessus de Longarone, à 100 km de Venise, fait la fierté de la Péninsule. Pas pour longtemps. Le 9 octobre 1963 à 22 h 39, un glissement de terrain déverse 260 millions de mètres cubes de terre et de roche dans le réservoir plein du barrage et le comble instantanément. Deux vagues de 25 millions de mètres cubes et de plus de 150 m de haut déferlent dans la vallée provoquant la mort de 2000 personnes. «Constamment sous surveillance, les agencements structuraux des montagnes dominant nos grands barrages laissent à penser qu’une catastrophe de ce type n’est pas vraisemblable en Valais», assure Jean-Daniel Rouiller, géologue cantonal.
FRÉJUS (F), 2 DÉCEMBRE 1959
UNE VAGUE DE 40 MÈTRES
A l’automne 1959, en raison de pluies torrentielles, des suintements apparaissent sur la rive droite de l’ouvrage de Malpasset (Côted’Azur). Le 2 décembre à 21 h 10, le mur de 60 m de haut explose sous la pression de l’eau. Une vague de 40 mètres déferle dans la vallée à 70 km/h et atteint Fréjus vingt minutes plus tard, emportant avec elle des blocs de rocher pesant jusqu’à 600 tonnes. Le bilan de la tragédie est lourd: 423 morts, 951 immeubles endommagés et 155 entièrement détruits. On parlera de fatalité, bien que des experts aient relevé nombre de défauts de construction et de négligences.