Des femmes de Bernard Rappaz, elle est la seule à lui avoir tenu tête, à oser l’engueuler, la seule avec qui il a partagé ses combats libertaires et chanvriers. Deux «tronches», deux indépendances, qui ont fini par se repousser en 1999, après une relation de près de trois ans et une fille, Vanessa, aujourd’hui âgée de 12 ans. Des femmes de Bernard Rappaz, Maggie Loretan, 49 ans, est l’une des rares à le soutenir dans sa grève de la faim. Durant toutes ces années, elle n’a d’ailleurs jamais été très loin, entourant son ancien compagnon comme on surveille un gamin trop turbulent. «Bernard a un caractère difficile, c’est à la fois un visionnaire idéaliste et un opportuniste égocentrique», sourit la Haut-Valaisanne, assise dans le salon de son petit trois-pièces de Grosswangen (LU). C’est là qu’elle vit avec sa fille, modestement, d’un travail à mi-temps dans un foyer pour handicapés.
«IL NE VEUT PAS MOURIR»
En pleine campagne lucernoise, ce petit cocon paraît bien calme en comparaison du tumulte politico-médiatique provoqué par le dernier combat de l’enfant terrible de Saxon, mené depuis un lit de l’Unité de médecine pénitentiaire des Hôpitaux genevois (HUG). Près de deux cents jours, non consécutifs, de jeûne: la radicalité de sa démarche dans un pays nourri au consensus ainsi que sa détermination interpellent, exaspèrent, autant qu’elles divisent. «Bernard Rappaz ira jusqu’au bout de son combat, même si ça ne plaît pas, souligne le médecin genevois et conseiller national Jean-Charles Rielle, qui lui a rendu visite à plusieurs reprises. Il ne veut pas mourir, mais est déterminé à payer de sa vie.» Le Valaisan de 57 ans conteste la lourdeur de la peine, cinq ans et huit mois de prison, que lui a infligée en 2008 le Tribunal de Martigny pour «violation grave de la loi fédérale sur les stupéfiants, violation de diverses lois d’assurance sociale et gestion déloyale aggravée».
«Il faut sauver Bernard. Pour sa fille»
Maggie Loretan, ex-compagne du chanvrier
Les faits remontent aux 14 et 15 novembre 2001. La police valaisanne séquestre 50 tonnes de chanvre dans les locaux de sa société, Valchanvre Sàrl, installée à Martigny et à Saxon. L’opération nécessite l’intervention d’une centaine de policiers et de sept camions-bennes. Les autorités valaisannes bombent le torse. Pour le procureur Olivier Elsig, on a mis fin au «plus grand trafic de chanvre qu’ait connu le pays». Le stock est estimé à 35 millions de francs. C’est énorme. Dans le grand public, le sympathique chanvrier rebelle est devenu un vulgaire trafiquant. En avril 2009, le Tribunal fédéral confirmera la sentence.
«PROCÈS À CHARGE»
Pourtant, aujourd’hui encore, Bernard Rappaz et ses proches contestent cette version. «Dans ces 50 tonnes, il y avait tout et n’importe quoi, insiste Maggie Loretan. Il y avait là les déchets des composts, des graines, des essais que réalisait Bernard en vue de fabriquer de la tisane pour la Coop, notamment.
Les policiers ont tout pesé.»
Pendant le procès, Bernard Rappaz parlera, lui, d’une valeur de 1,8 million de francs. Quand elle évoque encore la «gestion déloyale», la fille de Loècheles-Bains ne peut s’empêcher de rire. «C’est vrai que Bernard n’a pas fait tout juste dans ses comptes. Mais ce n’était pas pour détourner de l’argent, mais simplement parce qu’il est bordélique, allergique à la paperasserie. C’est un homme aussi foisonnant d’idées qu’incapable de remplir un formulaire.»
«C’est un personnage ambigu, un idéaliste pas désintéressé»
Gabriel Bender, sociologue, ancien voisin de Bernard Rappaz
Maggie Loretan ne veut pas pour autant dédouaner complètement son ancien conjoint. «Il a fait des erreurs. C’est normal qu’il les paie. Mais presque six ans de prison, c’est trop. Il n’a tué personne. Je demande juste qu’il puisse bénéficier d’un procès équitable et non pas d’un procès à charge parce qu’il dérange.»
Dans sa vallée du Rhône natale, où l’on ne supporte plus ses grèves de la faim (il s’agit de la quatrième) ni ses postures de martyr, c’est peut dire que l’homme dérange. «Qu’on le laisse crever!» est la phrase qui revient le plus souvent à l’heure du fendant. Lors d’un récent sondage du Nouvelliste, 81% des personnes estimaient que «non, il ne faut pas le libérer avant qu’il ne meure». «En Valais, personne ne souhaite réellement sa mort, nuance le sociologue Gabriel Bender, qui fut le voisin du chanvrier. Mais la population en a marre, on ne veut plus en entendre parler.» Il ajoute: «Les gens ont de la peine à s’identifier avec lui, c’est un Valaisan atypique, un marginal, quelqu’un de complexe.»
Bernard Rappaz naît le 18 février 1953, fils unique de Dora et Raoul, vignerons à Saxon. Le chemin semble tracé. Il étudie ainsi l’œnologie à Beaune, en Bourgogne, en vue de reprendre le domaine familial. Mais il ne fera jamais de vin. Il exècre ce qu’il ne cessera de condamner comme «une drogue dure légale qui tue». C’est le premier malentendu avec son canton, terre viticole. Un brin marginal, un brin hippie, il se familiarise avec les écrits de l’anthroposophe Rudolf Steiner et s’initie à la mystique hindoue. Ce pacifiste refuse d’effectuer son école de recrues, ce qui lui vaut sa première condamnation: vingt-huit jours de trou. Il s’offre une ferme dans son village de Saxon pour se lancer dans le bio avec, au début, deux vergers de poiriers. On le considère comme un «zinzin». «Je suis allé souvent chez lui pour développer l’agriculture bio, se souvient le Genevois Philippe Roch, qui deviendra par la suite directeur de l’Office fédéral de l’environnement. C’était un pionnier, également en matière d’énergies renouvelables.» Le Valaisan connaîtra ses premiers démêlés avec la justice en installant une éolienne dans son jardin ou des panneaux solaires pour chauffer l’eau. Puis viendra la période des hauts faits. En 1976, révolté par les importations de fruits étrangers, il participe au blocage de camions italiens sur la route du Grand-Saint-Bernard. Il fait fermer une usine dont les émanations toxiques de fluor brûlent les flancs de la vallée. Sa force de conviction impressionne. Bernard devient Rappaz.
«C’ÉTAIT POLITIQUE»
Mais «le combat va déraper», selon les mots mêmes de Philippe Roch. Côté bio, l’agriculteur de Saxon est en avance sur son époque. Le consommateur n’est pas encore prêt à acheter des produits non traités. Et il faut bien gagner sa croûte. C’est donc du chanvre, découvert lors d’un séjour à Amsterdam, que le Valaisan cultivera. Il en fera même le combat de sa vie. «Là est toute l’ambiguïté du personnage, souligne encore le sociologue Gabriel Bender. Il se bat à la fois pour un intérêt collectif, la légalisation du cannabis, et pour un intérêt personnel, vendre sa production de chanvre. C’est en quelque sorte un idéaliste pas désintéressé.» N’a-t-il pas braqué la Banque cantonale de Saxon, un hold-up amateur pour un butin de 180 000 francs et une condamnation à quarante mois de prison?
«Bernard Rappaz est prêt à payer son combat de sa vie»
Jean-Charles Rielle, médecin, conseiller national et soutien du chanvrier
Entre petit frisson de l’interdit et rêve écologique d’un chanvre naturel des Alpes, le Valaisan s’impose rapidement comme le leader du mouvement chanvrier romand. Il multiplie les apparitions télévisées, un joint au bec. Il provoque, est condamné (notamment à seize mois de prison pour avoir vendu des coussins remplis de chanvre à fumer), récidive.
«C’était politique. Il n’a jamais caché ce qu’il faisait, il a toujours travaillé ouvertement», le défend son compagnon de route Boris Ryser. Il faut rappeler ici le climat des années 90, période de tolérance pour les drogues dites douces. Les ambiguïtés de la loi, qui n’interdit la culture du chanvre que s’il est destiné à en extraire des stupéfiants, entretient le flou. Les champs se multiplient, n’intéressant plus seulement une poignée de militants, mais l’ensemble de la paysannerie suisse.
En juin 1998, L’illustré consacre ainsi un dossier sur le thème: «Le cannabis peut-il doper l’agriculture suisse?» La même année, on recense 200 boutiques en Suisse qui vendent des produits issus du chanvre. En 2001, le Conseil des Etats, à Berne, vote la dépénalisation du cannabis. Les chanvriers y croient plus que jamais. Et commencent à se former en modèles de distribution. Mais les mentalités changent. On ne parle désormais plus que de jeunes shootés au THC en échec scolaire et de familles détruites par la drogue. Le retour de bâton est violent.
En 2003, le Conseil national balaie la nouvelle loi, sonnant le glas des espoirs des procannabis. Et de Bernard Rappaz.
Criminel de droit commun ou idéaliste broyé par la machine judiciaire? Les avis sont plus que jamais tranchés. Pour certains, cependant, la question n’est plus là. «Il faut se dégager de l’irritation que suscite le personnage, lance le socialiste Jean-Charles Rielle. La société doit faire un geste humain, un geste de compassion. Il est impensable qu’on laisse, en 2010, en Suisse, quelqu’un mourir en prison, sous nos yeux.» Car Bernard Rappaz est dans une situation critique, affaibli par des semaines de jeûne. Il a perdu 30% de sa masse corporelle. «C’est un squelette avec de la peau», confirme Maggie Loretan. L’homme avait déclaré ne pas avoir peur de mourir. Il rejoindrait Dorian, le fils qu’il a eu avec sa dernière compagne, Sabine, mort à 3 ans, happé par un girobroyeur.
C’était en 2001. Il enrage aussi d’avoir perdu sa ferme, vendue aux enchères jeudi passé pour payer les frais de justice qu’il ne pouvait régler. A la veille du débat au Grand Conseil valaisan, qui statuera jeudi 18 novembre sur une demande de grâce, Maggie Loretan lance un dernier appel aux autorités jusqu’ici inflexibles: «On ne changera pas Bernard, c’est un âne entêté.
Mais il faut le sauver. Pour sa fille. Faire le premier pas n’est pas une preuve de faiblesse, mais d’intelligence.»