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FORCENÉ DE BIENNE
6 H 09, 17 SEPTEMBRE - «ATTAQUE, FARO!»
Après neuf jours de fuite avec 300 policiers d’élite et un hélicoptère à ses trousses, Peter Kneubühl a finalement été maîtrisé au petit matin dans un champ, sans armes, par un chien policier. L’opération aura coûté 5 millions et ridiculisé les autorités. Retour sur une affaire sans précédent.

Par Marc David - Mis en ligne le 21.09.2010

Des courges, des tournesols, de la bourrache. Plus loin, des arbres fruitiers. Un champ perché sur les hauteurs de Bienne, à l’aspect vaguement échevelé avec ses larges feuilles en désordre, et exploité par le paysan bio Thilo Camprad, dont la ferme s’étend quelques centaines de mètres en contrebas, avec ses oies, ses vaches, ses chèvres.

C’est là, parmi les potirons, que se termine sans grand éclat la cavale de Peter Kneubühl, pourchassé pendant neuf jours comme rarement l’a été un citoyen en Suisse.

UN FANTÔME DANS LA NUIT

Pas un bruit en ce petit matin du 17 septembre, il fait très noir. Le bâtiment le plus proche du champ est un asile pour vieillards. Le doyen a 102 ans, la moyenne d’âge tourne autour de 87 ans. Ici, la nuit, on dort. Seule une veilleuse est présente, elle est là jusqu’à 7 heures et a autre chose à faire que de scruter l’obscurité. Ce n’est pas elle qui va voir Kneubühl, ce fantôme vivant.

Arrivant de la forêt audessus, l’homme de 63 ans n’a que quelques mètres à parcourir hors de l’ombre protectrice. C’est une dame qui l’aperçoit. Il marche alors aux environs du pont du Taubenloch. Sept kilomètres plus haut se trouve la maison de Plagne, le lieu où ses parents, décédés il y a une dizaine d’années, possédaient une maison de vacances. Sa tante y a vécu. Il y allait souvent, enfant. Des témoins disent l’y avoir vu. La police venait de s’intéresser de plus près à cet endroit familier du fugitif.

Le marcheur mesure 2 mètres. La femme reconnaît sa haute stature, son visage. Il est 5 h 40 quand elle appelle la police. Kneubühl, entre-temps, emprunte l’étroit chemin qui longe le champ de Thilo Camprad. Encore quelques secondes à pied et il débouchera devant la belle demeure oùle célèbre naturaliste Léo-Paul Robert (1851-1923) a vécu de longues années et peint tant d’oiseaux multicolores.

Le fugitif se moque des toiles de maître, il a faim. Cette ferme dans l’obscurité, c’est l’assurance de quelque subsistance avant de retourner dans le noir salvateur dans lequel il vit depuis le 8 septembre. Depuis plus longtemps en réalité, depuis qu’il s’est extrait du monde réel, aidé en cela par une communauté biennoise qui l’ignore: pas inscrit au contrôle des habitants, presque inconnu dans son quartier des Tilleuls. Vivant avec 500 francs par mois, mais possédant une somme de 50 000 francs chez lui. Se prétendant à tort mathématicien et diplômé du technicum. Un mort-vivant, un solitaire obsédé par le complot qu’ourdiraient les autorités contre lui. Et bouleversé par le risque de perdre sa maison, que sa sœur veut vendre aux enchères et dont il ne peut racheter la part.

AU CHIEN DE JOUER

Une camionnette de policiers se poste à deux pas de l’asile. Ils aperçoivent Kneubühl, l’identifient. «Attaque, Faro, attaque!» Au chien de jouer. Le berger belge de 6 ans se précipite. L’homme n’a pas le temps de réagir. Mordu, il se rend sans opposer de résistance. Il est exactement 6 h 09 et il est illico réintégré dans le monde des vivants. «Il n’a pas l’air affamé ou assoiffé», dira le chef de la police, François Gaudy. Peter K. n’avait pas d’arme sur lui. Il fait l’objet d’une enquête préliminaire pour tentative d’homicide volontaire et mise en danger de la vie d’autrui.

Quelques heures plus tard, dans la Maison du peuple emplie de caméras, la police pourra déballer son soulagement à coups de phrases brèves, en évitant soigneusement tout détail révélateur. Critiquée, ridiculisée, elle a fini par attraper le fuyard.

«Au décès de sa mère, il m’a dit: «Cette fois, je suis au bout!»
Peter Wyss, voisin de Kneubühl

Les questions, elles, ne se laissent par emprisonner. Quelques-unes courent dans son quartier des Tilleuls. Postier et voisin de Kneubühl, Peter Wyss secoue la tête. Il est un des rares habitants qui le connaissaient. «Il y a des fautifs et je suis en colère. Comment a-t-on pu le laisser ainsi livré à lui-même?» Il le voyait parfois passer, avec sa petite serviette. «Il allait toujours dans la même direction. Je me disais qu’il avait une chambre quelque part.»

A une seule reprise, il a pu évaluer dans quelle profondeur de solitude se situait son voisin. «Quand sa mère est décédée, en 2001, il est venu à mon guichet avec dix faire-part mortuaires à envoyer. Il m’en a donné un et il m’a dit: «Maintenant, je suis au bout!»

Wyss aimerait aller lui rendre visite. «On dit qu’il est détenu au pénitencier de Thorberg (BE). Mon amie habite dans le coin. Alors, j’irai sûrement. Vous savez, je n’ai jamais eu peur. Si j’étais tombé sur lui ces derniers jours, je lui aurais causé tranquillement. C’est un type très calme, pas du tout agressif.»

Révolté, traqué, soumis à une certaine injustice, il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que Kneubühl passe pour un Che Guevara de sous-préfecture. «Moi, je pense que c’est une balle perdue qui a atteint le policier. J’aurais volontiers hébergé Kneubühl», ose carrément un habitant de Plagne.

On en veut aussi au déploiement hallucinant des forces de l’ordre. «C’était vraiment tendu, dit Heidi Häusler, qui tient le coquet centre commercial des Tilleuls, distant d’une cinquantaine de mètres. On a essayé de rester ouvert pendant une journée, puis on a dû fermer. On a perdu de l’argent, c’est sûr. Cet homme, cependant, était étrange. Je ne l’ai jamais vu alors que je tiens ce commerce depuis douze ans.»

LES HÉROS DE BIENNE

L’école a rouvert. Les instituteurs respirent, eux qui ne savaient comment éviter les cordons de policiers vêtus en commando. «Je crois que les enfants s’en fichaient un peu, dit une mère de famille, Anna Luginbühl, nous avons essayé de dédramatiser. Les policiers en civil nous faisaient un peu rire: on les reconnaissait tout de suite. Bon, c’était sympa de passer pour les héros de Bienne.»

Si la vie reprend son cours, dans la maison vidée tout n’est pas terminé. Le samedi, une voiture de police stoppe encore devant Mon-Désir 9. Des bruits courent que les murs sont bourrés d’explosifs et que Kneubühl aurait fait partie de la Légion pendant plus de dix ans. On n’a pas fini de raconter les armoires cachées, les passages secrets, les armes découvertes. Sans téléphone ni ordinateur, Kneubühl écrivait avec fureur. «On a retrouvé des textes partout, collés sous des tiroirs. C’était un véritable graphomane», dit Philippe Garbani, vice-préfet.

Son seul loisir semble avoir été la bibliothèque de la ville. Il n’empruntait pas les livres, lisait les journaux sur place. «Les lettres reçues par les autorités sont tapées à la machine, d’une syntaxe et d’une typographie parfaite», dit Werner Koenitzer, préfet de Bienne. L’homme y disserte sans fin et se dit persécuté. Il ne menace jamais. Un jour, à une heure du matin, traqué et enfermé chez lui, il tire pourtant. Un malheureux policier est sur la trajectoire. Ça, c’est la réalité.

 

 


 

«NOUS POUVONS DE MOINS EN MOINS NOUS INTÉRESSER AUX GENS»

Protégés par la police pendant la fuite de Kneubühl, le vice-préfet et le préfet de Bienne ont été ébranlés par ce drame. Ils racontent.

Peter Kneubühl a été arrêté la veille. En ce samedi radieux, le vicepréfet Philippe Garbani jardine. A quelques centaines de mètres, son collègue Werner Koenitzer, préfet de Bienne, est de piquet au château de Nidau, siège de l’administration. Ils ne sont plus sous protection policière. Pendant que Kneubühl était en fuite, le vice-préfet a dormi plusieurs nuits loin de chez lui. Quant au préfet, il n’a pas quitté son domicile, mais il a préféré en éloigner son épouse. «C’est pour mes collaborateurs et ma famille que je me suis le plus inquiété, pas pour moi.»

Philippe Garbani partira à la retraite dans quelques mois. Il ne veut pas exagérer les inconvénients subis. «Comme on ne savait pas grand-chose sur cet homme, on m’a conseillé de faire attention. Mon nom figurait dans ses lettres. Ce n’était pas qu’une menace théorique. La police avait des infos selon lesquelles il planifiait tout. Il s’attendait à être abattu. Il aurait pu vouloir tuer quelqu’un avec lui.»

Il remonte le temps. Trois jours avant le drame, il a reçu un fax presque illisible d’Angleterre. C’était une lettre de Kneubühl envoyée à son cousin. Le forcené, dont le préfet ne gardait aucun souvenir, évoquait le 8 septembre comme «la fin de tout». «Nous étions inquiets, avec mon collègue Koenitzer. Nous pensions qu’il risquait de se suicider, voilà pourquoi nous avions prévu d’intervenir.»

Aujourd’hui encore, cet homme reste une énigme. «Il aurait pu se défendre, déposer un recours. On aurait pu repousser la vente aux enchères de la maison, ce n’était pas si dramatique. Mais il s’est cru dans un cul-de-sac. Il voyait venir cela depuis longtemps. Il s’agit d’une simple affaire privée, un héritage conflictuel entre un frère et une sœur. L’Etat n’a jamais parlé de saisir sa maison, par exemple.»

L’intervention, avec ce policier grièvement blessé par Kneubühl, et certaines réactions de soutien de la population, Philippe Garbani les a vécues de loin, préoccupé. «Les gens ont plus souvent l’impression d’être isolés face à des problèmes, avec moins de solidarité sociale. Il y a un manque de confiance.»

Le cas Kneubühl et l’absence de réaction des autorités posent un problème. Or, pour le vice-préfet, la communication entre justice, administration, police n’ira pas en s’améliorant. «La situation actuelle a été voulue par le législateur. Il a voulu réformer la justice et l’administration des districts. Nous, préfets, avons maintenant deux ou trois fois plus d’administrés qu’avant. Avant, nous les connaissions. Aujourd’hui, nous pouvons de moins en moins nous intéresser aux gens, seulement aux dossiers. Avant, nous nous côtoyions avec les juges, les policiers. Aujourd’hui, on a créé des entités cloisonnées. Cela ne facilite pas la coordination, ce n’est pas une bonne nouvelle.»

Werner Koenitzer, lui, ne veut pas que ce drame serve de tournant sécuritaire. «Il y aura toujours des gens particuliers dans notre société. Malgré leurs efforts, les autorités ne réussiront jamais à empêcher à 100% de tels événements. Nous devons faire attention à ne pas tomber dans l’autre extrême et à interner les gens qui ont un comportement différent. M. Kneubühl ne s’était d’ailleurs, à ma connaissance, jamais montré dangereux, jusqu’à ce 8 septembre.»



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Tags: Bienne, Peter Kneubühl, Philippe Garbani, Werner Koenitzer Aller en haut de page Haut de page

 

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