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BIÈRE
CARDINAL, DEUX CENTS ANS D'HISTOIRE
La Brasserie du Cardinal semble condamnée. Pourtant, ils étaient des milliers à descendre samedi dans la rue pour défendre ce symbole de l’identité de Fribourg. Retour sur une épopée deux fois centenaire.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 07.09.2010

Il a franchi ce portail tant de fois. Pourtant, aujourd’hui, André Bopp, 65 ans, retraité de la brasserie, figure du combat de 1996, reste sur le trottoir: «Je ne peux même plus entrer sans m’être annoncé à l’avance. Je suis ici comme un étranger.» Avant de repartir, l’homme jette un dernier regard, triste, sur ce paquebot industriel qu’est la Brasserie du Cardinal, à Fribourg, quasi déserte en cette fin de jeudi après-midi. L’usine est condamnée. Deux jours auparavant, le 31 août, le groupe brassicole Feldschlösschen annonçait sa fermeture pour juin 2011. Un communiqué parle «d’optimisation du réseau de production du groupe».

André Bopp se souvient avec émotion de ce matin de 1972 où il a été engagé à la brasserie. Lui, le gamin de Fribourg, né à la rue de l’Abbé-Bovet, y est entré comme on entre en religion. «Cardinal, c’était pour la vie!» lance celui qui fonctionnera notamment comme responsable du chargement des fûts. L’entreprise compte alors 360 employés. C’est une grande famille, un fleuron de l’économie du canton, une institution, au même titre que la cathédrale, saint Nicolas et le Moléson. En ville, on trouve autant d’enseignes Cardinal que de saints Christophe sur les murs. Un attachement qui perdure aujourd’hui encore et qui ne se comprend que par l’histoire de la brasserie, chevillée à celle de la cité des Zähringen.

1788, TOUT COMMENCE

Tout commence en 1788. Cette année-là, un aubergiste du nom de François Piller édifia une brasserie sur la rive alémanique de la Sarine. Celle qui s’appelait encore la Brasserie du Lion sera plus tard rachetée en 1877 par Paul-Alcide Blancpain, un horloger originaire du Jura bernois. Ce protestant industrialise alors le brassage dans un Fribourg encore marqué par la guerre du Sonderbund. Une ville où le pouvoir démocratechrétien se méfie de ces usines, aux patrons trop libéraux et aux ouvriers trop socialistes à son goût. En 1890, c’est un coup de marketing génial qui assoira définitivement l’entreprise. Pour la première fois, un évêque de Fribourg, Gaspard Mermillod, est nommé cardinal. Il est fêté dans sa ville. Pour l’occasion, Blancpain lance une bière du Cardinal. Le succès est total. Il rebaptise sa société. La Brasserie du Cardinal est née.

Quinze ans, plus tard, l’usine quitte la vieille-ville pour s’agrandir sur un site proche de la gare, d’où la cheminée de briques rouges surplombe toujours les rails. «Trois générations de Blancpain vont se succéder, raconte l’historien Jean Steinauer. La famille va marquer son époque. Ce sont des entrepreneurs paternalistes, bienveillants. Ils sont proches de leurs ouvriers et s’engagent pour la collectivité, notamment en construisant le funiculaire. Ils étaient très respectés.» De plus, ils se montrent innovateurs dans la levure de bière (pour la petite histoire, c’est un membre de la famille qui inventera la pâte à tartiner Le Parfait) et les installations fribourgeoises sont parmi les plus modernes d’Europe.

«L’âme de Fribourg était écorchée. On nous arrachait une part de nous»
Dominique de Buman, conseiller national, ancien syndic

Le 3 novembre 1970 sonne la fin de l’âge d’or. La famille Blancpain vend la société, qui devient une holding, Sibra, avec à sa tête un certain Sam Hayek, le frère de Nicolas. Arrive le temps des actionnaires. Entre guerre des prix et investissements hasardeux en Afrique, la société s’affaiblit. «L’une des grandes erreurs, c’est de s’être retiré des petites manifestations de la région», analyse de son côté André Bopp. Fini la petite tente jaune à la brocante ou à la course populaire du coin. L’historien Jean Steinauer parle du début de la «dépossession». En 1991, le brasseur argovien Feldschlösschen, le numéro un suisse, rachète Cardinal.

Pourtant, le 29 octobre 1996, l’annonce de la fermeture du site fribourgeois provoque une incroyable levée de boucliers. Le soir du 6 novembre, plus de 10 000 personnes descendent dans la rue. Du jamais vu. Les politiciens – nous sommes en année électorale –, se mobilisent comme un seul homme. Il y a 220 emplois à sauver et l’honneur d’un canton à venger. «L’âme fribourgeoise était blessée, écorchée, on nous arrachait une part de nous», se souvient le conseiller national Dominique de Buman, alors syndic de la ville. La Suisse romande se solidarise pour ce combat homérique, énième relecture de David contre Goliath. Ça sent les mineurs du Yorkshire, les sidérurgistes lorrains. Au bistrot, on commande la Sponsor pour soutenir la production. Tout le monde veut appuyer le combat des brasseurs de houblon contre les brasseurs d’oseille.

«MOMENTS MAGIQUES»

Quinze mois de bras de fer, une pétition de 116 000 signatures, une menace de boycott feront plier Feldschlösschen. En février 1998, contre toute attente, la direction recule et annonce le maintien du site fribourgeois. La victoire est historique. «Il y avait une telle alchimie, c’était l’alliance sacrée, des moments magiques», s’enthousiasme encore aujourd’hui Dominique de Buman. Naturellement, André Bopp était de la bataille, membre de Point Cardinal, association qui réunissait des personnalités de différents milieux. «On se réunissait tous les lundis. On manifestait presque chaque semaine…» Il y laissera sa santé. En 2002, il sera victime d’un infarctus, suivi d’un deuxième. Aujourd’hui, tout juste retraité, il ne regrette rien: «C’était unique!»

Samedi dernier, il y avait foule devant la brasserie. Plus de 2500 personnes étaient venues marquer leur solidarité une Cardoche à la main. Un succès, même si l’on ne sent pas la magie d’il y a quatorze ans. Les choses ont changé. Le site s’est anémié: il ne tourne plus qu’à 40% de sa capacité et occupe 75 personnes. Le contexte (les ventes de bière en Suisse sont passées de 70 litres par personne et par an en 1996 à 55 litres aujourd’hui) n’est pas favorable. Et comment faire pression sur une direction qui se trouve désormais à l’étranger, à Copenhague, le groupe Feldschlösschen ayant été racheté en 2000 par le géant Carlsberg? Sans compter que les autorités du canton, en plein boom démographique, avec le plus bas taux de chômage romand, semblent moins enclines à se mobiliser pour une industrie vieillissante.

Parmi les manifestants, André Bopp semble résigné. L’homme n’a plus qu’une certitude: «Je ne boirai plus de Cardinal si elle n’est plus brassée à Fribourg!»



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Tags: bière, Brasserie du Cardinal, Fribourg Aller en haut de page Haut de page

 

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