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DROIT ET ARGENT
QUI A PEUR DES AGENCES DE NOTATION?
On les appelle, les «big three», les «trois grandes»: MOODY’S, STANDARD AND POOR’S et FITCH RATINGS. Leurs évaluations font trembler les puissants, mais quel est le véritable pouvoir des agences de notation?

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 15.11.2011

Triple A, double B ou simple C: le destin de nations entières semble aujourd’hui ne tenir plus qu’à trois petites lettres. Trois caractères délivrés par autant d’agences de notation qui auraient le pouvoir de précipiter la chute de pays comme la Grèce, le Portugal ou l’Italie, ou la faculté de déstabiliser la grande Amérique. Mais qui sont ces agences de notation? Ont-elles vraiment le pouvoir qu’on leur prête? Comment fonctionnent-elles? D’où vient leur importance? L’illustré mène l’enquête.

QUI SONT CES AGENCES?

Moody’s, Standard and Poor’s, Fitch Ratings: trois noms qui résonnent comme un coup de fusil pour ceux qui peinent à honorer leurs dettes. Tout commence d’ailleurs au temps des pionniers américains. Les compagnies de chemins de fer doivent lever d’énormes fonds pour financer la construction des lignes qui traversent le pays. En 1860, Henry Vanum Poor a l’idée de fournir un livre de données sur l’état financier et l’organisation des différentes compagnies à l’usage des investisseurs potentiels. John Moody, en 1909, développe la même idée en vendant des études statistiques sur ces mêmes compagnies, bientôt suivi par la Standard Statistic Company (1922) – qui fusionnera avec la Poor’s Company en 1943 –, et la Fitch Publishing Company (1926). C’est John Moody qui est le premier à utiliser des notes pour juger de la solvabilité des entreprises, de AAA pour les plus solvables à F pour celles en défaut de paiement. Standard and Poor’s, de son côté, a fondé en 1957 le S&P 500, soit l’indice boursier basé sur les 500 plus grandes sociétés cotées à la Bourse américaine, l’indice de référence de l’économie US. A elles seules, ces trois agences représentent près de 95% du marché. Fitch emploie plus de 2000 collaborateurs dans le monde, Moody’s 4700 et Standard and Poor’s 6700. La plus grande des agences est en main du groupe McGraw Hill, Moody’s est détenue en partie par le financier Warren Buffet (13%) et Fitch Ratings appartient depuis 1998 au holding français Fimalac.

COMMENT FONCTIONNENT-ELLES?

A la base et jusque dans les années 70, les investisseurs, en achetant les bulletins d’analyses des agences, payaient pour recevoir des informations sur la solvabilité des entreprises dans lesquelles ils souhaitaient investir. Par la suite, le rapport s’est inversé. Ce sont les entreprises elles-mêmes qui deviennent clientes et qui financent leur propre notation, outil désormais indispensable pour elles afin d’attirer les investissements. L’ironie de l’histoire est que les Etats qui critiquent aujourd’hui les agences de notation sont à l’origine de leur prospérité. Après la crise de 1929, les autorités financières américaines ont ainsi contraint les banques à se séparer des titres jugés spéculatifs sur la base de ces notations, institutionnalisant du coup leur utilisation. «L’influence des agences s’est encore renforcée au cours des décennies suivantes par la multiplication des réglementations incorporant les ratings et concernant non seulement les banques, mais aussi les fonds de pension et d’investissement, écrit l’économiste Norbert Gaillard, auteur de plusieurs publications sur les agences. Les normes de Bâle II sur les fonds propres, adoptées en 2004, entérinent le rôle primordial de la notation pour les acteurs économiques et financiers, les différentes catégories d’exposition au risque de crédit étant désormais fonction de la note attribuée aux actifs des banques.»

MAIS QUEL EST LEUR POUVOIR RÉEL?

En fait, les agences sont un peu victimes de leur succès. Jugées incontournables, leurs analyses sont devenues une référence alors qu’elles ne devraient être qu’un outil parmi d’autres pour estimer l’opportunité d’un financement. «Tout le monde devrait avoir la capacité de disposer d’informations concernant la solvabilité des entreprises publiques et privées. Aujourd’hui, on a l’impression que chacun attend fébrilement les annonces de Moody’s ou Standard and Poor’s», constate François Savary, directeur des investissements de la banque Reyl, à Genève. Le problème est que certains fonds et certains investisseurs sont liés aux notations. Si un organisme perd un A par exemple, ils devront automatiquement se séparer de ses titres. En résulte un effet boule de neige. C’est ce que l’on reproche d’ailleurs essentiellement aux agences de notation: être procycliques et, ainsi, peser sur la tête de ceux qui sont déjà en difficulté. «En général, les marchés ont déjà anticipé les annonces. L’abaissement d’une note est plus une sanction qu’une prévision», poursuit François Savary.

Les agences fonctionnent en fait comme une caisse de résonance amenant sous une lumière crue un problème dans le fond déjà connu. Mais l’effet n’est pas négligeable, car cette notation détermine en partie la capacité des Etats à refinancer leurs dettes. Si votre note est abaissée, on vous prêtera moins facilement de l’argent et avec un taux d’intérêt plus élevé.

PEUVENT-ELLES FAIRE TOMBER LES NATIONS?

«Non, poursuit le banquier genevois. Les agences de notation évaluent la qualité d’un débiteur privé ou étatique, c’est tout. Ce sont les politiques qui font la pluie et le beau temps. Le problème de l’Italie, par exemple, n’est pas que sa note soit abaissée, c’est son incapacité à gérer ses finances publiques. Or, comme 1000 milliards de sa dette arrivent à échéance, elle doit se refinancer dans un marché qui ne lui fait plus confiance, là est tout le problème.» Croire par ailleurs que la note de Standard and Poor’s définit une fois pour toutes et complètement le marché serait erroné. En effet, lorsque l’agence a abaissé la note des Etats-Unis le 5 août dernier, l’abaissant de AAA à AA+, la capacité de refinancement du pays n’en a pas été remise en question pour autant. Les bons du Trésor américains se sont échangés plus cher après l’annonce qu’avant...

QUELLE EST LEUR CRÉDIBILITÉ?

Il est presque comique de voir à quel point on prend soudain tellement au sérieux les prévisions d’agences qui n’ont pourtant pas vu venir la crise des subprimes en 2007 et qui, en 2001, notaient encore d’un excellent A l’entreprise Enron, un jour avant sa faillite. Les agences véhiculent leur lot de casseroles. Une enquête est d’ailleurs ouverte concernant leur rôle dans la crise des subprimes. «L’essor de la titrisation dans les années 90 a incité de nombreuses entreprises à solliciter les agences au moment des montages financiers, en vue de maximiser la note des produits structurés destinés à être émis, souligne Norbert Gaillard. Cette pratique a fait naître des conflits d’intérêts majeurs, les agences s’engageant dans une activité de conseil auprès d’entités qu’elles doivent ultérieurement noter.» Ainsi, la notation sur les produits structurés, ces montages de différentes parts de dettes mises ensemble, représentait jusqu’à 50% du revenu des big three! «Il faudra qu’on explique comment, en réunissant quatre dettes pourries, on a fait un produit triple A, remarque François Savary. Comment les agences ont-elles pu passer à côté de cela? Je crois qu’il y a eu une naïveté collective dans le cadre des subprimes.»

De même, on peut se poser la question du sens d’une notation qui fait des Etats-Unis un moins bon débiteur que le Luxembourg. «A vous de juger, répond le Genevois. Moi, je ne crois pas à un risque de défaut des Etats-Unis. La vertu de l’abaissement de cette note est de mettre en avant la nécessité de considérer le budget de manière économique, de réfléchir aux dépenses et à la capacité de gérer les revenus.»

Grèce, Italie, Espagne, Etats-Unis, tous ont vu leur note partir à la baisse, et le triple A de la France branle sérieusement au manche. Jamais les agences de notation n’ont paru avoir autant d’ajustements à réaliser. «On leur reproche d’avoir mal perçu les risques des subprimes, analyse François Savary. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui elles essaient de se racheter une virginité en étant assez pessimistes sur les dettes souveraines.» Et si, à côté des données objectives que sont les ratios entre dettes, exportations, recettes budgétaires et PIB, reste toujours une part d’inconnue dans l’appréciation des risques politiques liés à la situation de chaque Etat.



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Tags: «big three», agences de notation, argent, Moody’s, Standard and Poor’s, Fitch Ratings Aller en haut de page Haut de page

 

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