Cuche était le favori, c’est Défago qui surgit. A 32 ans, le Morginois s’adjuge l’or. Tout comme Simi et le fondeur Dario Cologna. Incroyable!
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Yan Pauchard - Mis en ligne le 16.02.2010
Il lève un poing rageur vers le ciel, se laisse tomber dans les matelas de protection. Il hurle. Il sait. Didier Défago sait qu’il a réalisé la course de sa vie. Réalise-t-il déjà l’étendue de son exploit? Pense-t-il à Alexane et Timéo, ses deux petits bouts restés à Morgins? A 32 ans, il est champion olympique. Vingt-deux ans après Pirmin Zurbriggen à Calgary, un Suisse, un Valaisan, remonte sur la plus haute marche du podium de la descente, l’épreuve reine des Jeux. «J’avais vu à la reconnaissance que la piste allait taper. Mais j’étais prêt à me battre de la première porte jusqu’à la dernière», glisse-t-il dans l’aire d’arrivée de Whistler Creekside, concentré, encore dans sa course.
Et dire que Didier Défago n’était pas sûr de participer à la course. Malgré une deuxième place à Bormio, les officiels de Swiss Olympic ne l’avaient pas qualifié d’office, au contraire de Didier Cuche et de Carlo Janka. Il a dû se battre jusqu’au bout aux entraînements pour gagner sa place, au forceps. Un affront pour le Valaisan, sixième au classement mondial de la descente. Croisé au village olympique la semaine auparavant, Didier Défago râlait: «On va me faire courir jusqu’à la veille de la course.» Lors du premier entraînement, on l’a même entendu lâcher un juron bien sonore à l’arrivée. Didier Défago avait la rage.
Cette victoire sonne comme une douce revanche. Le Valaisan a toujours vécu dans l’ombre de l’autre Didier, Cuche, l’autre Romand de l’équipe de Suisse. Au Neuchâtelois, sportif suisse de l’année 2009, tous les honneurs, pendant que le Valaisan, plus renfermé, plus timide, ne récoltait que des félicitations polies pour son doublé à Kitzbühel et au Lauberhorn. Un exploit pourtant historique. Au Canada, une fois encore, tous les regards étaient portés sur le skieur des Bugnenets. «Le favori, clairement c’est Cuche», lâchait Carlo Janka. Un avis sous forme de sentence partagé par l’ensemble des médias internationaux, qui tressaient déjà des lauriers à la «valeur refuge du ski suisse», au «général de l’armada helvétique». «Aucun ne mérite plus de gagner cette descente que Cuche», osait même le Français Antoine Dénériaz, le champion olympique en titre.
Quelques voix cependant mettaient en garde. Ainsi, l’ancien descendeur William Besse et consultant TV confiait quelques minutes avant le lancement de la course: «Il ne faut pas oublier Déf’. S’il arrive à claquer une course sans erreur, il sera devant.» Prémonitoire. Il est vrai que le skieur de Morgins est connu pour son irrégularité. Il a souvent manqué les grands rendez-vous. Son meilleur classement aux JO reste une sixième place au super-G de Salt Lake City en 2002. Quatre ans plus tard, il ne sera que 26e de la descente de Turin.
La déception de Cuche
Mais aujourd’hui tout est oublié, les galères, les vingtièmes places. Didier Défago est champion olympique. Un titre qui ne doit rien à personne. Il devance sur le podium deux ténors du circuit: le costaud Norvégien Aksel Lund Svindal et le fantasque Américain Bode Miller. Le bonheur du Valaisan contraste avec le masque de Didier Cuche, «seulement» sixième sur la piste Dave Murray. Ses derniers Jeux. C’est dur. «Je ne comprends pas, explique-t-il. Je me sentais bien tout au long du tracé. J’ai «tué» ma vitesse dans un virage à la fin. C’est dommage que cela m’arrive aux Jeux, car normalement je suis un bon finisseur. Il faudra analyser ce qui s’est passé.» Dans le public, les membres de son fan-club accusent le coup. Ils y ont cru jusqu’au bout. Mais ils félicitent sportivement le vainqueur. «C’est la course. Il reste encore deux épreuves pour notre Cuche, le super-G et le géant», lancent-ils, confiants.
Dans l’aire d’arrivée, c’est déjà l’heure du podium. Didier Défago sourit. Juste avant, il a confié son soulagement à la télévision: «Ça faisait tellement longtemps que je cours après un titre majeur.» Sur la plus haute marche, il lève un poing au ciel, heureux, en paix avec lui-même.
Les Didier, destins croisés
Défago et Cuche. Didier et
Didier. Deux trajectoires qui se font face, se croisent et se stimulent
depuis près d’une décennie, comme dans un jeu vidéo. De trois ans plus
jeune, le Valaisan arrive au sommet un temps après son aîné. Humble
gosse de Morgins, il commence par côtoyer Cuche au détour de quelques
courses interrégionales. «J’étais un gamin qui n’osait pas approcher
les caïds», rit-il. Timide, le futur champion olympique. Avec le
slalomeur Steve Locher, son modèle et premier camarade de chambre, il
avait agi pareil: impossible de lui demander un autographe. Le champion
valaisan retiré, Cuche prend sa place dans la chambre. Amis en privé,
adversaires sur la piste. Comme en 2003, aux Mondiaux de Saint-Moritz,
où ils se battent pour la dernière place qualificative. «On s’entend
vraiment bien, on complote souvent ensemble, confie alors Déf’. Mais
sur la piste, c’est la compétition. Que ce soit ton frère ou un autre,
c’est un concurrent.» Fair-play, Didier Cuche en convient: «Déf’ est un
ami, mais en course il devient un concurrent comme les autres. C’est un
battant, toujours prêt à en découdre. En même temps, il a une manière
décontractée de skier, un peu comme Bode Miller. Il a cette faculté de
laisser aller ses skis à l’extrême.» Une fois Défago en lumière, comme
il gagne le Lauberhorn et la Streif en 2009. Une fois Cuche sous les
flashs, quand il devient champion du monde un mois plus tard. Rivalité
perpétuelle, positive. Tous deux ont longtemps attendu que les succès
viennent. Impossible de gagner ensemble, mais ils se doivent beaucoup
et le savent.
Cologna dans la légende du fond
Le maillot rouge qui
déboule sur le stade de Whistler Mountain après avoir volé sur la neige
pendant 15 kilomètres, la foulée du fondeur qui s’amplifie, les
adversaires doublés à une telle vitesse qu’on dirait un express. Un
éclair écarlate. Vite, une pensée pour Boris Aquadro, paix à son âme,
qui aurait pleuré en commentant cela: un skieur de fond suisse champion
olympique, le successeur des Mieto, Formo, Wassberg, ces grands
Scandinaves venus du froid. Cologna aussi en vient. De ce val Müstair
niché au fond des Grisons, exactement au coin de la Suisse quand on le
cherche sur une carte.
Il y a appris la simplicité,
l’authenticité. Pour que lui et ses frères Andrea et Gianluca puissent
partir au gymnase dès l’âge de 16 ans, ses parents ont vendu la maison
familiale. «Nous ne vivions pas dans le luxe. Cela m’a appris à
souffrir», dit-il. La même retenue que Janka, le regard droit, le mot
prudent. La victoire brute et simple, à jamais.