C’était quelques jours après la mort de Michael Jackson, le 25 juin dernier. Un journaliste au grand cœur avait voulu consoler le boss de la firme américaine AEG, qui organisait les concerts du King of the Pop: «Ce doit être terrible pour vous, ces cinquante dates à Londres qu’il va vous falloir rembourser. L’horrible manque à gagner!» Honnête, le businessman californien s’était fendu d’un léger sourire: «Ne vous faites pas trop de souci pour nous. Avec ce que nous allons vendre comme disques, nous allons nous refaire.»
On a eu raison de ne pas s’inquiéter. Les dépositaires du fonds Jackson volent et surfent sur la vague d’émotions créée par la disparition de la star. Paradoxe: elle qui accusait 400 millions de dollars de dettes le jour de son trépas et s’apprêtait à s’embarquer pour une tournée exténuante afin de satisfaire ses créanciers vaut mille fois davantage morte que vivante.
Exécuteur des volontés de Jackson, l’avocat John Branca ne le cache pas, chiffres à l’appui: «Nous avons déjà épongé 200 millions de dettes et, si tout se passe comme espéré, nous recevrons encore 200 millions d’ici à la fin de l’année. Ensuite, rien qu’avec les ventes des disques et des produits dérivés, nous tablons sur un revenu de 50 millions par an.» Presque autant qu’Elvis. Plus de vingt ans après sa disparition, le King engrange encore 60 millions annuels.
80 heures d’images
Autour de la dépouille à peine enterrée, les projets pullulent. Le plus formidable d’entre eux fera rougeoyer l’automne: un film, intitulé This is it. Pour la bagatelle de 60 millions de dollars versés à AEG (inutile de lancer une collecte pour eux, on le répète), les studios Sony ont acquis, après avoir été mis en concurrence avec d’autres labels, les droits des 80 heures d’images du show que la star répétait jusqu’à la veille de sa mort. Des rushs pris sur la scène ou dans les coulisses du Staples Center, à Los Angeles, là même où eut lieu la cérémonie en sa mémoire, le 7 juillet, ces profondes voix noires, celle de Stevie Wonder en tête, enveloppant d’une onde envoûtante le cercueil doré.
Ce film est réalisé par le chorégraphe Kenny Ortega, connu pour avoir dirigé Dirty Dancing ou High School Musical. Il promet le meilleur: «Quand nous avons commencé à assembler ces prises, nous avons réalisé que nous avions à disposition un matériel extraordinaire, unique, spécial. Les fans vont voir Michael comme jamais. C’est direct, émouvant, puissant.»
A production d’exception, marketing d’enfer: les billets seront mis en vente dès le 27 septembre, plus d’un mois avant la sortie du film. Celle-ci est fixée au mercredi 28 octobre. La veille de halloween, un des week-ends les plus favorables pour le cinéma aux Etats-Unis. Surtout, tactique habile, le film ne sera visible que pendant une durée de deux semaines. Et ensuite: CD et DVD juste avant Noël.
Files interminables, événement mondial programmé. Exactement ce qu’aurait souhaité Jackson. John Branca, son exécuteur, en est convaincu. Brouillé avec la star depuis 2006, il s’est réconcilié avec elle… huit jours avant sa mort. «Je savais que Michael aimait les souvenirs et se jetait sur les produits dérivés de Star Trek ou d’Elvis. Je l’ai rencontré pour lui soumettre une liste de projets: un film, un livre, un spectacle à Broadway, une fête de charité avec Michelle Obama et Oprah Winfrey. Des célébrations grandioses comme Michael les aimait.» Bien vu: «John, you’re back!» s’est exclamé le chanteur.
Concert au château
Le film s’accompagnera d’une exposition monumentale, avec une collection d’objets ayant appartenu à la star. Elle devrait rapporter environ 6 millions de dollars et aura lieu dans trois villes du monde. La première d’entre elles serait Londres.
La commémoration sera chantée, elle envahira les scènes. Le premier concert-hommage flamboiera sur le parvis du palais de Schönbrunn, à Vienne. Trois heures, 85 000 spectateurs, le 26 septembre prochain. Organisateur, Jermaine Jackson a préféré ce lieu à Londres, car son frère, dit-il, «adorait les châteaux». Parmi les artistes pressentis pour interpréter une vingtaine de titres de l’artiste, citons Madonna, Lionel Ritchie, Whitney Houston, U2. Dès le 20 août dernier, date de l’ouverture de la location, près d’un million de personnes ont tenté de décrocher une des places, qui coûtent de 63 à 518 euros. Les déçus se consoleront avec un livre volumineux qui sortira en décembre: 400 pages et 12 kilos, cédés pour le prix d’ami de 165 euros jusqu’à fin septembre, 330 par la suite.
La frénésie n’épargne par l’internet. Sur les sites, les objets en rapport avec Jackson déboulent en un constant tsunami. Le samedi suivant sa mort, plus de 45 000 objets liés au roi de la pop étaient déjà offerts sur eBay. L’offre allait du nom de domaine «michaeljacksonmemorial.com», proposé pour 1 million de dollars, aux exemplaires de journaux quotidiens annonçant la triste nouvelle, pour 99 cents. Sur ebay.fr, 1647 propositions sont encore en cours. Une figurine de Billie Jean? 1150 euros. Un vinyle du morceau Smile qualifié de mégarare? 750 euros.
En magasins, les disques s’arrachent. Fournisseur pour les grandes surfaces en Suisse alémanique et en Suisse romande, Carlo Jacomet n’en revient pas. «C’est 800% de progression par rapport à avant sa mort. Il ne vendait presque plus rien…» Les marchands livrent leurs chiffres avec parcimonie, mais on estime à 20% l’augmentation du chiffre d’affaires dans les rayons de disques des grandes surfaces, soit environ 50 000 CD vendus en Suisse depuis fin juin. Dans le monde, le Los Angeles Times estime les ventes globales à 9 millions d’albums.
Des inédits à gogo
It’s over et tout commence. John Branca confie qu’il existe environ 60 morceaux non commercialisés de Jackson. Boostés par la machine de promotion US, les inédits vont gaiement jalonner les prochaines années. On sait que Jackson enregistrait et produisait une trentaine de titres pour chaque album, avant de n’en conserver qu’une douzaine. Tommy Motola, PDG de Sony, parle par exemple d’une ou deux bombes à retardement exhumables des sessions Thriller. Will.I.Am, tête pensante des Black Eyed Peas – actuellement le groupe de hiphop soul le plus vendu du monde – aurait aussi récemment mis en boîte cinq chansons avec Jackson, dont un hommage à James Brown. Beat it!
Pas triste, le cimetière de Forest Lawn
Si les morts
pouvaient s’amuser comme avant, Michael Jackson ne s’ennuierait pas une
seconde. Avec les voisins qu’on lui a choisis dans le cimetière de
Forest Lawn, dans la banlieue nord de Los Angeles, il passerait de
gaies et belles soirées. Il pourrait siffloter sa chanson préférée,
Smile, avec son interprète, Nat King Cole. Eprouver le romantisme des
grands amoureux Clark Gable, Humphrey Bogart et Carole Lombard. Se
régaler de cartoons avec Tex Avery, Walt Disney et Bob Kane, le
créateur de Batman. Rire avec Stan Laurel et Buster Keaton. Jammer
jusqu’au bout de la nuit avec Sammy Davis Jr.
Il y sera enfin
tranquille. Créé en 1917 par Hubert Eaton, l’endroit se veut joyeux:
grands arbres, fraîches fontaines et larges parcs le parsèment sur une
superficie de 120 hectares. Ici et là apparaissent des merveilles,
telles que la plus grande opale noire ou la plus grande toile
religieuse. Des milliers de mariages y ont été célébrés, dont celui de
Ronald Reagan.
Aucune chance pour les fans de venir s’y
recueillir. Il est impossible d’approcher le portail à moins d’une
centaine de mètres. Vigiles et caméras de surveillance font de Forest
Lawn l’un des cimetières les plus gardés de la planète.
Jackson y
recevra souvent la visite de sa famille. Leur demeure d’Encino n’est
éloignée que de deux kilomètres. Jermaine et les autres se
recueilleront dans le Grand Mausolée, devant les magnifiques
reproductions de Michel-Ange ou de Léonard de Vinci. Puis la paix
reviendra.
Témoignage
«J’aime tout chez Michael Jackson»
Melody,
14 ans, n’écoute plus que du Michael Jackson. Comme beaucoup d’autres
jeunes, elle l’a découvert à sa mort et est devenue une vraie fan.
La
chambre de Melody est un temple à la mémoire de Michael Jackson. Prise
de fièvre acheteuse, elle collectionne depuis plus de deux mois tous
les objets estampillés Jackson: albums, livres, films, chapeau,
lunettes… Les posters de chevaux ont été remplacés par ceux de son
idole. Pourtant, elle n’a pas connu l’époque de gloire du roi de la
pop. Et elle n’aime pas les années disco. Son style de musique
jusqu’ici: le reggaeton et le rap. Des goûts propres à sa génération.
Sa passion pour le chanteur s’est révélée à l’école, lors d’un cours de
musique. «Le prof nous a montré des clips de Michael en son hommage et
je les ai trouvés magnifiques», expliquet- elle. Elle aime tout chez
lui: sa musique, ses costumes, sa manière de danser, sa vie, son
physique. Son physique vraiment? «Oui, à tous les stades de sa vie, je
le trouve trop beau», répondelle. Et, pour ce qui est des scandales qui
l’entourent, elle trouve que «les gens ont fait beaucoup de mal à
Michael avec toutes ces rumeurs. Lui, pourtant, a toujours voulu aider
les enfants.» Ses amis ne partagent pas son enthousiasme pour la star,
mais qu’importe, Melody le défend bec et ongles. Pas trop dur d’être
fan d’un mort? «Si, c’est horrible. J’ai parfois envie de pleurer en
écoutant ses chansons. Mais l’entendre me stimule. Je l’aime pour
toujours.»