Dans ce chalet joliment rangé de Schönried, près de Gstaad, il y a un drôle d’objet dans un tiroir de la chambre à coucher. Un cylindre vide et allongé, avec un système de pompe. Walter Raaflaub le sort de son étui, sans l’ombre d’une gêne. Il explique que cette machine a pour fonction de tirer le sang dans le pénis pour le durcir, voilà.
Ce médecin à la retraite est comme ça, direct, c’est à prendre ou à laisser. Il a décidé de partager son expérience avec le plus grand nombre, de briser cette chape de silence et de souffrance que beaucoup d’hommes et de couples entretiennent. Cet outil l’aide, il s’en sert. Avant qu’un cancer de la prostate s’abatte sur lui et le rende impuissant et incontinent, il n’aurait jamais imaginé l’importance qu’un tel objet aurait pour lui. Maintenant, il l’écrit et il aimerait que son exemple soit utile, encourage les couples à se parler.
«UN SIMPLE JOURNAL»
Le livre* de Walter Raaflaub sort ces jours en Romandie. Publié en 2007 en Suisse alémanique, il y est devenu un best-seller. Plus de 10 000 exemplaires vendus, des centaines de lettres reçues qu’il a rangées dans deux gros classeurs. Il en est encore étonné. «Au départ, c’était un simple journal, écrit le soir et courant sur quatre ans. Je l’ai écrit pour me calmer.»
Alors il raconte, volubile. A son côté, sa femme Renata acquiesce, ponctue. Elle est anesthésiste à l’hôpital de Saanen, le dernier sourire des opérés avant de s’endormir.
Sa prostate le tracassait depuis longtemps. Trois biopsies en trois ans, chacune plus désagréable que les précédentes et des douleurs qui duraient. Une histologie suspecte, une inflammation chronique, qui nécessitait de se lever trois à quatre fois par nuit pour uriner. En fin de compte, c’est lui qui a insisté pour être opéré.
Le récit commence par la première opération exploratoire, en novembre 2002. Une porte qui s’ouvre et un urologue qui entre dans sa chambre d’hôpital. Il s’assied au bord du lit de Walter et prononce ces mots barbares, dont tous deux connaissent la portée. Carcinome. Cancer.
Il se souvient d’avoir regardé l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau par la fenêtre. «Ce spectacle de montagnes éternelles m’exaspérait. Le message était évident: tu n’as pas d’échappatoire.»
L’opération suivante, lourde, destinée à extraire entièrement la prostate, est fixée pour six mois plus tard, en avril. Il existe un risque d’incontinence et d’impuissance. Il en parle avec son épouse, longuement, comme ils le font toujours.
«L’URINE S’ÉCOULAIT»
Le réveil est plus dur qu’imaginé. L’opération a occasionné des complications, une hémorragie. Il se retrouve incontinent. Obligé de se servir de couches. «J’en ai presque oublié le cancer. On ne peut imaginer une telle humiliation. Je ne sentais plus rien. Je me souviens d’être sorti de ma voiture sur le parking d’un café. L’urine s’écoulait des deux jambes. Des chauffeurs de camions se sont mis à rire.»
Même drame dans son cabinet, en pleine consultation. Il n’a que le temps de planter là sa patiente et de filer aux WC. Le supplice est quotidien, il doit penser à avoir ses couches partout à sa portée, sa femme le lui rappelle régulièrement. Il ne contrôle plus rien.
Tout aussi grave, il se réveille impuissant. «Ce fut bien plus affreux que je ne l’imaginais. J’ai bien essayé de voir des films érotiques, de regarder des publicités. Rien ne se passait.»
«A proximité d’une femme, je détournais les yeux»
Walter Raaflaub
Ce manque, dont il avait pourtant imaginé la possibilité, modifie peu à peu son caractère, à sa propre surprise. «Je me suis fermé, je ne pouvais plus parler, notamment à ma femme. Alors que le dialogue était ma force, autant en tant que médecin que mari.»
A cet instant-là, Walter Raaflaub n’est plus que l’ombre du praticien aimé dans sa bourgade, celui qui voyait trente patients par jour, avait deux fils formidables et une épouse aimante. Celui qui, gai et actif, instituteur jusqu’à 39 ans, avait osé reprendre des études pour exercer le métier de ses rêves, médecin. Celui qui fut aussi chauffeur de taxi et véhicula même Polanski ou le petit chien de Liz Taylor. Celui qui taquine volontiers la plume et a écrit la biographie du grand champion de ski Michael von Grünigen.
Sa femme le redécouvre, après trente ans de mariage: «Je ne le reconnaissais plus. Lui, si ouvert, a tout à coup hissé comme une barrière entre nous. Il me repoussait quand je voulais m’approcher.» Il hoche la tête: «A proximité d’une femme, je détournais les yeux. Je me disais: «Ne me regarde pas, je suis impuissant…» Elle en a été bouleversée: «Je me dis aujourd’hui que les hommes sont doubles. Il y a eux et ce truc entre leurs jambes, comme deux personnalités différentes.»
Un dimanche matin, s’asseyant sur leur belle terrasse bernoise, il va jusqu’à lui glisser: «Cherche-toi un autre homme. Quel est le sens si je reste en vie?»
Trois mois après l’opération, alors qu’ils doivent sortir chez des amis, tout explose. Elle est en train de se maquiller quand il lui conseille de ne pas trop utiliser de make-up. Elle fond en larmes: «Mais c’est tout ce qui me reste! Je ne reçois plus rien de toi!»
Alors ils réagissent. Il leur faudra du temps, de l’humour, de l’application.
De l’humour, mieux vaut en être pourvu quand une des solutions consiste à s’injecter le contenu d’une ampoule dans le pénis avec une seringue. Il sourit: «Je revois ma femme assise dans notre salon, en train de lire le mode d’emploi.»
Ils essaient, tâtonnent, persévèrent. Des fioles envoyées dans une enveloppe par un patient lui conviennent. Il a des résultats, il se remet à espérer.
ROMANTISME À OUBLIER
Et il y a cette pompe, dans un tiroir de la chambre à coucher. Il hésite: «Attention: pour l’utiliser, il faut être un couple expérimenté et oublier le romantisme. Il faut se préparer.»
Sa femme le sauve. Elle lui répète qu’elle ne l’a pas épousé pour sa virilité. Que, s’ils se sont mis ensemble, c’était pour le rester toute leur vie. Que, pour elle, le sexe n’est qu’une mince couche sucrée sur le gâteau de la vie. Il écoute, un peu. «Elle a été fantastique.»
Aujourd’hui, huit ans après, il s’est fait greffer une prothèse en guise de sphincter et n’a plus d’incontinence. Il se munit juste d’un protège-slip dans sa poche, par précaution. Il s’interrompt: «Pourquoi ne pas parler de tout cela? J’ai fait ce livre dans ce but: aider les couples qui n’arrivent pas à communiquer.» Il donne des conférences, accepte toutes les invitations. Il arrive souvent que des gens pleurent dans la salle.
Il se souvient d’une récente soirée d’information au Palais de Beaulieu. Six cents personnes massées, attentives, beaucoup de couples. L’animateur était Jean-Philippe Rapp, il a tendu le micro à Renata. Elle s’est adressée aux hommes. «Vous devez savoir que les femmes ont beaucoup plus de compréhension que vous ne l’imaginez», a-t-elle glissé.
A cette évocation, ils se regardent et se serrent la main, longtemps.
* Une nouvelle vie d’homme, par le Dr Walter Raaflaub, Editions Favre. Préface de Jean-Philippe Rapp.
«IL FAUT UN DÉPISTAGE DÈS L’ÂGE DE 40 ANS!»
Président de Prosca, une association de soutien aux personnes touchées par le cancer de la prostate, le Dr Vincent Griesser réagit.
Le cas de Walter Raaflaub est-il courant?
Non, il est exceptionnel par l’accumulation des problèmes. La majorité des cas se passe de manière plus favorable. Ce témoignage montre aussi qu’il est possible de faire face. Nous devons cependant constater que les effets adverses des patients traités pour un cancer de la prostate sont mal documentés et nous voulons entreprendre une étude pour obtenir des chiffres précis. Au sein de notre association, plusieurs hommes vivent avec une incontinence et des troubles de l’érection parfois sévères, ce qui affecte de manière importante leur qualité de vie.
Quelles précautions contre ce cancer conseillez-vous?
Un dépistage à partir de 40 ans, en particulier pour les hommes à risque. En effet, les hommes avec un parent proche ayant déjà eu ce cancer de la prostate ont un risque augmenté d’en avoir un. Le dépistage doit être discuté avec son médecin traitant lors d’un contrôle.
En quoi consiste ce contrôle?
Une simple prise de sang suffit pour doser le PSA (antigène spécifique de la prostate). Ce cancer est une maladie insidieuse. Il n’engendre aucune douleur particulière à un stade précoce. C’est pourquoi il est si important de le diagnostiquer tôt.
Existe-t-il un tabou autour de cette maladie?
Massif. Il touche à la sphère intime, à la représentation de la masculinité. On connaît mal cette maladie. On dit par exemple qu’elle n’affecte que les vieux messieurs. Faux, elle apparaît de plus en plus tôt.
LES CHIFFRES
Deuxième cause de mortalité masculine en Suisse, soit 1300 décès par an.
Chaque jour, 15 hommes apprennent qu’ils en souffrent.
Le cancer le plus fréquent chez l’homme (29,1%).
Grâce à un dépistage précoce, 50% de mortalité en moins (étude suédoise).
ADRESSES
Prosca, info: www.prosca.net Hotline: 022 322 13 13.
Europa Uomo, Coalition suisse contre le cancer de la prostate. Info: www.europa-uomo.ch