La Suisse grelotte dans la neige, l’Argentine suffoque sous le soleil et Carla Del Ponte rayonne dans son bureau climatisé de l’ambassade suisse, au centre de Buenos Aires. Bronzée et radieuse, elle a le sourire de la revanche. Que n’avait-on pas dit et entendu, à l’époque, sur l’entêtement de l’actuelle ambassadrice à ouvrir des enquêtes qui n’aboutissaient pas toujours lorsqu’elle était procureure générale du Tribunal pénal international (TPIY) à La Haye? Aujourd’hui, la publication du rapport de Dick Marty, la semaine dernière en Suisse, à des milliers de kilomètres d’ici, lui donne enfin raison. La révélation en 2008 – quelques lignes seulement dans son autobiographie parue en plusieurs langues – d’un trafic d’organes humains en Albanie commandité par l’UÇK, l’armée de libération du Kosovo pendant le conflit des Balkans, avait mis le feu aux poudres. Elle paraît désormais apaisée et heureuse. Dans quelques semaines, en février prochain, elle quittera ses fonctions pour couler officiellement une retraite bien méritée au Tessin. Mais elle pourrait bien ne pas s’arrêter là.
Madame l’Ambassadrice, vous estimez-vous réhabilitée par la publication, la semaine dernière, du rapport de Dick Marty dénonçant le trafic d’organes au Kosovo?
Non, je n’avais pas besoin d’être réhabilitée! A l’époque, j’avais fait mon travail, c’est tout. Je n’avais pu le terminer – ça fait hélas partie du travail normal d’un procureur –, mais les faits étaient quand même là. A l’époque, bien sûr, ces attaques m’avaient fait mal. Alors, oui, ça m’a fait du bien, c’est vrai, d’apprendre non seulement que j’avais raison, mais surtout qu’il y avait bien davantage d’éléments concrets que je ne le pensais. Je suis très reconnaissante au Conseil de l’Europe et à la commission de Dick Marty d’avoir fait un aussi bon travail. Maintenant, bien sûr, j’espère qu’on diligente une enquête formelle et qu’on puisse recueillir toutes les preuves.
Il aura fallu finalement deux Tessinois pour faire avancer ce dossier sensible. Vous vous connaissez?
Oui, on s’est bien connus, mais il y a très longtemps de cela, à Bellinzone, puis nous nous sommes perdus de vue. On s’est revus en août l’année passée seulement, en Suisse, lorsqu’il m’a interrogée sur cette affaire.
Vous souvenez-vous comment toute cette affaire a démarré pour vous?
Oui, je m’en souviens très bien. Les premiers éléments que j’avais pu recueillir à l’époque provenaient d’un rapport de mes investigateurs au Kosovo, qui me disaient avoir entendu parler d’un trafic d’organes. Ils étaient tombés là-dessus lors d’une enquête plus vaste que nous menions sur 300 ou 400 Serbes disparus, dont nous recherchions les responsables pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre.
Quand j’ai lu le premier rapport, je ne pouvais pas y croire, ça dépassait l’imagination. Une histoire pareille, on ne peut même pas imaginer en faire un film parce que personne ne vous croirait. Mais on ne peut pas travailler sur des considérations personnelles. J’ai donc demandé ensuite qu’on interroge les personnes à l’origine de ces informations. Nous nous sommes heurtés à une première difficulté, car c’étaient des journalistes qui refusaient bien sûr de communiquer leurs sources.
«Oui, j’aimerais bien qu’on me confie une nouvelle enquête sur le trafic d’organes»
Carla Del Ponte
Mais nous avons quand même réussi à avoir quelques noms. Et dans les pages de leurs procèsverbaux d’audition ressortait toujours l’existence de cette fameuse maison jaune. J’étais encore assez sceptique. Nous avons demandé par commission rogatoire à pouvoir visiter cet endroit, où l’on a effectivement retrouvé des seringues et du sang – une visite qui s’est effectuée dans des conditions difficiles, l’Albanie voyait l’arrivée de nos enquêteurs d’un assez mauvais œil. Mais on est arrivés à un stade où les indices étaient toujours plus concrets. Nous avions également des informations sur une fosse commune en Albanie où seraient enterrées la dizaine de victimes serbes dont les organes avaient été prélevés. Et là nous nous sommes heurtés à un refus net de l’Albanie. Personne ne nous a aidés à obtenir cette autorisation… En l’état, c’était alors impossible d’aller plus loin. Quand la conscience dit qu’on a fait tout ce qui était possible, quand on n’arrive pas, on n’arrive pas.
A l’époque, aviez-vous déjà recueilli des renseignements qui désignaient Thaçi, l’actuel premier ministre kosovar, comme un possible homme de l’ombre?
Non, je n’avais pas de noms. Ce qu’on savait, c’est que ça venait de la tête de l’UÇK. La direction était donc la bonne…
Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, avait traité en mars dernier Carla Del Ponte d’«assassins» et de «salauds» ceux qui véhiculaient cette histoire de maison jaune. Que lui répondez-vous?
Oui, j’ai vu ça… Mon ami Bernard, parce c’est mon ami Bernard (ndlr: elle sourit), je crois franchement qu’il ne savait pas de quoi il parlait. C’est à la fin d’une réunion à Belgrade, il ne semble pas bien comprendre cequ’on lui demande, il est hors du sujet. Je suis persuadée qu’il a été surpris. Si on lui posait la question aujourd’hui, il pourrait sans doute expliquer pourquoi il a dit ça.
Reste que les Serbes accusent aujourd’hui Kouchner d’avoir couvert les agissements de l’UÇK lorsqu’il était en poste à Pristina comme administrateur du Kosovo…
Non, ça franchement, c’est du fantasme.
Si toutes les présomptions se confirment, Thaçi est-il passible du Tribunal pénal?
Naturellement, si une enquête établit les preuves nécessaires et suffisantes, ce monsieur, comme d’autres probablement qui ont contribué à ces actes, devra en répondre devant la justice après qu’un procureur aura établi un acte d’accusation. Mais avant, bien sûr, les preuves doivent être formalisées par une enquête. Formellement, depuis 2004, le TPIY ne peut plus mener cette tâche. Pour peu qu’il puisse reprendre ce dossier que j’ai laissé en partant, ce serait au Conseil de sécurité de l’ONU de le décider, et il y a bien peu de chances qu’il accepte. Ce sera donc sans doute à l’EULEX (Mission de l’Union européenne au Kosovo) de jouer ce rôle.
Mais y a-t-il vraiment une volonté des Etats aujourd’hui d’en arriver là?
Avec ce qu’on vient d’apprendre, maintenant, c’est un signal tellement fort… Je dois d’ailleurs souligner le grand courage de Dick Marty. Pour sortir ça, il ne faut pas avoir peur. Aujourd’hui, il n’y a pas d’autre solution, la communauté internationale doit mettre sur pied une enquête formelle pour établir les responsabilités exactes de chacun et trouver ce qui s’est précisément passé.
Comment expliquez-vous que certaines preuves recueillies dans la maison jaune aient disparu, depuis, du TPIY?
Ça, c’est un mystère dans le mystère. Il n’y a que quelques mois que j’ai appris cette nouvelle, en parlant avec le procureur Brammertz. Ecoutez, je crois que c’est une grosse bêtise émanant de quelqu’un à l’unité des preuves, qui a voulu faire de l’ordre dans les archives et a envoyé certains dossiers à la destruction. C’est quelque chose de grave, mais ça s’est passé hélas sans doute ainsi. Ça me dérange, bien sûr, car c’étaient des preuves objectives et qu’il faudra reconstruire une partie des preuves qui n’existent plus. Ça devient évidemment plus difficile…
Retraite oblige, vous quitterez définitivement l’Argentine le 28 février prochain. Et si la communauté internationale vous confiait l’enquête sur le trafic d’organes au Kosovo?
Effectivement, ce serait une très bonne idée! (Elle sourit.) Ça me plairait et m’intéresserait beaucoup. Mais, heureusement, il y a d’autres personnes, tout aussi capables que moi.