Pendant cinq jours, ils ont affronté avec courage et dignité le rappel du drame qui a coûté la vie à leurs fils, leur frère, leur ami. Les parents de Xavier, Cédric, Bojan, Théophile, Carlo et Philippe attendaient depuis vingt-huit mois ce moment crucial pour leur travail de deuil et la mémoire de leurs enfants.
Quand le verdict a résonné, vendredi soir, dans la salle du Grand Conseil de Coire, transformée en tribunal militaire, le mot Freispruch (acquittement) a fait l’effet d’une déflagration. Sur le visage des proches, la consternation le disputait au chagrin. Bernadette Fellay, la mère de Xavier, 23 ans, ne cachait pas sa colère. «Ce verdict m’écœure, je ne le comprends pas. J’ai entendu des choses révoltantes et même des mensonges flagrants. Inacceptable lors d’un procès en justice!» Avec son mari, cette Valaisanne de Vérossaz a suivi tout le procès avec une attention soutenue, prenant des notes tout au long des débats. Depuis vingt-huit mois, Bernadette consigne scrupuleusement dans des classeurs tout ce qui a trait au drame. «Je ne suis pas venue à Coire pour obtenir une condamnation plus ou moins lourde, mais pour connaître la vérité; qu’on reconnaisse les nombreuses erreurs commises, cela m’aurait déjà contentée!» Une vérité, dit-elle, qu’elle doit à ce fils rieur et bon camarade, futur maître de sport, mort à 20 ans. Cette enseignante spécialisée est une femme discrète, pudique, qui n’a jamais souhaité se mettre en avant dans les médias. Si elle témoigne aujourd’hui, dit-elle, «c’est par souci de vérité». D’où sa décision de nous montrer les dernières photos réalisées par son fils Xavier, à l’aide de son portable, récupéré après le drame. Le jeune homme a photographié les ultimes instants de sa vie. La difficile ascension dans la neige profonde, la fierté à poser avec ses camarades, la difficulté du parcours pour atteindre ce mythique sommet dont il avait beaucoup parlé à ses parents.
«Xavier avait une confiance absolue dans ses guides»
Bernadette Fellay
C’est avec émotion que l’on suit sur ces images ces jeunes qui marchent vers la mort sous un soleil radieux. La dernière photo, prise environ une demi-heure avant le drame, montre une cordée de soldats suisses alémaniques qui fait demi-tour et renonce à emprunter la voie normale. Xavier et ses camarades vont passer en tête et attaquer la pente fatale de 45% qui devait les conduire au sommet.
Ce qui frappe également en regardant ces images, c’est de constater la différence des conditions climatiques entre le jour de l’accident et le précédent, où les jeunes recrues ont effectué l’ascension du Mönch. Les hommes avancent péniblement dans le brouillard, on ne distingue que de vagues silhouettes. Or, durant le procès, les guides ont minimisé la différence de météo entre les deux jours. Un élément capital, pourtant. Tous les montagnards le savent, et cela a été répété durant l’audience du tribunal: on ne devrait pas s’élancer à l’assaut d’un sommet réputé difficile le premier jour de beau après du mauvais temps.
Expertise balayée
«Pourquoi d’autres alpinistes ontils renoncé ce jour-là à gravir la Jungfrau si les dangers n’étaient pas aussi marqués? se demande toujours la maman de Xavier. Pourquoi le tunnel de la Jungfrau étaitil fermé, pourquoi a-t-on déclenché des avalanches s’il n’y avait aucun danger?» Certes, la décision de gravir la pente était objectivement fausse, a reconnu le président du tribunal, le colonel Felix Egli, mais les juges ont estimé que les guides n’avaient pas commis de négligences majeures. Ils ont préféré se ranger à la thèse des experts de la défense, selon lesquels il était impossible pour les deux guides inculpés d’évaluer le danger réel. Une gifle pour les familles des victimes.
L’expertise sur laquelle reposait l’accusation a été balayée. Pourtant, le guide de montagne et ingénieur de la station d’observation des avalanches de Davos, à qui le tribunal a commandé une expertise, avait indiqué que les risques d’avalanche étaient élevés ce 12 juillet 2007. Que les deux guides auraient dû renoncer à l’ascension. Bernadette Fellay nous avait déjà exprimé sa colère lors des plaidoiries de la défense. Lorsque les avocats des deux guides avaient minimisé leur responsabilité décisionnelle en invoquant le fait que les recrues étaient des montagnards expérimentés qui avaient décidé ensemble d’effectuer cette ascension. «Nos enfants étaient en fin de formation, rappelle Mme Fellay. Ils avaient une confiance absolue dans leurs guides, ils ne se seraient pas permis de remettre leur avis en question!»
Aux querelles d’experts s’est ajoutée l’impuissance des familles face à une justice qui ne leur a jamais donné la parole: elles ont assisté aux débats du procès sans pouvoir intervenir, car la justice militaire leur a dénié le droit de se constituer partie civile. «Nous n’avons pu obtenir l’acte d’accusation, mais seulement le consulter à Berne, sous étroite surveillance. Les accusés étaient, eux, assistés de deux avocats alors qu’il n’y avait personne, en dehors de l’auditeur de l’armée, pour défendre la mémoire de nos enfants!» s’insurge cette maman de deux garçons et une fille. Son mari, lui, regrette que l’armée ait manqué de respect et de considération envers les familles.
«Sois prudent!»
Le troisième jour du procès a été particulièrement pénible. Ce témoin qui remet totalement en question la version officielle de l’avalanche qui aurait fait chuter les six jeunes recrues sur quelque 1000 mètres: un ancien secouriste de la Rega, venu affirmer à la barre qu’il avait vu des piolets plantés dans la neige et des traces de sang. Autant d’observations qui ont accrédité dans l’esprit des juges la thèse d’une chute plutôt que celle d’une avalanche à l’origine du drame. Les familles des soldats décédés ont peu apprécié que ce sauveteur venu prétendument témoigner spontanément travaille à la caserne d’Andermatt avec l’un des deux guides inculpés. «Dans un procès civil, l’avocat des parties aurait pu faire valoir la partialité d’un tel témoignage», relève Mme Fellay.
Le procureur peut encore faire appel. Mais aucun verdict ne ramènera Xavier et ses camarades. Bernadette Fellay n’accepte pas que l’on attribue désormais la responsabilité de la tragédie à la seule fatalité: «Je ne suis pas contre l’armée, mon autre fils est premier-lieutenant. Mais je ne veux pas que ces garçons soient morts pour rien! Pourquoi le programme de cette ascension fixée bien avant le début de l’école de recrues n’a-t-il pas été modifié par la hiérarchie militaire, en raison des conditions météo? Lorsque notre fils est parti le dimanche soir, son papa lui a dit: «Sois prudent! De toute façon, vous ne pourrez pas y aller avec la neige qu’ils annoncent!»
Bernadette a retrouvé son Valais le lendemain du procès. Seule et recueillie au moment de traverser, en train, ces somptueuses Alpes bernoises d’où son fils n’est jamais revenu.
Un procès si douloureux pour les proches
Evelyne et Claude Janz, parents de Cédric, 23 ans
Présents au procès, les parents de Cédric Janz crient leur indignation face à ce verdict.
Ils
n’ont pas pu retenir leur émotion à l’énoncé du verdict. Les yeux
embués, mais droits et dignes, ils se sont éclipsés pour digérer en
couple leur révolte et leur chagrin. Un jour avant la fin du procès,
Evelyne et Claude Janz, de Lonay (VD), nous avaient confié leur
difficulté à garder confiance dans l’armée suisse. Cette armée qui les
oblige à jouer au procès un rôle de figurants «comme des tableaux
suspendus dans une salle», cette armée qui leur a fait beaucoup de
promesses, notamment celle de ne pas obliger leur fils cadet, Michael,
à être incorporé. «M. le conseiller fédéral Ueli Maurer trouvait tout à
fait normal qu’il soit exempté quand on l’a rencontré. Pourtant,
quelques mois plus tard, notre fils a quand même reçu sa convocation
aux examens médicaux», raconte Claude Janz, indigné. Cette armée qui a
refusé aussi de prendre en charge certains frais liés au drame, sous
prétexte que son budget était limité.
Ce procès, les Janz
l’attendaient impatiemment et le redoutaient tout à la fois. «Il y
avait une tension permanente, on avait peur que ça fasse mal de
nouveau, que toutes les émotions qui ont suivi le drame ressurgissent»,
confie Evelyne.
Peur aussi peut-être du vide qui allait suivre le verdict, sans imaginer à ce moment-là qu’un acquittement puisse être prononcé.
«Une
sentence scandaleuse qui va rendre le travail de deuil encore plus
difficile à faire pour les familles, affirme son mari. Ce jugement va
nourrir un sentiment de révolte. En laissant entendre que c’est
peut-être le faux pas d’un soldat qui a entraîné les deux premières
cordées dans le vide, on met la responsabilité du drame sur nos
enfants. C’est insupportable!»
«Des excuses auraient allégé notre souffrance!»
Claude et Evelyne Janz songent à
leur fils Cédric, ce féru d’alpinisme qui préparait chaque expédition
avec minutie, sachant faire demitour quand les conditions n’étaient pas
optimales. «Il avait renoncé à une ascension dans le massif du
Mont-Blanc avec une autre des recrues disparues, parce qu’il y avait 10
cm de neige fraîche, raconte sa mère. Sur la Jungfrau, il y en avait 40
cm. Les guides ont pourtant décidé d’y monter. J’avais toujours un peu
peur quand il partait en montagne avec des copains, mais quand il était
à l’armée, j’avais une confiance absolue!» «Dans le civil, le patron
d’un employé qui fait une erreur doit prendre ses responsabilités. A ce
procès, l’armée, ou du moins les supérieurs de ces guides n’ont pas été
inquiétés, s’insurge Claude. Nous avions pu étudier le dossier une
année auparavant et constater les erreurs bien relevées par le
procureur. Raison pour laquelle nous ne pouvions nous attendre à un tel
verdict! Qui aurait sûrement été différent devant un tribunal civil!»
Au
procès, les deux guides ont exprimé leur compassion, mais aucune
excuse. «L’erreur est humaine, un peu d’humilité et de courage avec la
reconnaissance de leurs fautes aurait suffi à alléger nos souffrances.»