C’est une femme marquée par la tragédie, ne dissimulant rien de son calvaire ni de ses larmes. Le 10 juin prochain, elle pourra, enfin, donner sa version des faits devant la cour d’assises de Genève, plus de quatre ans après le crime. Tout le monde parle de Cécile B., mais peu la connaissent réellement: à tout juste 40 ans, elle est la meurtrière du banquier Edouard Stern, le Mozart de la haute finance, retrouvé mort le 1er mars 2005, enserré de la tête aux pieds dans une tenue en latex. Une affaire sulfureuse qui a déjà inspiré deux livres, un film et une pièce de théâtre.
Deux semaines d’audience qui tourneront en fait autour d’une seule interrogation: en tuant son amant riche et puissant, Cécile B. a-t-elle commis un meurtre de sang-froid, ce qui lui vaudrait jusqu’à vingt ans de prison? Ou bien un crime passionnel sous le coup d’une grande émotion qui ne lui coûterait qu’au maximum dix ans de réclusion? La bataille s’annonce rude dans les prétoires. Une cinquantaine de témoins se succéderont à la barre, parmi lesquels l’ex-épouse et les deux enfants du financier disparu, le mari de Cécile B., mais aussi des amis ou connaissances, tous dépositaires d’une partie de la vérité de ce tango mortel qui déchaîne les passions avec, en toile de fond, des jeux sexuels, des luttes de pouvoir et d’argent, des ressorts psychologiques fascinants et multiples… Au centre de l’échiquier, deux protagonistes, deux destins tragiques: Edouard Stern, héritier et ex-enfant terrible de la banque Lazard, une des plus grosses fortunes de France, ami de Nicolas Sarkozy, de ministres et de people. En face, Cécile B., petite Française moyenne, sortie du néant et cabossée par la vie, souvent présentée comme une escort girl de haut vol, boulimique d’amants de passage et d’étreintes charnelles. Avec, au bout du compte, deux visions ou deux lectures de l’affaire.
Les avocats des parties, Me Marc Bonnant pour la famille Stern, Mes Alec Reymond et Pascal Maurer pour Cécile B., camperont sur leurs positions et tenteront d’emporter l’avis des jurés, le seul qui compte au final. Soit en dépeignant la meurtrière comme une Mata Hari diabolique, cupide, manipulatrice et sans scrupules. Ou comme une femme fragile perdue dans un monde de requins, minée par une relation d’une violence extrême avec un prédateur froid et pervers qui faisait d’elle le jouet de ses plus inavouables fantasmes, allant peut-être, à l’heure ultime, jusqu’à la pousser vers la provocation de sa propre mort.
Dans les faits, Cécile Alice B., pour l’état civil, née le 20 mars 1969 à Paris, dossier d’instruction No P3764, reste d’abord une énigme. La «pute poétesse», comme la qualifiait l’écrivain Philippe Sollers, livrera-t-elle tous ses secrets? Dans ses dépositions, quand on demande de décliner sa profession, cette jeune femme calme et diaphane se présente plutôt comme artiste peintre. Et c’est vrai qu’elle a déjà participé, sous le nom de Cescils, à quelques petites expositions collectives à Paris ou sur la Riviera vaudoise, présentant ses sculptures, qu’elle a notamment réunies dans un catalogue à petit tirage entièrement payé par son mari, Xavier G. Ce dernier, un naturopathe vaudois de vingt ans son aîné, quitta sa femme et sa fille pour vivre sa passion au grand jour avec elle et l’épouser en 1998 à Las Vegas.
Séducteur chasseur
Jusqu’à ce jour de l’année 2001 où, lors d’un dîner dans un petit restaurant parisien organisé par un galeriste connu de la capitale, elle croise le destin d’Edouard Stern. Aventurière, femme du monde, artiste ambitieuse, Cécile imagine dès lors qu’une même passion des arts et des belles choses va les rapprocher. Ce sera en fait un tourbillon que rien n’arrêtera plus.
Très vite, les deux amants ne se cachent guère, sans pour autant s’afficher ostensiblement. Grand amateur de femmes, séducteurné, Edouard voyage avec sa jolie maîtresse, à Paris, à New York ou lors de chasses en Tanzanie. Pour l’ancienne serveuse qui fut aussi vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter de l’aéroport de Roissy, vivre au côté de ce millionnaire flamboyant, c’est un rêve éveillé. «En fait, c’était le pot de fer contre le pot de terre, témoigne aujourd’hui une proche de Cécile B., qui fut un des témoins privilégiés de cette relation et qui viendra déposer la semaine prochaine devant la cour d’assises. Elle était folle de cet homme, passait sa vie au téléphone avec lui et me parlait tout le temps d’Edouard. Ils se sont retrouvés, puis leurs pulsions et leurs faiblesses ont pris le dessus. On sentait bien que cette histoire finirait mal.»
Mère suicidaire et infanticide
Et cette amie de décrire l’enfance difficile de Cécile, violée par l’un de ses oncles et minée par les tentatives de suicide de sa mère, Marianne, qui essaiera même, à deux reprises, de l’entraîner avec sa sœur dans la mort en plongeant leur tête dans le four de la cuisinière. Une mère qui ne viendra pas au procès: elle est internée depuis plusieurs années dans un asile psychiatrique en France.
Une dérive de sentiments que Cécile B. retrouvera bien vite auprès d’Edouard Stern, grand marionnettiste convaincu que la puissance autorise tout. Les réconciliations succèdent aux disputes, mêlées de rites adolescents et de jeux d’adultes. Un amour passionnel fait d’humiliations, de dominations, de dépendances, de violences et de «l’impossible fantasmagorie de tous les imaginaires», pour reprendre l’expression pudique de Me Bonnant.
«Cécile avait un côté très fleur bleue, d’une grande naïveté, poursuit notre interlocutrice. Elle pensait qu’elle vivait une belle histoire d’amour, mais elle est passée du paradis à l’enfer.» Adepte de sadomasochisme, Cécile n’est pas un ange, mais Edouard non plus. «Stern était dans la provocation avec ses armes, toujours un pistolet chargé sur la table de nuit», croit encore savoir son amie parisienne. En témoigne aussi certains des 700 messages laissés par Stern sur le répondeur de sa maîtresse. Extraits choisis: «Tu aurais fait partie des salopes dans un camp de concentration»; «Tu es une merde, je vomis sur toi, tu n’existes pas. Je t’emmerde et je vais te faire du mal»…
Un million et un mariage
Une histoire d’argent vient davantage encore empoisonner leur relation. Cécile exige un million de francs comme preuve d’amour, qu’elle s’engage à lui rendre. Et Edouard, lui, la demande en mariage dans une longue lettre énamourée rédigée sur du papier rose, avant de se raviser. Le 11 novembre 2004, le banquier surdoué promet enfin par SMS: «Je ferai l’un et l’autre.» Ce qui signifie qu’il versera le million et l’épousera enfin. Le 10 janvier 2005, l’argent est versé sur le compte de son amante au Credit Suisse de Montreux. La vie est belle: Cécile coupe son téléphone portable et prend le large, voyage aux Etats-Unis, à Innsbruck, à Venise, et se retire dans sa maison de Nanteuil, dans l’Oise, où l’on découvrira plus tard un petit coffre blanc contenant ses enregistrements téléphoniques avec Stern et aussi des photos pornographiques la mettant en scène avec différentes personnes…
Mais les événements se corsent: le 21 janvier, Cécile reçoit un email comminatoire. Edouard exige, au nom du «respect», qu’elle lui restitue la somme. Puis le banquier fait finalement bloquer l’argent par ses avocats devant la justice en prétextant un achat de tableaux non honoré. Un gros mensonge, mais peut-il révéler la nature exacte des relations qui le lient à sa maîtresse? Le samedi 26 février, elle apprend par un appel d’Edouard Stern que le million est gelé. Ils se voient au Harry’s Bar de Montreux, s’expliquent, puis feront l’amour trois fois, à nouveau réconciliés. Le lendemain, Cécile B. passe un dimanche épouvantable à gamberger chez elle. Le lundi, elle se lève de bonne heure, vers 8 heures. A 14 heures, elle a rendezvous avec son banquier à Montreux qui lui confirme que l’argent est bel et bien bloqué. Le soir, elle emprunte la Mini Cooper de son mari, Xavier G., et fonce à Genève, où elle a de nouveau rendez-vous, vers 20 heures, avec l’homme de sa vie, au 17 de la rue Adrien-Lachenal, dans le quartier des Eaux-Vives.
«C’est cher pour une pute»
Elle arrive la première, avec un quart d’heure d’avance, ouvre la porte avec son jeu de clés. Bientôt, Edouard la rejoint. D’après Cécile B., ils ont de nouveau une conversation vive dans le salon, avant de conclure un énième armistice et de se livrer alors à des jeux sexuels. Dans sa chambre à coucher, Edouard Stern est assis sur une chaise, en combinaison de latex couleur chair, en position de soumission, attaché par des cordes, «sans toutefois être entravé», lit-on dans le dossier. Habillée en tenue de maîtresse sadomaso, Cécile B. se dirige vers le dressing, ouvre un tiroir, saisi un pistolet, un Smith & Wesson 9 mm et revient vers son esclave. Le flingue fait-il partie du jeu sexuel? «Un million de dollars, c’est cher pour une pute», lui aurait alors lâché son amant. Littéralement hors d’elle, en pleine furie, Cécile B. «pète un câble», déclarera-t-elle plus tard, et lui tire une première balle en pleine tête. Le banquier tente de se relever, effectue une rotation sur lui-même avant d’essuyer un deuxième tir en pleine poitrine, puis un troisième, sur le flanc gauche. La victime s’écroule sur le sol. Puis une quatrième et dernière balle, un ultime coup de feu, en pleine tempe droite. Edouard Stern gît dans son sang, mort.
Après un moment d’hébétement, la meurtrière se ressaisit, ramasse les douilles dispersées sur le sol et l’arme encore chaude ainsi que deux autres pistolets sur lesquels figure ses empreintes. Elle se change enfin et s’en va. Les caméras de surveillance de l’immeuble enregistre sa sortie du garage: il est 21 h 17. Elle fonce à Montreux, retrouve son mari à qui elle raconte qu’elle s’est disputée avec Stern et qui va l’aider à «prendre un peu de recul». Puis c’est la fuite éperdue. A la gare de Montreux, Cécile monte dans un régional au lieu du direct pour Milan, à venir sur la même voie trois minutes plus tard. Elle se retrouve au terminus à Villeneuve, appelle un taxi et fonce avec lui dans la nuit vers l’aéroport de Milan. Au petit matin, Cécile s’envole vers l’Australie, où elle passera une nuit à l’hôtel Formule 1, près de l’aéroport de Sydney, avant de rentrer le lendemain. Avant, elle envoie par la poste sa tenue sadomasochiste à un de ses oncles domiciliés en France. Selon Me Bonnant, Cécile B. aurait eu l’intention de faire un tableau avec les vêtements qu’elle portait le soir du drame, raison pour laquelle elle n’arrivait pas à s’en séparer…
Le mensonge, les aveux
Peu avant son arrestation, quelques jours plus tard, en évoquant la mort de son amant, Cécile B., déjà installée dans le mensonge, dira à un ami en parlant de la tragédie qui fait la une des journaux: «Si j’avais été là, j’aurais fait rempart de mon corps pour lui éviter les balles.» Elle craint d’aller en prison. «Si on m’arrête, je vais finir comme Patrick Dils», lâche-t-elle encore à un de ses interlocuteurs au téléphone. Mais elle est appréhendée au petit matin du 15 mars à son domicile de Clarens. Le soir, vers minuit, après treize heures d’audition dans les bureaux de la police de Genève, elle craque et avoue tout.
Aujourd’hui, plus de quatre ans après les faits, Cécile B. n’est plus vraiment cette femme fine et gracieuse qui avait ensorcelé le banquier Stern. Elle vit mal son incarcération, marquée déjà par une douzaine de séjours en clinique psychiatrique et une tentative de suicide: elle avait tenté de s’ouvrir les veines lors d’un transfert en fourgon cellulaire. A la prison de Champ-Dollon, en permanence sous antidépresseurs, elle occupe désormais ses journées en travaillant à l’atelier: toujours la passion du dessin, des sculptures, des poèmes. «Elle écrit beaucoup, des choses personnelles, témoigne son amie parisienne, qui l’a visitée en prison. Elle ne pense encore qu’à Edouard, elle l’aime, c’est certain, et est sûre qu’il lui parle de là où il est.» Ce que confirme l’un de ses avocats, Me Alec Reymond: «Oui, elle est persuadée qu’il la visite.»
Le banquier lui répétait d’ailleurs souvent: «On ne quitte pas Edouard Stern.»
Des œuvres et des poèmes qu en disent long…
Pour chaque sculpture Cécile B. rédigeait un poème. Le tout a été publié dans un catalog édité en 2004. Extraits.
Le quotidien de Cécile B.
Un document saisissant
Cécile B., les yeux rougis, encore sous
l’emprise de l’émotion de ses aveux, le jour de son arrestation, le 15
mars 2005 à Genève, photographiée par l’identité judiciaire.
Un amour impossible
Cécile
B. et Edouard Stern s’étaient rencontrés en 2001 grâce à un ami commun
dans un restaurant parisien. «C’était le pot de fer contre le pot de
terre», témoigne une amie de Cécile B.
Champ-Dollon
Cécile B.
y est incarcérée depuis mars 2005. Elle a fait une douzaine de séjours
en hôpital psychiatrique et une tentative de suicide. Ci-dessus, la
semaine dernière, c’est l’heure de la promenade pour les détenues.
Un couple maudit
Cécile
et Edouard, un amour fusionnel fait de passion mais surtout de haine
incessante. «Tu aurais fait partie des salopes dans un camp de
concentration», lui disait Stern dans un message téléphonique.
La dernière demeure d’Edouard Stern
Au
cimetière juif de Veyrier (GE), la tombe du financier. Il repose non
loin de l’écrivain Albert Cohen et d’un autre banquier, Edmond Safra.
Erreur sur la stèle: il est décédé le 28 février 2005 et non le
lendemain, qui est la date de la découverte de son corps.
Nom d’artiste
Cécile B., alias Cescils, avait publié un recueil de ses œuvres. Ci-contre, la première page de la publication.
Chrysalide
(…)
Dans ce paradis blanc, / Le maître a réparé les dommages du temps
outrancier. / Outrées, accoutrées puis découpées, / Les peaux pourries
coupées, / Par ce sculpteur recréées. / Définition impossible, / Les
anges euxmêmes s’en étonnent. (…)
Une image, un texte
Le
catalogue se décline en doubles pages, chaque illustration d’œuvre
étant enrichie d’un poème érotique. A gauche: «Echappatoire», bronze
patiné.
Siamois
Je suis née de toi, / Pour devenir plus moi.
/ Tu me révèles, / Sans toi je suis sans tout. / Tu es un inverseur de
sens. / Un indicateur de tendances. / Un exhausteur de jouissance. / Un
exhausseur de voeux. / Un créateur de bonheur.
Chimères
(…)
Je suis ta seule archéologue, / Je travaille sur humain. / Et leurs
parcelles n’ont pas le même éclat que toi. / Tu obsèdes les matières
qui m’entourent, / Tu possèdes ma liberté, / Sans la surveiller.
Concupiscence
(…)
Là tout près de moi / Retourné, détourné, offert; / Mes seins te
regardent. / De leurs mamelons bandants, / Tout ronds comme des
pupilles, / Que le désir de toi dilate. / Des perles qui éclatent, /
Qui glissent en flaques. / L’envie de toi, / Que tu le sentes /
Concupiscence excellente, / Qui me mène à toi. (…)
Toute la tendresse du monde
(…)
Atlantide de ma vie, / Tu me fais surgir de moi. / Tu as enfumé avec
ton coeur, le mien / Et j’en suis sortie vivante pour la première fois.
/ De tes voeux est venue ma vie, / Tu es l’accoucheur de mon bonheur /
Le tentateur / Le détenteur / Tout chaud / Tout doux / Tout tendre.
L’atelier
C’est
ici, dans ce petit atelier de la prison, que la meurtrière de Stern
travaille chaque jour à différentes activités manuelles, comme la
peinture, la sculpture et la poterie…
Faits par les détenues
Sur cette étagère, différents travaux de poterie réalisés par les prisonnières de Champ-Dollon.