Alors qu’à la centrale de Fukushima, on lutte toujours pour tenter de limiter la catastrophe, que la radioactivité calculée dans et autour du site explose, que des taux anormaux ont été relevés dans du lait et des épinards, que l’eau du robinet de Tokyo a révélé des traces de césium et d’iode radioactif, les regards se tournent vers nos propres centrales. Que se passerait-il en cas de séisme en Suisse? Nos installations sont-elles mieux protégées, plus sécurisées que les centrales japonaises? Une fuite radioactive est-elle possible, et quelles en seraient les conséquences? Cinq questions pour mieux comprendre.
1 QUELS SONT LES RISQUES SISMIQUES EN SUISSE?
D’abord une constatation: sismiquement parlant, la Suisse n’est pas le Japon. Le risque sismique y est ainsi estimé «modéré», alors qu’il est clairement «élevé» sur l’archipel nippon. Reste que notre pays connaît de nombreux tremblements de terre: le Service sismologique suisse en a déjà relevé 89 rien que pour ce début d’année 2011. Le plus fort: un séisme de magnitude 3,3 à Sierre le 8 janvier. Chaque année, on relève entre 500 et 800 tremblements de terre dans notre pays. Le plus gros a eu lieu à Bâle en 1536 et a été estimé à une magnitude de 6,9 sur l’échelle de Richter. On est loin du mégaséisme de 9,0 qui a ébranlé le Japon. Les sismologues estiment crédible le scénario d’un séisme de magnitude 7 dans notre pays à peu près une fois tous les mille ans. Par comparaison, l’Agence météorologique japonaise a relevé plus de 260 répliques depuis le 11 mars dont l’une de 7 sur l’échelle de Richter et plusieurs dizaines dépassant 6,0. Par ailleurs, hasard ou volonté politique, on constate que nos centrales nucléaires figurent dans des zones de faibles ris- ques sismiques. «Vous savez, on devait construire la centrale de Kaiseraugst près de Bâle, dans une zone plus risquée sismiquement parlant, mais ce sont des pressions politiques qui ont empêché sa construction, analyse Martin Kohler, du bureau d’ingénieurs-conseils Résonance, spécialiste du génie parasismique à Genève. Il y a d’autres facteurs, comme l’acceptation de la population locale, qui sont souvent plus déterminants pour le choix d’un lieu d’érection d’une centrale atomique.»
2 COMMENT ESTIME-T-ON CES RISQUES?
En fait, on établit ce que les scientifiques appellent une carte d’aléa sismique (voir carte ci-dessus). En se fondant sur la tectonique des plaques, sur les failles existant sous notre pays, sur l’historique des tremblements de terre et la géologie, on définit la menace qu’une secousse d’une certaine intensité survienne dans un lieu et un laps de temps donnés. «Pour les bâtiments normaux, on fixe les sollicitations sismiques par rapport à une durée de retour de 475 ans», explique Pierino Lestuzzi, directeur de recherche dans le domaine du génie parasismique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). C’est-à-dire que l’on envisage l’événement le plus intense dans cet intervalle, ce qui équivaut à 10% de risque que l’événement survienne en cinquante ans. Le calcul prend en compte l’accélération horizontale du sol qu’un séisme générerait, car c’est cette accélération qui est susceptible d’affecter les bâtiments. «Pour les centrales nucléaires ou les barrages, on considère un temps de retour beaucoup plus long, soit 10 000 ans», précise Blaise Duvernay, chef du Service de mitigation des séismes de la Confédération. Soit des valeurs d’aléa quatre fois plus élevées.
3 QUELS DANGERS POUR NOS CENTRALES?
La bonne nouvelle, c’est que les centrales atomiques et les barrages figurent parmi les premiers bâtiments pour lesquels on a pris en compte, en Suisse, les risques sismiques. La mauvaise, c’est qu’à l’époque de la construction de Beznau et de Mühleberg, soit respectivement en 1969 et 1972, le risque sismique n’était de loin pas considéré de la même manière. «Lorsqu’on a construit les centrales nucléaires, on sousestimait le risque sismique d’un facteur 2», poursuit Martin Kohler. C’est dire que les centrales nucléaires helvétiques ont été dimensionnées en fonction de valeurs considérées aujourd’hui comme obsolètes et qu’il faut tenir compte de la probabilité d’un séisme deux fois plus fort que celui considéré à l’époque. «Dans le cadre des demandes d’autorisation générale de site pour les centrales nucléaires, l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) s’est basée sur les dernières connaissances en matière de risques sismiques, soit l’étude Pegasos de 2006, explique Ronald Rusch, chef de la section préparation en cas d’urgence et conséquence d’accident à l’IFSN. Les procédures de sécurité sont périodiquement révisées, c’est un processus toujours en cours.» Ce n’est pas tant l’étude Pegasos qui est en cause, une étude qui réunit les plus grands spécialistes du domaine, mais plutôt ce qui en a été fait qui laisse songeur. «Depuis la clôture du projet Pegasos, les exploitants des centrales nucléaires travaillent sur la vérification et l’évaluation des résultats principalement sous l’angle de leur applicabilité», lisait-on en 2007 dans le bulletin du Forum nucléaire suisse… Comme il s’agissait d’une étude assez large, a débuté à la suite un projet plus précis, le Refinal Pegasos. Le soupçon qui se fait jour aujourd’hui est que certains exploitants attendent le résultat de cette seconde étude avant d’effectuer les travaux nécessaires. «Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de raison de paniquer, estime Marin Kohler. On constate que la résistance inhérente des bâtiments est souvent supérieure à ce que l’on croit. Regardez au Japon, ce n’est apparemment pas le tremblement de terre qui a causé problème, bien que les bâtiments aient été dimensionnés pour un séisme de magnitude 7,2, mais le tsunami qui l’a suivi.»
4 MÜHLEBERG, UN SCÉNARIO NIPPON?
La centrale qui fait peur aujourd’hui, c’est Mühleberg, parce qu’elle est de même génération que celle de Fukushima. Mais aussi parce qu’elle se trouve en aval du barrage du Wohlensee. Une rupture de ce dernier à la suite d’un puissant séisme amènerait une vague de 5 mètres sur la centrale, rappelant le scénario catastrophe de la centrale japonaise. «Tout le système de secours se trouve à 7 m 25 audessus du niveau du sol, avec notamment deux génératrices diesel indépendantes pour le refroidissement du réacteur», rassure son directeur, Patrick Miazza, qui exclut dès lors une catastrophe à la japonaise.
5 QUELS RISQUES VEUT-ON FAIRE COURIR À LA POPULATION?
En cas d’accident de grande ampleur mettant en danger la population, c’est l’Ordonnance fédérale sur les accidents majeurs qui règle les responsabilités et les mesures à prendre pour protéger la population. Symptomatiquement, pour les accidents nucléaires, c’est l’Ordonnance sur l’organisation des interventions en cas d’événement ABC* qui règle la question. Avec notamment des mesures en fonction des doses de radioactivité observées, comme le confinement à la maison pour les femmes enceintes et les enfants, dès une dose seuil de 1 millisievert par exemple. «Cela montre bien que l’on ne peut pas considérer le nucléaire comme une menace comme les autres, constate Philippe Roch, consultant indépendant et ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement. On peut prendre le risque de l’explosion d’une conduite de gaz et de la centaine de morts qui pourrait aller avec, mais qui prendrait le risque de voir la moitié du pays devenir inhabitable? Personne. A chaque accident, on nous dit toujours que c’était le scénario que l’on ne pouvait prévoir, que les circonstances étaient exceptionnelles, mais la réalité est que c’est le cas de chaque accident. Il y aura toujours un risque, et ce risque, avec le nucléaire, est trop important pour pouvoir le courir.» C’est le débat qui se tient aujourd’hui, après les événements de Fukushima. Un sondage du Matin Dimanche révélait ainsi que 87% des Suisses sont désormais favorables à l’abandon du nucléaire. Reste que cette option n’est sérieuse que si nos voisins font de même. Une explosion dans la centrale de Fessenheim, en France, à quelques encablures de la frontière bâloise, ayant les mêmes conséquences pour notre pays qu’un accident similaire à Beznau.
A: substances radioactives; B: substances biologiques; C: substances chimiques.
RISQUES SISMIQUES ET CENTRALES NUCLÉAIRES EN SUISSE
GÖSGEN
En service depuis 1979.
Réacteur à eau sous pression. Produit 8 milliards de kWh par an, soit environ un septième de la consommation suisse.
MÜHLEBERG
En service depuis 1972.
Réacteur à eau bouillante, refroidissement avec l’eau de l’Aar. Alimente 400 000 personnes en courant électrique.
La carte de l’aléa sismique détermine les risques de séismes du vert (faible) au rouge (élevé). Les zones à risques sont situées en Valais et dans la région de Bâle.
LEIBSTADT
En service depuis 1984.
Réacteur à eau bouillante. C’est la plus grande centrale helvétique, approvisionne chaque jour plus d’un million de personnes en électricité.
BEZNAU I ET II
En service depuis respectivement 1969 et 1972.
Réacteur à eau sous pression. Produisent en moyenne 6 milliards de kWh par an. Parallèlement alimentent 18 000 personnes par un système de chauffage à distance.
NOMBRE DE RÉACTEURS NUCLÉAIRES EN ACTIVITÉ (LISTE NON EXHAUTIVE)
- Dans le monde: 443
- Etats-Unis: 102
- France: 58
- Japon: 55
- Russie: 32
- Corée du Sud: 21
- Inde: 20
- Royaume-Uni: 19
- Allemagne: 17
- Chine: 13
- Suisse: 5
- Italie: 0
Source: World Nuclear Association