C’est l’histoire d’une jeunesse russe dorée sans limites, bardée de cartes de crédit, volant en jet privé, qui aime s’encanailler dans les nuits genevoises, écumant les grands restaurants, les palaces et les discothèques et roulant à tombeau ouvert dans de grosses cylindrées. Pour elle, rien n’est trop beau, rien n’est assez cher. Ils roulent en Lamborghini Murcielago, Porsche Cayenne Turbo, Bugatti Veyron ou Mercedes SLR McLaren. Ils s’appellent Ziya, Alekper, Sarkhan, Serguei ou Vassili. Plutôt beaux gosses, ils ne se déplacent jamais sans leurs gardes du corps, qui les protègent de tout, sauf d’eux-mêmes. A Genève comme à Moscou ou à Bakou, en Azerbaïdjan, d’où sont originaires la plupart d’entre eux, ils aiment à se faire remarquer, quitte à faire le coup de poing et à causer parfois de gros dégâts. Ce sont les enfants de la première génération de ceux qu’on appelle les «nouveaux riches», ces affairistes qui ont fait fortune du jour au lendemain, parfois de manière peu scrupuleuse, dès l’effondrement de l’ex-bloc soviétique.
Ils réglaient rubis sur l’ongle
De caractère facilement irascible, s’enflammant à la moindre étincelle, ils sont redoutés dans les boîtes de nuit, dont certains patrons ont fini, de guerre lasse, par les exclure de leur établissement, malgré les notes astronomiques qu’ils réglaient rubis sur l’ongle à chacune de leurs apparitions. Pour un noctambule genevois qui a croisé ces enfants gâtés, «ça devait forcément mal finir, un jour».
Mais ce sera finalement une nuit. Celle du 19 au 20 novembre dernier. La bande de copains dîne ce soir-là à La Réserve, un luxueux établissement un peu en dehors de Genève. Vers 23 h 30, ils quittent le palace avec l’intention de se rendre chez un de leurs amis, à Versoix. Sur le parking, les moteurs de leurs quatre voitures de luxe vrombissent. Un convoi peu banal de châssis rutilants de plusieurs millions emprunte alors la route du lac en direction de Lausanne. Au carrefour de Bellevue, le feu est au vert pour le premier véhicule, orange pour les autres, rouge pour le dernier, mais, le pied à fond sur l’accélérateur, les voitures roulent dans un vacarme infernal tirant de leur sommeil des riverains qui n’en croient pas leurs oreilles. «Ils allaient extrêmement vite», diront plusieurs témoins. Plus de 220 km/h, croit savoir la presse russe, 130 km/h, selon les dépositions ultérieures du conducteur et du passager de la Lamborghini. Les fous du volant ne se contentent pas de se suivre à toute allure, mais ils se dépassent, allant au besoin jusqu’à franchir la double ligne blanche et mordre les bordures de la piste cyclable, le long de la voie de chemin de fer. Le grand frisson ne durera pas. Quelques instants plus tard, la Lamborghini conduite par Ziya B., 22 ans, un cadeau de son père, emboutit violemment par l’arrière la VW Golf d’un retraité allemand de 70 ans roulant tranquillement devant elle. Perte de contrôle, tête-à-queue, la voiture de tourisme est projetée 90 mètres plus loin dans un jardin. La Lamborghini est immobilisée sur la chaussée; son chauffeur, dont l’éthylomètre révélera un taux de 1,1‰, et son passager sont rapidement sortis de l’habitacle par leurs camarades de course qui les avaient d’abord un instant laissés à leur sort avant de rebrousser chemin. Le malheureux septuagénaire, lui, mettra plus d’une heure à être extrait de son habitacle par les pompiers, avant d’être emmené vers l’hôpital où l’on a craint plusieurs jours pour sa vie. Les autres participants à ce street racing, tous au volant de voitures louées, n’ont pas d’alcool dans le sang. Et, sur la base de leurs premières déclarations, les policiers genevois les laissent repartir peu après: «On vous convoquera ultérieurement», disent-ils. Affaire classée, au revoir messieurs. Seulement voilà, deux jours plus tard, trois des oiseaux de nuit s’envolent discrètement vers Istanbul à bord d’un jet privé, joli pied de nez aux autorités.
Police accusée de laxisme
Dans tout Genève, encore minée par l’affaire Kadhafi, c’est le tollé général, l’opinion stigmatisant une nouvelle fois la justice à deux vitesses… Le procureur Daniel Zappelli s’emporte dans les médias et dénonce la lenteur d’une police qui, cinq jours après les faits, n’avait toujours pas remis de rapport au parquet. Accusée de laxisme, elle est contrainte, fait rarissime, d’admettre «une erreur d’appréciation sur l’ampleur de l’événement» qui avait conduit ses agents «à procéder à une investigation classique», considérant l’affaire comme un banal accident de la route.
Mais d’où viennent donc ces fous du volant qui, en dehors de l’exploit infantile de se prendre pour des Fangio, auront réussi celui de déclencher la polémique dans la République? Deux d’entre eux sont les fils de Telman Ismaïlov: Alekper et Sarkhan ont pris le large, loin de Genève, après ce rodéo urbain. Richissime oligarque russe d’origine azérie, Ismaïlov père est un milliardaire aux fréquentations troubles, empêtré dans des affaires louches en Russie. Il s’est notamment payé pour 1,4 milliard un palace féerique en Turquie. Lors de l’inauguration, en juin dernier, Paris Hilton, Richard Gere, Sharon Stone, Monica Bellucci, Seal, Mariah Carey et Tom Jones avaient répondu présents à l’invitation, contre 1 million de dollars de cachet en règle générale. Au menu, du caviar bélouga spécialement affrété par avion. Et, en guise de dessert, l’une de ses fantaisies préférées: une pluie de coupures de 100 dollars tombant du ciel sur ses convives. Selon le Times, le dernier lâcher en date lors de ces fêtes gigantesques était de 600 000 billets verts, soit 60 millions de dollars…
Profil à peine plus nuancé pour le casse-cou au volant de la Lamborghini, seul inculpé à ce jour pour infractions à la loi sur la sécurité routière et lésions corporelles par négligence, relâché contre une caution de 100 000 francs après une nuit passée en prison. Ce récidiviste, déjà connu de la police, est lui aussi un riche héritier russe. Son père, Mehraj B., qui a travaillé pour le groupe pétrolier Loukhoil, est à la tête d’une importante société russe de construction à Moscou, Verso-M. Résidant dans le canton, il étudiait depuis cinq ans le droit à l’université russe de Genève (voir ci-contre). Aujourd’hui, le jeune homme «conteste le rodéo», selon son avocat, Jacques Barillon, et connaîtrait de surcroît très mal les autres Russes avec lesquels il sortait ce soir-là. «Il les a simplement vus deux ou trois fois», jure-t-il.
Face à toute cette affaire, le juge genevois Vincent Fournier, saisi du dossier mercredi dernier en début de soirée seulement, cache mal son dépit. «Pour l’heure, aucun élément dans mon dossier n’accrédite la version d’une course-poursuite, ditil. J’ai deux témoignages, sans aucune fraîcheur, dont un conducteur qui assume ses actes et prend tout sur lui.» En clair, comme le magistrat n’a pu auditionner que le conducteur de la Lamborghini et son passager, impossible d’espérer confronter ces deux versions identiques à celles de leurs camarades ayant pris la poudre d’escampette. «Et un autre protagoniste a quitté Genève pour la Russie mercredi après-midi», révèle encore le juge. En résumé, la justice suit son cours, comme elle peut et, pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là, dans les nuits d’Istanbul ou de Moscou, les souris dansent.
«Il ne méritait pas de recevoir une Lamborghini!»
Tamirlan
Gassanov, le responsable de l’université russe à Genève où B. étudiait
avant son renvoi, avait déjà averti le jeune homme qu’il ne lui
offrirait pas une seconde chance.
B., le jeune Russe de 22 ans
inculpé par la justice genevoise, était inscrit au prestigieux Centre
international de l’Université d’Etat de Moscou Lomonosov, à Genève.
Etait, car son président, Tamirlan Gassanov, a renvoyé le jeune
chauffard six jours après l’accident: «J’ai convoqué B. et son père
dans mon bureau.
L’étudiant n’a pas nié les faits. Il n’en était
pas à sa première incartade, ce qui explique la sévérité de ma
décision.» Depuis, le téléphone ne cesse de sonner en provenance de
Moscou. Des journalistes curieux d’en savoir plus sur cette école qui
accueille environ 130 élèves et forme l’élite russe de demain. Et,
surtout, qui ose renvoyer le fils d’un homme riche et puissant!
«Ils
sont surtout curieux d’en savoir plus sur les amis de B. Le père de
deux des autres garçons est très connu en Russie pour ses démêlés avec
l’Etat.» Mais les fils de milliardaires ne seraient pas majoritaires
dans l’école genevoise. On y trouve aussi des enfants de cadres
supérieurs, de politiciens et de diplomates. L’écolage est fixé à 22
000 francs par année.
«B. s’est inscrit en 2003. En 2008, il est
retourné à Moscou puis est revenu à Genève. On lui a donné une seconde
chance malgré ses piètres résultats. Je disais à son père qu’il était
trop gâté et qu’il ne méritait pas de recevoir la Bentley qu’il
conduisait. Le père m’a répondu: «Vous avez raison.» Et lui a enlevé la
Bentley pour lui offrir une Lamborghini!» Sourire désabusé de ce fin
lettré.
En six ans, Tamirlan Gassanov a déjà renvoyé quelque 70
fils à papa qui pensaient que l’argent remplace aisément le respect.
«Je crois à la possibilité de réformer le système par l’éducation. Je
ne peux pas imaginer qu’après leurs cours mes élèves se fassent pincer
par un agent et sortent une liasse de billets!» Un raisonnement qui
pourrait lui valoir des ennuis dans son pays. «Oui, là-bas ce serait
plus difficile, dit-il, soudain pensif. A Genève, je n’ai subi que des
pressions par téléphone!»