Recherchez
  • Home
  • > Ces curés qui font honte à l’Eglise
« Article précédent Article actualité n°47/567 Article suivant »
Abus sexuels
Ces curés qui font honte à l’Eglise
Notre pays est touché par le scandale des prêtres pédophiles. En Suisse alémanique, deux affaires ont défrayé la chronique. En Suisse romande, c’est le cas de l’abbé D. qui refait surface: toujours en place dans un village fribourgeois, il est soupçonné de contrainte sexuelle sur une Neuchâteloise ainsi que d’abus sur une petite Vaudoise de 10 ans, dossier aujourd’hui prescrit. En Valais, des victimes décident de témoigner publiquement de ce qu’ils ont subi.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 19.04.2010
On lui donnerait presque le bon Dieu sans confession. Sourire de cinéma, cheveux blancs, regard lumineux derrière de petites lunettes en métal. Sur le seuil de la porte d’entrée de la cure d’un village des environs de Fribourg, il apparaît ouvert, affable et serein, ne cherchant nullement à fuir. «Je ne donnerai aucune interview avant que la justice ne se soit prononcée, mais je conteste toutes ces accusations portées contre moi», dit-il d’une voix douce en exprimant sa hâte que les pages de cette affaire qui lui colle aux basques soient définitivement tournées. Mais il refuse d’en dire davantage. «Consultez mon avocat, insiste-t-il, pour le reste, j’attends, je ne suis plus abattu, je me sens tout à fait en forme, j’ai confiance.» Pourtant, son cas troublant défraie une nouvelle fois la chronique depuis que La Liberté a rappelé il y a une quinzaine de jours que ce prêtre, soupçonné de contrainte sexuelle et d’abus de détresse, était toujours en place dans une paroisse du Grand Fribourg, exerçant librement son ministère. De quoi soulever un véritable tollé dans l’opinion publique qui découvre jour après jour, hébétée, des cas de pédophilie dans l’Eglise comme s’il en pleuvait, tous jusqu’ici impunis.

Une véritable hécatombe

En Suisse alémanique, c’est une véritable hécatombe: l’évêché de Bâle, par exemple, tente aujourd’hui de faire la lumière sur les actes commis par Gregor M., 69 ans, un prêtre schwytzois qui a exercé en son sein pendant seize ans et durant dix-sept dans celui de Coire: il a avoué avoir abusé sexuellement de plusieurs mineurs, notamment en Autriche et en Allemagne. Le pire: lorsqu’il a été engagé, en 1992, à Schübelbach (SZ), ses supérieurs savaient qu’il avait dû quitter ses précédents postes «en raison d’actes sexuels non autorisés». «Une erreur d’appréciation indéfendable», confesse l’évêché de Bâle. Le 19 mars dernier, la justice thurgovienne, elle, ouvrait une procédure pénale contre le curé d’Aadorf, Stefan K., 40 ans, soupçonné d’abus sexuels sur des mineurs. L’enquête a déjà permis de confirmer un comportement «à la limite d’un possible délit»… Et ce n’est pas fini: un responsable de l’Eglise catholique suisse a révélé qu’au total ce sont 60 cas d’abus sexuels commis par des prêtres qui sont actuellement sous investigation de la Conférence suisse des évêques! Notamment à l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln (SZ), où cinq frères auraient abusé d’élèves ces neuf dernières années…

Massages thérapeutiques

Dans le canton de Fribourg, ceux qui connaissent bien l’abbé D. aujourd’hui dans la tourmente le décrivent d’abord comme un ecclésiastique progressiste, très ouvert par exemple sur la question du mariage des prêtres. Son long ministère au service du Seigneur l’aura notamment conduit dix ans à Lausanne, dix ans à Nyon, dix ans à La Chaux-de-Fonds, dix ans à Neuchâtel avant de retourner quelque part dans le canton de Fribourg où il est né voilà septante-quatre ans, à Estavayer- le-Lac. Neveu d’un évêque fribourgeois, il participe également aujourd’hui à la formation de séminaristes et de théologiens laïcs en tant que responsable des stages. Dans sa paroisse, il bénéficie du soutien sans faille de la majorité des villageois et des membres du conseil de paroisse qui dénoncent pour la plupart un complot ourdi contre lui. Son avocat, Me Jean-Christophe Amarca, semble d’ailleurs lui aussi pour le moins lassé de la caisse de résonance donnée par les médias à ce dossier recouvert du sceau du secret de l’instruction qui l’empêche de s’exprimer sur le fond: «Les accusations portées contre mon client l’horrifient, ce dossier est totalement abracadabrantesque; la première victime dans cette affaire, c’est lui», juret- il. Raison pour laquelle, préciset- il encore, «l’évêché de Fribourg n’a constaté aucun soupçon suffisamment étayé pour le suspendre de son ministère».

«Consultez mon avocat. Pour le reste, j’attends, je ne suis plus abattu»
L’abbé D.

Mais que reproche-t-on exactement à l’abbé D.? Les faits pour lesquels on le soupçonne se sont déroulés entre 1999 et 2001. Alors qu’il est en poste à Neuchâtel comme vicaire épiscopal, le prêtre rencontre par hasard une jeune femme qui semble chercher auprès de lui un appui spirituel. Elle est âgée de 22 ans et est toxicomane. Il l’aurait recueillie chez lui, lui aurait notamment fait prendre un bain et se serait livré sur elle à des attouchements, sans pour autant se livrer à des actes sexuels. Tout aurait pu rester enfoui à jamais dans le secret si, quelques années plus tard, en avril 2008, la jeune femme ne s’était décidée à déposer plainte à Fribourg. D’après nos informations, devant la juge Yvonne Gendre, l’abbé reconnaîtra uniquement avoir pratiqué des «massages thérapeutiques» et avoir prodigué «des frictions» à la jeune femme pour soigner… un rhume. Mais, au même moment, la magistrate fribourgeoise a vent d’une autre affaire, qui se serait produite à Nyon de 1977 à 1981, cette fois sur une fillette âgée de 10 à 14 ans! Des attouchements sexuels répétés qui se seraient déroulés au domicile familial de l’enfant. Après avoir gagné la confiance des parents, l’abbé mettait souvent au lit sa petite victime et faisait avec elle une prière dans sa chambre. Dans ce contexte, il y aurait eu d’autres jeux moins innocents, notamment des masturbations et des fellations.

Une lettre à Mgr Genoud

En 2006, la petite victime vaudoise, devenue entre-temps une jeune femme, se libère de son secret et écrit une longue lettre à Mgr Bernard Genoud pour dénoncer tout ce qu’elle a traversé et enduré, déplorant que son abuseur soit toujours aujourd’hui en place dans son diocèse. Elle a vu l’évêque à la télévision s’engager contre les prêtres pédophiles, ce qui l’a décidée de s’adresser à lui, mais il lui répond par un courrier un peu alambiqué lui demandant davantage de détails pour pouvoir mettre en place… une confrontation avec son présumé abuseur. Puis plus rien. Curieusement, Mgr Genoud ne transmet pas ces accusations à la justice, pas plus qu’à l’Officialité, l’organe juridique du diocèse. Deux ans plus tard, en février 2008, alors qu’est lancée la commission indépendante SOS Prévention destinée à recueillir les témoignages de victimes d’abus sexuels commis dans le diocèse, la jeune Vaudoise écrit une nouvelle missive très détaillée. Ayant vent d’une instruction pénale contre l’abbé D., la commission n’a dès lors plus d’autre solution que de porter enfin ces faits à la connaissance de la justice fribourgeoise, qui ouvre une nouvelle enquête, constate les faits, instruit en profondeur, mais doit se résigner au final à classer l’affaire en novembre 2008: les infractions sont toutes prescrites. La juge Yvonne Gendre transmet alors le second volet du dossier à son collègue le juge Daniel Hirsch, dans le canton de Neuchâtel, qui devrait faire connaître ses conclusions prochainement. Si pour le cas de la jeune Neuchâteloise toxicomane le magistrat ne devait retenir que l’abus de détresse et non la contrainte sexuelle, l’affaire pourrait être également prescrite. «Ma cliente ne demande rien, souligne son avocate, Claire-Lise Oswald, elle souhaite simplement une reconnaissance de ce qui s’est passé.»

En 2001, lorsque l’abbé D. avait quitté Neuchâtel un peu précipitamment, un de ses amis prêtres lui adressait alors un courrier d’un ton très personnel dans le bulletin paroissial. Après avoir vanté ses vertus et qualités, il terminait par ces mots ambigus: «Je pense aussi à ceux et à celles que tu n’as pas compris, que tu as peut-être blessés ou qui n’ont pas partagé tes options. J’ose penser qu’ils te pardonnent…» Mais le pourront-ils un jour? Comme toutes ces dizaines de victimes en Suisse et ailleurs, souillées dans ce qu’elles ont de plus intime. Face aux bourreaux, trop souvent amnistiés par la prescription, face au déni où tout se joue ensuite comme dans une pièce de théâtre – parole des uns contre parole des autres –, il ne leur reste alors plus qu’à se tourner, maigre consolation, vers la justice divine.




Abusés par leur prêtre, ils racontent pour la première fois

Trois d’entre eux ont été abusés durant leur enfance par le même curé. Un autre a subi les assauts sexuels d’un prêtre. Après des années de souffrance, ils ont décidé de témoigner publiquement. En Valais, les victimes de curés pédophiles ont le sentiment d’être les oubliés de l’Eglise.



«Le prêtre s’est jeté sur moi»
Ive Favre, vigneron, bouquiniste, Chamoson, 74 ans.

L’épisode remonte à l’année 1954, mais le fin et cultivé bouquiniste n’a rien oublié. «C’était l’année du mondial de foot. J’avais à peine 18 ans. Je suis issu d’une famille ultracatholique, mon père avait d’ailleurs commencé le séminaire dans sa jeunesse. Un ami m’avait mis en contact avec le frère salésien F. Z., qui était attaché à l’institut Don Bosco de Sion, qui s’occupe d’enfants. Nous avions décidé de monter sur la colline de Tourbillon. Il devait avoir une trentaine d’années et inspirait confiance. Arrivés au sommet, nous nous sommes couchés dans l’herbe pour faire la sieste. C’est alors qu’il m’a sauté dessus, m’a embrassé plusieurs fois de force, un patin comme on dit! Je m’en souviens comme si c’était hier, je me suis dégagé comme j’ai pu de ses attouchements et suis redescendu en courant à Sion.»

Un épisode malheureux qui a éloigné pour un temps Ive des églises. «Ça et les beuveries de certains Valaisans observées durant un pèlerinage à Lourdes m’ont rendu mécréant à l’époque!»

Avec le recul, ce grand-père alerte est reconnaissant à son père de l’avoir cru.

«Je lui ai tout raconté. Il ne m’a demandé aucun détail, disant: «Ne t’en occupe plus!» Il a écrit dès le lendemain à l’évêque. Ce prêtre a été déplacé à Rome. Je n’en ai plus jamais entendu parler!»




«Le curé a trahi mon innocence»
Marilyn*, 48 ans, employée de commerce, Sion.

Elle avait 8 ans lorsque le même curé a commencé à poser ses mains sur ses parties intimes. «Au fond, notre curé a été le premier homme qui m’a pelotée», dit-elle, sérieuse dans sa tenue stricte d’employée de bureau. Presque étonnée, Marilyn, après coup, de la violence de son propos. «Je n’avais pas encore de seins, quand il passait dans les rangs et posait ses mains sur moi, cela me semblait normal, j’y voyais comme une marque d’affection. Et puis il y a eu des rumeurs, j’ai parlé à ma mère, elle m’a crue. C’était difficile de s’élever contre le curé, elle a eu du courage, surtout qu’on était d’origine italienne, traités de Ritals à l’époque. Un jour, une assistante sociale est venue parler aux élèves dans le couloir de l’école, on avait dressé une table avec un paravent. J’avais peur, car dans ma tête c’était mal de dire du mal d’un curé. Tout à coup, j’ai réalisé combien j’avais été naïve. Que cet homme avait trahi mon innocence. Il a commis des abus plus ou moins graves sur beaucoup de mes camarades, mes frères, certainement ma sœur, même si on n’en a jamais parlé. Que de dommages collatéraux. J’ai encore de la peine à faire confiance aux gens. Je n’ai jamais fondé de famille.»

* Prénoms d’emprunt.




«Le cardinal Schwery nous doit des excuses!»
Gérard Falcioni, moniteur de ski et berger, Bramois, 56 ans.

Il est un peu le porte-parole officieux des victimes de prêtres pédophiles. Ces jours-ci, avec tout ce qui sort dans la presse, une vieille dame l’a croisé dans une rue de Sion, lui disant: «Gérard, tu avais raison!»

Il a subi, depuis l’âge de 5 ans, les caresses de S. F., curé de Bramois. Un parcours douloureux raconté dans ses livres La messe câline et Le clergé romand face à la pédophilie (Ed. Monvillage). Longtemps, il a dénoncé d’une plume alerte le silence et l’hypocrisie qui prévalaient en Valais. «J’ai déjà une soixantaine de noms de victimes de curés pédophiles sur ma liste, autant que celle de la commission «abus sexuels dans la pastorale» établie par la Conférence des évêques.»

Gérard, moniteur de ski l’hiver et berger en été, va publier une lettre ouverte au cardinal Schwery lui demandant réparation. «Et pourquoi pas des indemnités pour tort moral. L’institutrice de l’école qui a dénoncé notre curé n’a jamais retrouvé de travail dans le canton!»

«Les pédophiles sont plus nombreux dans les familles qu’au sein de l’Eglise», lui a répondu un jour Mgr Brunner, président de la Conférence des évêques. Il s’énerve. «Pour l’affirmer, il faudrait déjà faire une enquête sérieuse. Pourquoi s’oppose- t-il à la proposition de Martin Werlen, l’abbé d’Einsiedeln, qui demande la création d’un registre central à Rome répertoriant tous les prêtres contre qui une plainte a été déposée? Qu’a-t-il à cacher en Valais?»

Gérard a pris connaissance des dernières révélations concernant Benoît XVI, accusé d’avoir couvert un prêtre américain pédophile lorsqu’il était cardinal. «Comment peuton encore faire confiance au Vatican?»




«J’étais le favori du curé»
Jean*, 54 ans, rentier AI, Sion.

«Il avait un tel pouvoir sur nous, il passait dans les rangs et nous caressait en douce, la maîtresse savait, mais restait clouée à son pupitre.» L’homme qui parle a les traits épais, le regard fixe et un sacré mal-être qui transparaît dans cette jambe qui bouge sans discontinuer. Manifestement, Jean, aujourd’hui à l’AI pour des troubles bipolaires, n’a rien oublié des abus subis pendant des années. C’est la première fois qu’il ose témoigner publiquement. «J’avais 8 ans, j’étais très beau, ça m’a valu d’être le favori du curé. A chaque déplacement en car, il prenait un enfant sur ses genoux. J’étais souvent désigné. Il mettait sa main dans mon short et me masturbait durant tout le trajet!»

Jean évoque encore la chape de silence qui pesait sur la classe. La salle de diapos plongée dans le noir. «Je me souviens de son aube grasse et luisante, de son odeur quand il me caressait dans l’obscurité. Plus tard, je n’ai pas osé en parler aux copains. «Tu t’es fait branler par le curé, t’es une pédale?» auraient-ils rigolé. J’ai camouflé tout ça jusqu’en 2000. Là, j’ai craqué. On m’a mis à Malévoz (l’hôpital psychiatrique). Au début, je me méfiais des médecins, je les assimilais aux curés. Aujourd’hui je suis divorcé, je me rends compte que cela a perturbé toute ma vie, ma relation avec les femmes. J’ai toujours été cru, vulgaire, en matière de sexe!»

Un jour, pourtant, le petit frère de Jean lancera à table: «Le curé me met son zizi jusqu’où je parle!»

«J’ai aussi parlé. Notre mère a eu le courage de le dénoncer. On l’a regardée de travers. Les policiers m’ont traité comme un suspect, les interrogatoires avaient parfois lieu dans les douches!»

Le curé abuseur sera néanmoins condamné en juillet 1973 à dix-huit mois de prison avec sursis. «Une parodie de procès, il n’a pas fait un jour de prison. Il a été vite replacé dans une autre paroisse puis a pris sa retraite. Nous, au village, on a continué à être traités comme des pestiférés.»




Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Prêtres pédophiles, Eglise, pape, Benoît XVI, Rome, Fribourg, témoignages, victimes Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

Christa et Giovanni

Christa Rigozzi va se marier

Miss Suisse en 2006, la jolie blonde a quitté Fribourg pour emménager au Tessin et commencer une nouvelle vie aux côtés de Giovanni, l'homme de sa vie. »


Pour 50 000 francs

Cointrin, meurtre sur commande pour 50 000 francs

En 2008, Pierre S. est tombé sous les balles d’un tueur mandaté par sa femme et sa belle-mère. Elles ont avoué. Le tireur présumé clame son innocence. Son avocat vient de... »


Salon du livre

Les people qui écrivent

Raconter sa vie ou écrire un roman est à la mode chez les people. Beaucoup s’y sont essayés. Notre sélection. »

Page générée en 374 ms.