Ils gagnent leur vie dans la restauration, sur des chantiers ou en faisant des ménages. Dans le seul canton de Vaud, 6000 Equatoriens vivent sans statut légal. C’est la communauté de clandestins la plus importante du canton. Entre peur du renvoi et attachement sans borne à cette Suisse dans laquelle ils ont fait leur vie, des familles sortent de l’ombre pour dire leur parcours, leur lutte quotidienne, leurs espoirs.
Par
Yves Lassueur - Mis en ligne le 16.02.2010
Jamais Richard Flores n’oubliera les premiers mois qu’il a passés en Suisse. C’était il y a treize ans et il venait de débarquer d’Equateur, son pays natal. Pas de permis de travail, aucune notion de français. Juste un baccalauréat en poche, un permis de séjour touristique et, à 22 ans, l’espoir de trouver une vie meilleure en tournant le dos au maigre salaire qu’il touchait à Quito comme magasinier.
A Lausanne, il avait un point de chute: son beau-frère, arrivé plus tôt comme requérant d’asile. Il a d’abord logé chez lui puis trouvé un emploi sans tarder. Comme domestique, chez un paysan de la région d’Yverdon. L’emploi est au noir, le tempérament du patron aussi. «C’était un homme méchant, dit Richard. J’ai passé trois mois d’enfer chez lui, mais, tout compte fait, la façon qu’il avait de crier et de se moquer de moi m’a beaucoup aidé à savoir comment m’appliquer et faire au mieux.»
A 1500 francs par mois nourri logé, l’emploi lui permet aussi de réunir les premiers sous grâce auxquels il fera aussi venir auprès de lui Monica et Johanna, l’épouse et la fillette qu’il a laissées au pays.
Treize ans plus tard, les Flores sont toujours en Suisse. Ils habitent un trois-pièces et demie non loin du centre de Lausanne. Richard travaille comme sommelier dans un restaurant de la ville, sa femme Monica comme babysitter et femme de ménage chez des personnes âgées; la famille s’est agrandie – un petit Maël est né il y a six ans – et les deux enfants vont le plus normalement du monde à l’école à Lausanne.
Des gens qui vivent comme vous et moi? A une immense différence près: les Flores sont toujours clandestins. Sans papiers. Sans statut légal.
Une situation dans laquelle ils sont loin d’être seuls. Elle reflète même un phénomène largement méconnu du public: les Equatoriens représentent la plus importante communauté de sans-papiers du canton de Vaud, peut-être même de Suisse romande. Selon une estimation du Service vaudois de la population, sur les 15 000 clandestins que compterait le canton, 6000 sont Equatoriens, soit plus d’un tiers. Le chiffre est même confirmé par le consulat de l’Equateur, qui a spécialement ouvert ses portes en 2003 à Lausanne pour répondre aux besoins, parfois à la détresse, de cette vaste communauté.
Si l’ampleur des chiffres étonne, c’est d’abord dû à la discrétion des ressortissants de ce pays d’Amérique du Sud. Voyez les faits divers: jamais trace d’un Equatorien dans les histoires de drogue, de trafic ou d’agressions. Fuyant les difficultés économiques de leur pays, la grande masse de ces migrants est arrivée en Suisse il y a plus de dix ans, avant que l’obtention d’un visa devienne obligatoire, en 1999. Elle fait songer à ces milliers de saisonniers italiens, espagnols et portugais venus dans les décennies d’aprèsguerre occuper les petits emplois que les Suisses ne voulaient plus exercer.
Qu’ils travaillent dans des restaurants ou comme femmes de ménage – leurs principaux domaines d’occupation –, l’immense majorité de ces Equatoriens préfèrent rester dans l’ombre. Crainte permanente d’être découverts, interpellés, peut-être même remis dans l’avion pour Quito, même si les expulsions restent rarissimes.
Le renvoi, c’est théoriquement le sort qui guette les Flores. Comme des dizaines d’autres familles, ils sont censés quitter le territoire suisse après des années de procédures avec le Service cantonal de la population et l’Office fédéral des migrations, à Berne.
Départ au poste
Les ennuis ont commencé en 2002, le jour où Monica s’est vu demander ses papiers par la police à un arrêt de bus. Départ au poste, dans la peur, la honte et les pleurs. Découverte de leur situation. Et premières mises en demeure de quitter la Suisse.
«A partir de là, nous sommes sortis de l’ombre, dit le couple Flores. Et avons commencé le long parcours des procédures et des recours avec l’aide du Collectif de soutien aux sans-papiers et le concours d’avocats.» Huit ans plus tard, même si le Service de la population (SPOP) du canton de Vaud a donné un préavis positif à la légalisation de leur situation, Berne a tranché par la négative. Leur dernière convocation à se présenter pour arrêter la date d’un vol de retour remonte au 7 septembre dernier. Pourtant, les Flores sont toujours là, et bien là.
Hypocrisie, voire schizophrénie du système: en théorie, les clandestins comme les Flores ou les autres Equatoriens sans papiers n’ont pas d’existence légale. Mais ils en ont une – bien concrète! – pour le fisc: dans la plupart des cas, ils paient leurs impôts à la source. Ils ont aussi une existence pour l’AVS, pour le deuxième pilier et pour l’assurance chômage: ils s’acquittent de toutes leurs cotisations; ils en ont une pour l’assurance maladie: ils paient leurs primes. Quant à leurs enfants, ils fréquentent l’école vaudoise, où la volonté est clairement affichée d’accueillir tous les gosses sans se préoccuper de l’éventuelle clandestinité des parents.
Comment l’expliquer? «Par le cloisonnement volontaire qui règne entre toutes ces institutions et administrations», explique un fonctionnaire qui préfère garder l’anonymat. Un cloisonnement à double effet. D’une part, il évite aux clandestins d’être démasqués en remontant la piste de leurs paiements et autres cotisations. De l’autre, il pérennise un système dont profite tout un pan de notre économie. «Imaginez, dit Byron Allauca, ex-président de l’Association des Equatoriens de Lausanne, ce qui se passerait si les autorités décidaient un jour d’expulser tous les clandestins! Ce sont des milliers de petits emplois qui disparaîtraient.
Qui donc remplacerait d’un jour à l’autre toute cette main d’œuvre?»
«Leur vie est ici»
Dans leur appartement de Lausanne, Richard et Monica Flores font les comptes. A eux deux, ils gagnent maintenant dans les 5200 francs net par mois, allocations comprises pour les enfants. Après des années de galère, ce salaire correspond à un standard de vie qu’ils sont heureux d’avoir conquis. Mais c’est loin d’être la seule raison pour laquelle l’idée d’un retour forcé en Equateur leur est insupportable.
Après une douzaine d’années, cette famille est mieux intégrée dans le tissu social que bien des Suisses. Leurs employeurs sont non seulement enchantés de leurs services; ce sont devenus de vrais amis. Hors du travail, Richard participe aux actions du Collectif de soutien aux sans-papiers, joue au foot, à Lausanne, avec le FC Tricolor, fréquente comme les autres membres de la famille l’église catholique de Renens. Monica suit des cours d’informatique et de français, même si le niveau linguistique de toute la famille est déjà excellent.
Les deux enfants, eux, se sentent complètement suisses et ne savent rien, ou plus rien, de l’Equateur. «Leur vie est ici, disent les parents. On ne peut pas les arracher de cette terre pour les renvoyer dans un pays où ils ne connaissent rien.»
Or, sans papiers, c’est bien pour les enfants de ces familles de clandestins que l’avenir risque d’être le plus sombre: impossible, en principe, de trouver une place d’apprentissage au terme de leurs études. «On ne demande pas la lune! dit Monica. Juste le réexamen de notre dossier et les papiers qui nous permettront, après tant d’années, de continuer à vivre, travailler et étudier ici.»
Ils sont des centaines, comme ça, à ne pas demander la lune. Les autres demandent encore moins. Ils se terrent juste dans le silence et la peur du lendemain.
Luis et Amelia: clandestins version romantique
Ils sont
tout jeunes, même pas 30 ans, mais en Suisse depuis une dizaine
d’années déjà. Luis* est arrivé d’Equateur comme touriste en 2000 pour
rejoindre son père, qui travaillait sans papiers. Amelia* était folle
amoureuse de lui depuis l’âge de 14 ans, quand ils fréquentaient la
même école, à Quito. En 2001, elle n’y a plus tenu: elle a sauté dans
l’avion et est venue le retrouver, en racontant à ses parents qu’elle
allait étudier en Europe…
En fait d’études, elle travaille
aujourd’hui comme garde d’enfants, et Luis comme parqueteur. Entre
périodes de chômage et petits boulots mal payés par des exploiteurs, il
est arrivé que le couple vive avec 500 francs par mois, mais c’est de
l’histoire ancienne. Maintenant, dans un minuscule appartement du
centre de Lausanne, les deux tourtereaux s’en sortent plutôt bien.
Pourtant, ce n’est pas ici qu’ils feront leur vie: leur demande de
régularisation a été refusée et ils ont compris que, s’ils restent en
Suisse, ils seront condamnés à vivre dans «une cage dorée», peu propice
pour les enfants qu’ils souhaitent avoir un jour. «On a donc décidé de
rentrer au pays d’ici à la fin de l’année.»
En attendant, Amelia
et Luis profitent de la vie. Ils ont plein d’amis suisses; sortent de
temps en temps manger au resto et danser en boîte; participent au
marathon et aux 20 kilomètres de Lausanne; font du sport en équipe; ont
visité Lugano, Lucerne, Zurich. Ils connaissent mieux leur «cage dorée»
que bien des Suisses. «En fait, disent-ils, quand on partira, c’est la
moitié de notre cœur qu’on laissera dans ce pays.»
*Prénoms fictifs.
Les Romero «font tout droit»
Le
cas de la famille Romero illustre bien le processus par lequel tant
d’Equatoriens sont venus travailler en Suisse, en particulier sur les
bords du Léman. Les premiers venus appellent les seconds, qui font
signe aux troisièmes, enfants, cousins, neveux, tantes.
Ainsi,
Gisele Romero* avait déjà ses parents à Lausanne quand elle est arrivée
à son tour, en 1998, âgée de 18 ans, avec son mari et son fils de 2
ans. Pour payer le voyage, ils ont fait comme la plupart des autres:
contracté une dette de 1500 dollars par personne auprès d’une agence de
voyages de Quito, qui a pris en garantie la maison d’une amie.
Travaux
de ménage et de nettoyage pour Gisele, aide de cuisine dans un
restaurant pour son mari: le couple a tout de suite trouvé de l’emploi
et bosse toujours à fond pour 4200 francs net par mois. A quatre – une
petite fille est née en 2001 –, ils vivent dans un deuxpièces de
Lausanne avec une compagne permanente: la peur.
Trois fois déjà,
leur demande de légalisation a été refusée. Les enfants ont appris
qu’ils étaient «clandestins» le jour où la police a frappé à la porte.
«Je leur dis: étudiez, ne faites pas de bêtises, ne vous faites jamais
remarquer, répète Gisele. On est tellement attachés à ce pays! Et on a
tellement peur. Peur que la police vienne nous chercher un jour et nous
mette dans l’avion.» Une peur telle qu’elle a même conduit Gisele chez
le psy. «Pourtant, dit-elle joliment, je fais comme les Suisses. Je
fais tout droit.»
Rien que dans le canton de Vaud, une
soixantaine de familles équatoriennes sont dans le même cas que Gisele
et les siens. Elles font «tout droit», mais sont censées tourner le dos
à tout ce qu’elles ont mis des années à construire ici.
*Prénoms fictifs.
Des sous du canton pour rentrer au pays
Vaud
est l’un des rares cantons à proposer une aide financière aux
clandestins qui souhaitent rentrer au pays sur une base volontaire.
Cette
aide est cependant liée à la condition que le candidat présente un
projet de «redémarrage» dans son pays d’origine qui soit jugé réaliste.
Pas
question de pactole. Le montant de cette aide au retour tourne en
moyenne autour de 1000 francs par adulte et 500 francs par enfant
versés cash à l’aéroport, en plus du billet d’avion. S’y ajoute une
somme globale de 3000 à 4000 francs offerte sur place, non pas en
liquide, mais sous forme d’investissement dans le projet du candidat.
Depuis
2007, une centaine d’Equatoriens ont ainsi recouru à cette aide pour
rentrer chez eux et tenter de refaire leur vie en ouvrant un
restaurant, un salon de coiffure, une boulangerie, un élevage de
volaille, une plantation de cacao, etc.
Vaud préfère largement
cette solution à celle des renvois forcés. Ceux-ci sont d’ailleurs
rares, et ne s’appliquent presque jamais aux familles arrivées de
longue date, protégées qu’elles sont par une certaine tolérance à
laquelle veillent les mouvements de soutien aux sans-papiers.
Et
à Genève, où plusieurs sources laissent entendre que les clandestins
équatoriens sont aussi nombreux? Inutile de demander ce qu’il en est à
l’Office cantonal de la population. Pierre-Alain Reimann avoue par
e-mail que «Genève ne dispose d’aucun chiffre en la matière» tout en
«espérant que cette information sera utile». Euh… On vous a réveillé,
monsieur le directeur?