Elle n’est pas bien grande, de la taille d’une pièce de 5 francs. Mais elle représente beaucoup. Cette médaille d’argent des Championnats d’Europe de Tallinn, Stéphane Lambiel la garde précieusement, bien au chaud au fond de la poche de sa veste, alors qu’il s’offre une promenade au Taani kuninga aed, le Jardin des rois, recouvert d’un épais manteau de neige. Il est midi ce samedi 23 janvier. Au bord de la mer Baltique, l’air est glacial, mordant. Depuis une semaine, le thermomètre n’est pas repassé au-dessus de la barre des - 20 ºC. Les journaux de la capitale estonienne consacrent de pleines pages à ces températures historiques. Le Valaisan, lui, en sourit: «Chaque jour, j’aime sortir, sentir ce froid intense, j’y puise mon énergie.» Il rayonne. En chemin, il parle de Vancouver. Les Jeux sont si proches (le programme court messieurs est prévu le 16 février, le libre le 18). «J’espère avoir le temps d’aller assister à un match de hockey, raconte-t-il. Ce serait génial aussi de pouvoir aller skier un jour. Je me réjouis surtout de pouvoir fêter avec les autres athlètes des médailles suisses.» Ce sera peut-être bien la sienne qui sera célébrée le mois prochain au Canada.
Incroyable remontée
Car aujourd’hui tout semble désormais possible, après ce podium aux Européens, qui marque son grand retour à la compétition après une pause de plus d’une année. Surtout, ce jeudi soir 21 janvier, à la Saku Suurhall de Tallinn, davantage qu’Evgueni Plushenko, intouchable, c’est bien Stéphane Lambiel qui a marqué les esprits. «Seulement» cinquième du programme court le mercredi, le Suisse de 24 ans se fera l’auteur d’une incroyable remontée lors du libre pour finalement arracher une médaille d’argent. Inespéré. «Stéphane avait la rage», se félicite Peter Grütter, son entraîneur de toujours, alors que son protégé monte sur le podium. Cette médaille, il est allé la chercher au plus profond de lui-même, transcendé par La Traviata de Verdi, cet air joyeux, festif, avec ses pas de valse qui lui plaisent tant. Quatre minutes et demie de grâce, d’intenses émotions, qui ont enflammé une patinoire pourtant tout acquise au Russe Plushenko, venu en voisin. Car, si le public reste fasciné par la perfection technique du tsar, c’est avec Stéphane qu’il vibre. «Les gens viennent plus voir un spectacle qu’une compétition, explique le patineur de Saxon. Tu dois exprimer tes sentiments, qui tu es. Le patinage, c’est plus qu’un sport.»
«La marque de Stéphane, c’est l’artistique, les pirouettes, les pas», confirme l’ancien champion français Philippe Candeloro. Il précise: «Mais, là, il a prouvé qu’il était capable d’aller se battre.» Car, à trop évoquer l’artiste et son extrême sensibilité, on en vient à oublier que le Valaisan est un vrai compétiteur, tenace, un monstre de volonté. Un oubli qui frappe parfois même son entourage le plus proche. «Avant le programme court, nous avons voulu trop le protéger, reconnaît Peter Grütter. C’était une erreur. Il n’en a pas besoin. Stéphane est fort.» Pourtant, les craintes n’étaient pas infondées. Le patineur ne souffre-t-il pas de douleurs persistantes aux adducteurs, usés par la répétition des efforts, fragilisés par l’intensité des entraînements? Une blessure qui dans un premier temps, en octobre 2008, l’avait contraint à arrêter la compétition.
Le sportif de haut niveau qu’il est n’a cependant pas pu se passer longtemps de l’adrénaline de la compétition, celle qui seule pousse à dépasser ses limites, à toujours aller plus loin. Les galas n’auront jamais la saveur des grands championnats. Et ces Jeux olympiques qui approchent… En juillet de l’année passée, Stéphane Lambiel annonce donc son retour. Il continue pourtant d’avoir mal. Les douleurs ne le quittent plus. Elles réapparaissent même de manière plus aiguë. Il apprend à vivre avec elles, à les gérer. Il passe de nombreuses heures chez le physio. Ses entraînements deviennent des rituels, faits de longs échauffements, de pommade et de poches de glace. «Je dois faire attention chaque fois que j’entre sur la patinoire», confie-t-il.
Le champion souffre, se bat. Il ne baissera pas les bras. Il est un Lambiel. «Dans ma famille, on a l’habitude d’être poussés à faire toujours mieux que ce que l’on peut», insiste le fils de Jacques, solide lutteur d’Isérables, et de Fernande, venue du Portugal, dont le dévouement fait aujourd’hui partie de la légende. Quand Stéphane était enfant, elle avala ainsi, durant cinq ans, 1200 kilomètres chaque semaine entre Saxon et Genève pour amener son fils aux entraînements. Le départ toujours fixé entre 4 et 5 heures, le garçon encore en pyjama, avec son coussin et sa couverture, qui dort jusqu’à Nyon, puis se change et mange ses cornflakes dans la voiture. Une persévérance qui forge un caractère, une volonté de gagner.
Alors, bien sûr, à Tallinn Stéphane Lambiel aurait voulu être champion d’Europe, un sacre qui manque à son palmarès déjà riche notamment de deux titres de champion du monde (en 2005 à Moscou et 2006 à Calgary) et de l’argent olympique à Turin. «Elle n’est pas en or, mais c’est une médaille», sourit-il, confiant. Lui et son équipe savent qu’il possède encore une marge de progression d’ici à Vancouver. En Estonie, son programme libre a été entaché de deux erreurs: une combinaison incomplète ainsi qu’une chute sur une séquence de pas. «Aux Jeux, s’il ne fait pas de faute…» souffle encore Peter Grütter, l’œil malicieux. Il sait dorénavant que son athlète jouera l’or olympique.
Le froid est insoutenable ce samedi matin de janvier. Sur les trottoirs enneigés, Stéphane Lambiel improvise quelques pas de course pour se réchauffer, en compagnie de la fidèle Majda Scharl, sa préparatrice physique. Le jeune homme s’amuse. Il aime répéter qu’il est «un patineur, pas un adulte». Pourtant, il ne s’est peutêtre jamais montré aussi déterminé, sûr de lui. Il sait que beaucoup ont douté de ses chances de revenir au plus haut niveau. Il est conscient que certains n’ont pas compris ses choix, ses doutes. «Chacun suit son chemin, répondil. Le mien est comme ça.» De retour à l’hôtel, il sort une dernière fois sa médaille. Elle n’est pas bien grande. Mais elle dit que le Petit Prince est de retour.