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«Cette place, c’est ma maison»
Sur ce coin de place, au cœur de la ville, deux mondes se côtoient. Les marginaux, venus d’un peu partout, qui en ont fait leur territoire, et les passants qui les dévisagent, entre crainte, dégoût et pitié. Que pensent ces toxicomanes, alcooliques ou anciens de la zone des regards qu’on leur jette? A quoi ressemblent leur parcours et leur quotidien sur ce bout de bitume?

Par Marie Mathyer - Mis en ligne le 20.10.2009
C’est l’heure du spectacle. Trois jeunes s’installent sur un bord de trottoir pour assister à un show particulier: «Des camés qui se tapent dessus.» José, casquette noire sur le crâne et bière extrastrong à la main, en est tout offusqué; le voilà devenu, bien malgré lui, acteur d’une attraction d’un genre nouveau.

Il est 15 heures sur la place de la Riponne, au cœur de Lausanne. Une classe se dirige joyeusement vers le Musée cantonal de zoologie, une apprentie apporte sa pile d’enveloppes à la poste, un homme en costume, mallette à la main, s’engouffre dans la toute nouvelle station de métro. A quelques mètres de la fillette qui joue avec les jets de la fontaine centrale, une vingtaine d’individus colonisent quatre bancs en bois. Ils sont toxicomanes, alcooliques, souvent les deux. Ils viennent d’un peu partout pour traîner sur ce que Noël, habitué des lieux, qualifie de «dernière scène ouverte de la drogue en Suisse romande». Qu’il pleuve ou qu’il vente, l’endroit est devenu leur territoire. «Avant, on était aux pyramides de Vidy, au bord du lac, puis à la brasserie du Lausanne-Moudon, ensuite à Saint-Laurent, la place juste en dessous. Et puis on est venus là», résume Cathy. L’anecdote de José ne la choque pas: «Ici, on a déjà tout entendu.»

La norme et la zone

Car, sur la place de la Riponne, deux univers se côtoient et se toisent, sans guère d’échanges. D’un côté les passants, les «gens normaux», de l’autre les «zonards», agglutinés entre les platanes. Ils y font leur business, tendent la main dans l’espoir de grappiller quelques francs. Ils parlent football, amours et came. Certains ont des chiens, un joint ou une cigarette aux lèvres, une bière à la main, le cerveau souvent embrumé.

Parmi eux, Cathy, 42 ans, des yeux noisette, une veste en jean remontée sur ses avant-bras tatoués, la main qui tremble un peu en allumant sa clope. Dans une autre vie, elle était employée de commerce; aujourd’hui, elle est «au social». Dans le regard des passants, elle lit avant tout de la peur. «Normal, ils ne connaissent rien à notre monde! Ils ne voient que les bastons, les problèmes.»

Drogue, bière, somnifères

La Riponne, Cathy y vient par ennui. Chaque fois qu’elle sort de son appartement, ses pas l’y conduisent. «Il y a toujours quelqu’un à voir, une personne avec qui parler. Quand tu n’as pas d’argent, c’est un des seuls endroits où tu peux rester.»

Un jeune homme passe, regard fixe, démarche hésitante, drôle de voix nasillarde: «Quelqu’un veut des «bleus», demande-t-il à la ronde. Des «bleus», des Dormicum, somnifères sur ordonnance. «Ici, c’est comme de l’or», explique José. Le jeune homme a trouvé un acheteur, il part faire son commerce plus loin, à l’abri du regard de la police, très présente sur les lieux. Le rapport entre policiers et marginaux est souvent moins conflictuel qu’on pourrait l’imaginer. «Avec les flics plus âgés, on se connaît. On les appelle même quelquefois par leur prénom. Ce sont les jeunes poulets qui nous cherchent; ils veulent s’imposer», confirme Raph en tirant sur la laisse de sa chienne Yangyin, qui trouve fort à son goût le caniche d’une dame âgée, horrifiée. «Faut parler franc, on est là pour la drogue. On peut aussi boire une bière sans être emmerdé. Mais ici ou ailleurs, ce serait pareil, déclaret- il, fataliste. On va là où on nous parque, là où on gêne le moins. Si le regard des gens me dérangeait, il y a longtemps que je me serais suicidé.»

«Si ma fille touche à la drogue, je la tue»
Yvan, dealer et toxicomane

Yvan, 41 ans, dealer et consommateur depuis ses 13 ans, s’est lui aussi fait une raison: «Mon étiquette de drogué me colle à la peau, je mourrai avec.» Il essaie pourtant de décrocher. Dans une année, si tout va bien, sa fille de 15 ans reviendra vivre avec lui. Elle ne vient quasi jamais sur la place et, clame-t-il, «si elle touche à la drogue, je la tue». Quand il voit de très jeunes toxicomanes rejoindre le groupe d’habitués plus âgés, il tente de les dissuader. «Tu as toujours l’espoir de pouvoir les faire arrêter, explique-t-il. Même si tu arrives à n’en convaincre qu’un ou deux, c’est une ou deux vie de sauvées et c’est déjà ça.»

Lieu d’échanges

Les bancs en bois de cette place lausannoise constituent une forme de refuge pour beaucoup. «C’est un endroit de rencontre, et avoir un lieu d’échanges, c’est important dans un milieu où l’on se sent souvent très seul. C’est aussi la fonction qu’aurait un bistrot social. Parce que, aujourd’hui, plus aucun patron de café normal ne nous accepte pour boire un coup dans un bistrot», explique Gaston, autrefois mécanicien de précision, à présent polytoxicomane. Parka tachée et barbe de trois jours, Steeve dit s’être sorti de l’enfer de l’héroïne depuis dix-sept ans. Il est revenu sur la place toaster à la bière ses 40 ans avec d’anciens amis de galère. Sa Riponne? «Mes meilleurs souvenirs et mes pires expériences aussi.» «C’est la maison, opine Nicolas, 27 ans, le mot guerre tagué argenté sur le cuir de son Perfecto noir. Ici, c’est chez moi.» Les règles de vie du territoire? «Le respect de l’autre et la convivialité, selon Cathy. On n’est pas tous amis, on ne vit pas tous les mêmes embrouilles, mais la zone nous réunit. L’autre règle, c’est de nettoyer le bordel après nous.» Noël, ironiquement né un 24 décembre, nuance. Il désigne les toilettes publiques voisines: «Va pas faire pipi là-bas, tout le monde s’y pique et ce sont des porcs!» Noël est SDF. A son compteur, onze ans et demi de prison «en bout à bout» et plus aucune illusion sur son avenir: «Gamin, je suis passé de foyer en foyer, j’ai fait de la taule, je suis alcoolique et j’ai plus d’un million de dettes à l’office des poursuites.»

«Il y a moins de solidarité»

Anne-Christine, 26 ans, visage d’enfant et corps androgyne qui flotte dans un pantalon militaire et un sweat trop large, fait partie des petits jeunes qui squattent la place. Elle fréquente le milieu depuis une fugue à l’âge de 16 ans, mais ne se drogue que depuis quatre ans, pile la date du décès par overdose de son frère. Elle trouve l’endroit moins familial, moins chaleureux que le parvis de l’église de Saint-Laurent qui accueillait les toxicomanes jusqu’en 2005. Les choses ont-elles véritablement changé ces dernières années? «Les gens sont plus indifférents à notre égard. Entre nous aussi, il y a moins de solidarité», note Nicolas. Gaston, lui, se rappelle l’époque où les marginaux se retrouvaient au bord du lac: «On était isolés, loin des gens et des commerces. Du coup, il y avait moins de vols, de déprédations et donc de conflits.» Il secoue son visage émacié en désignant une mère et son fils: «Les gens qui nous regardent nous donnent parfois l’impression d’être dans un aquarium. On vit comme dans des univers parallèles. En nous voyant, je suis sûr qu’ils se disent: «Quelle horreur, je ne serai jamais comme ça.» Mais la vie prend parfois un tournant inattendu et peutêtre qu’un jour ceux qui nous jugent aujourd’hui, ou une de leurs connaissances, tomberont dans la drogue. Et, là, on ne sera plus si différents.» La mère de famille contourne le banc, une main serrée sur son sac, l’autre fermement posée sur l’épaule de son enfant.




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Tags: Lausanne, Riponne, toxicomanes, alcooliques, drogues, dealers Aller en haut de page Haut de page

 

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