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L'interview d'Alexandre Jollien
«Chaque matin, il faut mettre une petite volonté à être joyeux»
Ses amis le considèrent comme un hymne à la joie. Ses livres de philosophie connaissent un succès qui ne se dément pas. Malgré mais aussi grâce à son handicap, Alexandre Jollien, 34 ans, sait mieux que personne parler du bonheur de vivre. Un bel espoir pour aborder 2010.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 19.01.2010
La France a Luc Ferry ou André Comte-Sponville, la Suisse a Alexandre Jollien, philosophe lui aussi, mais beaucoup moins blingbling. Avec cette particularité: la philosophie lui a sauvé la vie, alors que, pour d’autres, elle n’est qu’un agréable passe-temps. Son premier livre, Eloge de la faiblesse, provoque stupeur et admiration. Tiens, on peut être penseur et handicapé IMC, se sont écriées quelques belles âmes. Succès immédiat. Qui ne s’essouffle pas. Ses deux ouvrages suivants, Le métier d’homme et La construction de soi, s’écoulent chacun à 100 000 exemplaires. Du jamais vu pour un auteur romand à l’orée de sa carrière. Ce garçon de 34 ans, sensible comme une fleur et solide comme une pierre, a fait de son handicap un outil pour explorer son âme. Il donne des conférences dans toute l’Europe et prépare un livre sur les passions. Lui qui ne s’est pas brûlé les ailes au soleil des médias évoque les bonheurs de sa vie. La philosophie, sa famille, ses amis. Valeurs sûres pour 2010!

Vous pensez vraiment que les Romands vivent mieux depuis qu’ils lisent vos livres?

Certaines personnes me le disent. Des lecteurs de toutes conditions sociales se sont mis à lire Epictète, Sénèque. Mon message à travers eux: la joie tient à peu de chose, rester dans le présent, borner ses désirs, comme disait Epicure, être ici et maintenant, vivre le quotidien. En temps de crise, c’est peut être encore plus nécessaire.

Achèterait-on ses livres s’il n’était pas handicapé, entend-on parfois. Ça vous blesse?

Il y a quelques années, j’aurais nié que mon handicap soit à l’origine du succès. Aujourd’hui, je dis que, s’il est un argument publicitaire pour découvrir les Evangiles ou Spinoza, pourquoi pas?

Les gens vous arrêtent dans la rue pour vous demander conseil, le danger guette de vous prendre pour Socrate ou le Christ?

Pas de risque. Mais le fait d’avoir partagé avec eux ma souffrance incite à une fraternité. C’est un rôle parfois difficile à tenir et ce n’est pas tous les jours possible à cause de la fatigue et des douleurs quotidiennes dues au handicap. Les gens m’abordent pour me parler d’un divorce, de la mort d’un proche, mais je n’ai pas toutes les réponses.

Le revers de la médiatisation?

Je l’assume. Après l’émission de Michel Drucker, j’ai ressenti un vide énorme. Heureusement, mon ami Bernard Campan (ndlr: l’acteur) était là. On est allés manger des sushis, on a rigolé. On croit qu’être reconnu, ça guérit, mais ça ne guérit rien du tout.

Un message pour Susan Boyle, comme vous, son succès repose sur le contraste, excusez la formule, entre contenu et contenant?

C’est vrai. Elle n’est pas belle, pas jeune, elle a compensé par une voix exceptionnelle. C’est triste de devoir en arriver là. Il y a beaucoup de gens de mon village qui se sont rapprochés de moi alors qu’auparavant j’étais le débile qu’on montrait du doigt.

Finalement, vous ne rendez pas service aux autres en plaçant la barre si haut. On n’a pas le droit d’être juste ordinaire?

C’est vrai, dans un sens, c’est horrible. Mais je n’ai jamais eu peur d’être instrumentalisé. Je sais qu’on peut me regarder avec commisération, me louer pour de mauvaises raisons, je m’en fiche. Ma vocation, c’est d’être philosophe écrivain. Ma provocation, d’avoir voulu vivre comme les autres, devenir mari et père de famille.

Elle vous a appris quoi, cette vie de famille durement gagnée sur l’adversité?

Qu’il y a des joies qui peuvent disparaître du jour au lendemain. Je suis hanté par l’idée de perdre mes proches. A l’institution, où j’ai été placé enfant, je n’avais rien à perdre, donc je ne connaissais pas la peur.

Votre fille de 5 ans vient d’entrer à l’école. Son regard vous effraie?

L’autre jour, on a regardé la vidéo de la pièce de théâtre, inspirée de ma biographie, qui va être montée à Paris. Je lui ai demandé si l’acteur qui joue mon rôle lui faisait penser à quelqu’un. Elle a dit non, plusieurs fois. Elle ne me voit pas comme handicapé. C’est magnifique! Pourtant, le premier jour où je l’ai amenée à l’école, je me suis caché derrière ma femme. Je subis souvent la moquerie des gosses. J’aurais quand même bien aimé être beau, ai-je dit l’autre jour à l’écrivain Georges Haldas. C’est plus facile pour prendre le bus. Il m’a répondu que c’était bon pour des marchands de chaussures!

Beau et con à la fois une heure seulement, comme disait Brel?

Beau et intelligent. Ça arrive parfois, même si c’est très rare. (Rire.)

Votre prochain livre parlera encore de vous?

Des passions. Mais finalement de moi, puisque ma source, c’est la philosophie et le handicap. Tous les jours je rencontre différents sentiments sur ma route: l’amitié, la bonté, la condescendance. Je n’existe que par la relation à l’autre. Sans ma femme, mes enfants et mes amis, je serais foutu!

Vous êtes allé en 2008 au Népal, pour Terre des hommes. Quels souvenirs?

J’ai toujours à l’esprit le visage de cette fille qui travaillait dans les égouts nauséabonds toute la journée pour récolter du sable. Soudainement, j’étais confronté non plus à ma propre souffrance, mais à celle des autres. Depuis, j’essaie de plus m’engager, notamment par des conférences.

Vous préconisez de faire chaque jour un petit plaisir à quelqu’un. A qui avez-vous fait plaisir aujourd’hui?

Une mère dont le fils s’est suicidé. Elle m’a fait le cadeau de m’en parler. Je l’ai écoutée. Etre là, simplement, juste un sourire parfois, plutôt qu’une phrase bien faite, ce n’est pas difficile et c’est pourtant cela qu’on a le plus perdu dans notre société. Je viens de découvrir le zen; je fais vingt minutes de méditation par jour. Je découvre que je peux atteindre la sérénité avec le corps et pas seulement avec la tête.

Qu’avez-vous fait avec l’argent de la bourse reçue de la Fondation Leenaards?

Il y a de plus en plus de choses que je n’arrive pas à faire seul, comme ouvrir une boîte de raviolis, remettre une clé USB dans l’ordinateur. Ma femme, Corine, supplée à tous mes manques, mais c’est épuisant pour elle. Nous avons pu engager une aide ponctuelle.

Vous refusez le qualificatif d’optimiste, mais vous prônez le regard positif. Quelle est la différence?

Si l’on se laisse aller à l’optimisme béat, on broie du noir. Moi, je crois qu’il faut mettre une petite volonté chaque matin à être joyeux. Ce matin, par exemple, j’ai été frappé par le nombre de gens qui font la gueule dans le métro, ce qui m’étonne.

Que souhaite le philosophe pour 2010 aux lecteurs qui lisent cet article?

La joie de la rencontre. Plus on va vers l’autre, plus on est soi-même dans l’oubli de soi. J’ai envoyé une carte de vœux électronique à mes amis, citant Nietzsche. Qui dit qu’il faut encore porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. Je vous souhaite pour l’année à venir beaucoup d’étoiles dansantes.




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Tags: Alexandre Jollien, 2010, philosophie, bonheur Aller en haut de page Haut de page

 

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