Sûr, ce n’est pas Lassie. Jamais il n’est venu à la cuisine en geignant pour essayer de nous dire qu’un membre de la famille était tombé en panne quelque part dans la nature. Ou que la grange brûlait. Ou qu’un autre membre de la famille – la parenté de Lassie était vaste et apparemment très stupide – était tombé de son cheval et avait été mordu par un serpent à sonnettes. Il y a une raison pour laquelle Lassie est une célébrité mondiale alors que le chien à mes côtés a seulement la réputation d’être le plus grand bagarreur du voisinage – mais sincèrement, ça ne dépend que du scénario et au fait que Lassie avait un meilleur agent. Parce qu’ils sont tous deux d’excellents comédiens.
Des comédiens-nés, devrait-on dire: pas un seul chien en ce bas monde ne pourrait ne pas nous faire croire qu’il va à l’instant succomber à la tuberculose s’il ne reçoit pas un morceau de cet excellent fromage. Qu’il se jettera sur l’aspirateur avec des intentions suicidaires aussitôt qu’on fermera la porte sans, de nouveau, le prendre avec nous. Qu’il comprend chaque mot sortant de notre bouche; et qu’il l’enregistre même avec recueillement pour y songer longuement. Et finalement qu’il nous aime, plus que tout autre chose, même qu’un bout de fromage.
Sacrés chiens, va, tous autant qu’ils sont.
Car en regardant bien les choses en face, il faut admettre que nos meilleurs amis nous ont complètement percés à jour. Et qu’ils nous manipulent comme des bêtes.
COMMENT LE LOUP EST DEVENU CHIEN
Il y a même des propriétaires de chiens persuadés que leur ami à quatre pattes est en mesure de lire les pensées. Mais, en l’occurrence, il s’agit presque exclusivement de propriétaires de teckels qui, dans le regard investigateur de bas en haut de leurs chéris imaginent entrevoir la sagesse du monde, alors que ça ne tient qu’à la taille de leurs pattes.
Les chiens perçoivent avec facilité l’humeur de leur maître, ils devinent – et utilisent – ses faiblesses, s’adaptent à ses attentes. Cette relation à deux est exceptionnelle; les hommes n’ont avec aucun autre animal un lien aussi étroit qui n’est pas directement lié à son alimentation. Les chercheurs s’efforcent de mettre au jour les origines de cette liaison. C’est-à-dire comment le premier loup farouche a osé s’approcher plus près du feu de nos ancêtres que ses compagnons de meute, et pour son courage a reçu un morceau de rôti. Et comment le loup de plus en plus confiant s’est mis à les aider à chasser, comment il a aboyé contre les visiteurs indésirables, comment il a mis à la disposition d’Homo sapiens ses sens aiguisés et comment Canis lupus a été finalement affublé de l’épithète familiaris. Le méchant est devenu le gentil loup, le chien domestique.
L’espèce est devenue l’une des plus florissantes de la planète alors que son aïeul gris est à deux doigts de l’extinction. Et ça ne doit pas tenir uniquement à ses yeux de babykiller. Dans le loup, nous voyons l’autre, la bête. Dans le chien, nous nous voyons nous-mêmes.
Finalement, Lassie et ses compagnons expriment des émotions rappelant celles des humains ou qui, à tout le moins, sont faciles à classer, même pour les âmes insensibles. Ils font preuve de curiosité et de peur, ils sont reconnaissants pour les éloges et l’attention, deviennent impatients, se fâchent et savent même sourire (même si c’est seulement avec la queue). Certains jours, ils sont écervelés, d’autres complètement excités, ils ne sont juste jamais de méchante humeur.
CHASSEZ LE NATUREL…
Comme dans un bon couple, les chiens commencent à bâiller synchrone avec leur maître. Après tout, ils partagent avec l’homme son divan, son frigo et, dans certains ménages, son lit, alors pourquoi pas quelques réflexes. En contrepartie, on réprime ses instincts: les chiens ont ainsi appris qu’il s’agit d’une manifestation d’amour quand on leur montre nos dents; et ils se sont habitués à nos caresses incessantes même si, au plus profond d’euxmêmes, ils tiennent les enlacements et les étreintes pour un comportement inutilement menaçant.
Toutes les expériences imaginables ont été entreprises avec les chiens pour étudier leur intelligence et leur comportement à notre endroit. La psychologie canine est une discipline relativement récente. Ses résultats sont souvent ébouriffants. Les chiens ont des sentiments. Du caractère. Parfois même de l’humour. Ce ne sont pas des parasites qui exploitent nos instincts protecteurs. Mais des êtres poilus avec de vieilles âmes dont nous pouvons apprendre quelque chose. Nous détendre, par exemple. Vivre ici et maintenant. Marcher à l’air frais. Nous étirer en nous levant. De tous les animaux, y compris ses cousins les plus proches, les anthropoïdes, seul le chien est en mesure de piger un signe du doigt. Ça ne semble pas très extraordinaire. Mais c’est un exemple impressionnant de leur symbiose avec l’être vivant le plus puissant de la planète. Même les chiots qui n’ont pas encore eu l’occasion d’étudier l’homme, savent immédiatement ce que ça signifie quand quelqu’un montre du doigt un endroit particulier. Il y a quelque chose d’intéressant là-bas, peut-être même quelque chose de bon! Cette coopération particulière va plus loin: les chiens n’ont pas seulement confiance en notre aide, ils la sollicitent.
Lors d’une autre expérience qui devait mettre en évidence la différence entre le comportement du loup et celui du chien, on a placé un morceau de viande bien visible mais inaccessible derrière un grillage. Le loup rôde autour des barreaux, gratte, s’impatiente, mord, sans succès. Le chien gratte, s’impatiente, rôde, puis se tourne du côté de ceux qui mènent l’expérience. Allez, amenez cette bidoche, semble-t-il dire, je n’ai rien d’un loup.
UN AMOUR TOUT SIMPLE
Pas de doute, ils ont besoin de nous. Mais nous avons aussi besoin d’eux. Pas seulement pour trouver de la drogue, tuer les rats et assister les aveugles. Pas seulement parce qu’ils surveillent nos maisons, repèrent les bombes et ramènent les canards que nous abattons. Ils ont aussi des fonctions de clown et de réceptacle de nos chagrins, de succédané d’enfant et de compagnon de vie. Leur potentiel génétique est exploité dans toutes les directions imaginables: nous faisons appel à leur flair exceptionnel pour caver la truffe et pour dénicher des corps sous une avalanche, nous les envoyons à la guerre et défiler sur les podiums pour satisfaire notre vanité.
Le chien est notre œuvre. La Fédération cynologique internationale à Thuin, en Belgique, recense 339 races.
Comme les éleveurs traquent les records, leurs créations, elles, ne traquent plus rien du tout. L’année dernière, une millionnaire chinoise a acquis un mastiff du Tibet pour 400 000 euros. Le molosse de 60 kilos, devenu chien le plus cher du monde, passe le plus clair de son temps assis et on l’admire comme un chef-d’œuvre de la peinture. Récemment, à Central Park, le plus grand et le plus petit chien du monde se sont rencontrés. Le second, un chihuahua de 680 grammes, a brièvement posé pour la photo à côté de George, champion toutes catégories de la puissance, un dogue de 111 kilos pour une longueur de 2 m 20 du bout de la queue. Le petit tremblait, le grand soufflait bruyamment. Les écureuils devaient certainement ricaner.
TRADUCTION/ ADAPTATION: JEAN-LUC INGOLD
Quels chiens! Tim Flach, Editions de la Martinière.