Quand on est journaliste à L’illustré, il est une question à laquelle on ne coupe pas, depuis trois mois, dès qu’on croise un fidèle lecteur du journal: «Et Christophe Passer? Il n’est plus rédacteur en chef et sa «Petite entreprise» a disparu. Qu’est-ce qui s’est passé?»
Oui. Christophe Passer n’est plus rédacteur en chef. Y ont mis fin des histoires qui se règlent derrière les portes closes d’autres étages, du côté directorial. Et puis un jour quelqu’un vient dire à la rédaction que Passer n’est plus à la tête du magazine.
Lui-même admet qu’après six ans de cette fonction il commençait à sentir «l’usure du pouvoir» peser sur son échine. «Peut-être, dit-il, que je m’en suis allé au juste moment.»
Pour autant, Christophe Passer n’a pas cessé d’écrire. Dans ce journal et dans L’Hebdo, où il a gagné le titre de grand reporter, il signe toujours des articles, des reportages, des critiques. Et si «Ma petite entreprise», la chronique qu’il tenait chaque semaine, a disparu de ces pages, voilà qu’elle connaît un rebond en librairie. Une suite. Un point d’orgue. Un happy end, dirait peut-être son auteur, qui aime les mots anglais quand ils sonnent comme des bribes de blues.
Engagements ou amours
Sur les 2000 échos (soit sept par semaine) publiés dans «Ma petite entreprise» de 2004 à 2009, Christophe Passer en a retenu 57, qu’il accommode à sa façon: chacun d’eux reproduit sur une page de gauche, est commenté, remis en perspective, complété sur la page de droite. Mes petites entreprises, titre du livre, n’est donc pas une bête compilation de chroniques déjà parues. Plus de la moitié des textes sont inédits. «J’ai repris cinq ans de chroniques, écrit-il, pour tenter de deviner comment j’avais cherché cette ligne, d’où j’étais parti, quels égarements ou amours m’avaient fait écrire.»
Christophe Passer est un bavard. Le plus bavard des gars que j’ai jamais connus. Entrer dans son bureau pour lui poser une question était un exercice périlleux: vingt minutes plus tard, dodelinant du chef sous la mitraille d’un monologue ayant convoqué pêle-mêle Elvis Presley, Christoph Blocher, Kadhafi, les amours d’un ami, les riffs de Keith Richards et l’attitude scandaleuse de la banque X, vous ressortiez de là sans plus savoir ce que vous étiez venu demander.
Ce n’est pas pour cela que j’aime Christophe Passer, mais cette déferlante de verbes, d’incises et d’apparents coq-à-l’âne contribuent à l’affection, à l’admiration que je lui porte, car elle témoigne d’une intelligence et d’une culture d’où la rosserie paraît toujours prête à jaillir, mais jamais la méchanceté pure. Ses chroniques et le livre qui en résulte aujourd’hui, c’est aussi cela. Aussi cette musique- là.
La rouquine
Quand «Ma petite entreprise» a cessé de paraître, 300 personnes ont écrit à Passer, par e-mail, par lettres ou via Facebook, pour lui dire qu’elles allaient la regretter. Je connais même des lecteurs que cette chronique agaçait, surtout quand Passer évoquait sa vie intime avec la femme de sa vie, et qui se sentent aujourd’hui démunis. Leur agacement hebdomadaire leur manque. Frustrer les gens de leur agacement, tout de même, il fallait le faire! Passer l’a fait.
C’est vrai que ses amours avec «la rouquine», comme il l’appelle parfois, ont marqué sa chronique et marqué les lecteurs. Beaucoup savent aujourd’hui qui elle est: Isabelle Falconnier, rédactrice en chef adjointe à L’Hebdo. Tous deux divorcés, ils ont commencé à sortir ensemble au début de 2006, et c’est alors qu’Isabelle, sans que son nom ne soit jamais cité, a fait ses premières apparitions dans la chronique. Un écho par-ci, un écho par-là. Toujours tendre, toujours intime, quasi exhibitionniste dans la façon de dire les émois qu’elle lui inspire, les confidences qu’ils se font, les gestes et l’érotisme qui les rapprochent.
«Quand ma chronique s’est arrêtée, c’est vrai que j’ai ressenti un manque. L’écrire avait été très addictif»
«A un certain moment, dit Passer, je me suis dit: «J’arrête avec ça.» Mais les lecteurs m’ont remis à l’ordre: «Qu’est-ce qui se passe? Ça ne marche plus entre vous?» Alors j’ai décidé d’en parler chaque semaine. Un écho sur sept. C’est devenu le gimmick de la chronique.»
Depuis lors, Isabelle et Christophe se sont mariés. Et le gimmick consistant à dire publiquement l’amour voué à sa compagne résume ce qui a fait l’esprit, le sel et l’originalité de cette chronique: un rédacteur en chef ne discourait pas ou plus seulement sur les grands défis de ce monde, l’enjeu des bilatérales, le coût des transversales alpines, il disait qu’il avait une vie privée, des élans du cœur, des doutes, des failles, des scènes qui lui arrachaient des larmes, il disait qu’il avait de vraies passions - pour le journalisme qui laisse place aux émotions, pour le blues, le rock, le jazz, pour les épopées du passé quand elles révèlent les grands destins.
Addictif
Tout cela a laissé des traces. «Quand la rubrique s’est arrêtée, j’ai ressenti un manque, c’est vrai. L’écrire semaine après semaine, avec le même plaisir, tous les lundis, avait été très addictif. Alors, à la fin, j’ai tout de suite pensé à un livre. J’ai voulu que de tout cela il reste au moins un petit objet.»
Le petit objet est désormais là. Et tous ceux qui aimaient la chronique adoreront le livre. Page de gauche, c’est toujours le Passer journaliste. Page de droite, le Passer qui fait son entrée en littérature.
Pour parler de tout ça, on s’est installés devant un porto, dans le salon de son appartement, sur les hauts de Lausanne. J’avais un tas de questions à lui poser. Avant de répondre, il les a (presque) toutes écoutées. Je lui ai demandé comment ça se faisait. Il a répondu: «Mais je me soigne!»
Ce grand bavard n’a pas seulement une plume d’or, un talent fou. Il a un vrai sens de l’humour.
«Mes petites entreprises - Histoires d’une chronique dans L’illustré», préface de Jacques Pilet, Ed. Favre. En librairie dès le 15 janvier.