Brigitte Lüdi n’est jamais allée à Pompéi, mais elle imagine bien la petite parenté qui existe entre le quartier des Roches, figé pour l’éternité, et la cité ensevelie sous la lave du Vésuve. Un lieu fantôme où la vie s’est arrêtée subitement et où seule subsiste sa trace, parfois dérisoire: photos de famille gondolées, vélo rouillé, râteau abandonné. Dans cette zone de villas devenue dangereuse à cause d’une falaise de calcaire d’argile et de sable qui menace de tout engloutir, personne n’a perdu la vie, mais beaucoup d’illusions. De l’argent aussi, et parfois la santé. «Et le rêve de finir ses jours au paradis», soupire Brigitte, qui a habité ici durant sept ans. Cette Bernoise de 63 ans n’était pas revenue depuis longtemps dans ce no man’s land où elle fut heureuse. «Trop difficile, trop douloureux, la blessure est toujours ouverte.» Cinq ans après l’évacuation officielle du lieu, Brigitte et son mari, comme les propriétaires des seize villas désertes, sont toujours dans l’attente. «Triste et furieuse», des mots qu’elle a souvent prononcés au cours de ces derniers mois, dit-elle en arpentant avec nous ce lieu étrange où la nature a repris ses droits.
Angoisse permanente
Nous sommes dans le Vully vaudois, au bord du lac de Morat. Un lieu bucolique et encore sauvage où l’on comprend cette envie de poser ici son baluchon. Brigitte, employée à la fabrique de bretzels Roland, et son mari garagiste ont cassé leur tirelire en 1994 pour acquérir, pour un peu moins de 400 000 francs, une de ces villas modestes, mais charmantes avec ce petit côté mas provençal. «On était bien. On allait à la plage, on faisait des barbecues entre voisins!»
«La molasse est arrivée jusqu’au faîte de mon toit»
Brigitte Lüdi
Et puis, soudain, le premier glissement de terrain, en 1996 (voir encadré). Les habitants s’accrochent, on entreprend des travaux qui, on l’espère, vont permettre de rester. Nouveau glissement cinq ans plus tard. Impossible de continuer à vivre avec la légèreté d’être nécessaire au bonheur. Brigitte craque nerveusement. D’autres personnes connaissent des problèmes de santé. Dame, vivre avec une telle épée de Damoclès sur la tête, surtout quand on a passé l’âge des frayeurs (beaucoup des résidents sont à la retraite) et qu’on sait qu’après chaque pluie la falaise avance de 1 m 50. Brigitte décrit avec des mots encore pétris par la peur le bruit sourd de la terre qui descend, l’angoisse, l’envie de partir en courant. «En 2001, la molasse est arrivée jusqu’au faîte de mon toit. On était tous en pyjama à tenter de protéger nos maisons de la boue jusqu’au petit matin.» «Il vous faut observer la falaise en permanence, nous a dit le géologue les jours qui ont suivi, mais on ne pouvait quand même pas rester debout toutes les nuits!»
Quelques semaines plus tard, le couple Lüdi quittera sa maison, la mort dans l’âme.
Déambulation mélancolique dans ce qui fut un quartier avec ses bruits, ses amitiés, ses petites querelles de voisinage, et qui est devenu aujourd’hui un no man’s land. Là, un étendage où des vêtements sèchent à jamais à tous les vents; ici, un toit enfoncé devenu jardin sauvage. «Par chance, le propriétaire était en vacances!»
Evacuation totale
Au côté de Brigitte, Katharina Schwab, son ex-voisine, qui l’a rejointe pour ce pèlerinage impromptu. Cette femme de 73 ans, bon pied bon œil, a quitté les Roches en 2004. Elle vit aujourd’hui à Sugiez, découvre le tag coloré sur le mur de son ancien salon, œuvre de la jeunesse du coin. «Je n’aurais pas choisi ce dessin comme tapisserie», sourit-elle. Les deux amies nous expliquent la raison qui fait qu’autant d’objets personnels sont restés sur les lieux. «En 2006, lors de la dernière coulée, la commune a ordonné l’évacuation totale des habitants. C’était impossible de tout emporter, la boue et les pierres avaient bloqué la route du haut. Il a fallu faire appel à une grue de 40 mètres pour dégager les voitures. Beaucoup de choses sont ainsi restées, et puis certains n’ont plus eu le courage de tout emmener!»
Depuis, les maisons se fossilisent. Le dossier l’a aussi été longtemps. Brigitte et Katharina avaient le sentiment à une époque que l’Etat voulait enterrer les victimes, souvent âgées, avant d’enterrer le dossier.
Jusqu’au 25 mars dernier. Une réunion a permis d’y voir plus clair. Deux zones agricoles vont passer en terrain à bâtir et les maisons vont être reconstruites sur deux parcelles distinctes dans le bas et le haut de Vallamand. L’Etat déboursera 4,25 millions de francs. La Confédération participera à la construction d’une digue de 410 mètres pour protéger la route et à la sécurisation de la falaise. La mise à l’enquête court jusqu’au 26 avril. Une victoire qui vient un peu tard pour Brigitte et Katharina. Elles ne reviendront pas. «La plupart des propriétaires ne reconstruiront pas ou vendront le terrain. Trop de temps s’est écoulé, nous avons fait notre nid ailleurs!»
Non-retour
A la question comment se fait-il que la commune et le canton aient autorisé des constructions dans une zone réputée dangereuse, la municipalité renvoie à la mentalité du passé. Dans les années 50, en plein boom de la construction, on se préoccupait moins de sécurité!
Déménager, c’est mourir un peu, dit Brigitte, et des petites morts comme celle-là elle n’est pas prête à en revivre une autre. «Tiens, le meuble de ma salle de bain a disparu», indique-t-elle avant de prendre au passage le cadre à clés en bois (cadeau de son filleul) qui tient de guingois sur le mur.
On passe devant une haute bâtisse où l’eau coule des étages à gros bouillons. «C’est chez Ursula, souffle Katharina, une femme épatante, l’âme du quartier, toujours prête à rendre service! Cette maison, c’était toute sa vie…»
Reste un tapis contre un mur, une chouette empaillée au dernier étage avec vue imprenable sur le lac. Bribes éparses d’une vie enfuie.
Chronologie
1957-1972 Des villas sont construites dans le quartier Les Roches, à Vallamand.
1996 A la suite d’un important glissement de terrain, des travaux d’assainissement sont réalisés.
2001 Plusieurs éboulements, en mars, coupent la route d’accès au quartier.
2004 Le Grand Conseil vaudois vote l’assainissement du quartier. Les maisons seront détruites.
2006 Nouveau glissement de terrain en avril. Evacuation des habitants. Le site devient zone interdite.
2010 Quatre ans après le départ des habitants, l’assainissement du quartier et le transfert des parcelles sont mis à l’enquête.