Il est 10 h 30, ce mercredi 18 août, quand les premiers spectateurs parisiens entrent dans l’une des salles de leur ville pour découvrir Cleveland contre Wall Street. Auteur du film: le Vaudois Jean-Stéphane Bron.
Pour d’innombrables Parisiens, le 18 août est encore synonyme de vacances. Pour Bron, c’est le jour de tous les dangers. De tous les espoirs. Le jour où «ça passe ou ça casse».
On le retrouve au Café de Beaubourg, juste à côté du Centre Pompidou. Le même endroit, exactement, où on l’avait rencontré il y a six ans lors de la sortie en France de son précédent documentaire. C’était alors Le génie helvétique, film tourné à Berne, dans les coulisses du Palais fédéral, qui était à l’affiche. En Suisse, ce bijou avait remporté un immense succès, avec 115 000 entrées. En France, il n’avait guère attiré plus de 1000 spectateurs. Il est vrai qu’il n’avait alors été programmé à Paris que dans une seule salle.
Rien à voir avec le lancement quasi hollywoodien dont bénéficie aujourd’hui Cleveland contre Wall Street. Après le vibrant accueil que le film a reçu au dernier Festival de Cannes, le distributeur a «mis le paquet»: depuis le 18 août, le film est au programme de dix salles parisiennes, qui en donnent jusqu’à sept représentations par jour! Dans la semaine qui a précédé son lancement, les panneaux publicitaires de la ville étaient couverts de 500 affiches annonçant son arrivée. Et en province, le film est projeté dans pas moins de quarante salles.
RÈGLE IMPITOYABLE
Maintenant, à la mi-journée de ce 18 août, c’est peu dire que le stress est à son comble pour le Vaudois. Car la règle est impitoyable: si le nombre d’entrées n’est pas à la hauteur des attentes, la reprogrammation du film est assurée de filer vers le bas. Moins de salles, moins de séances. Les exploitants ne badinent pas.
«Dès le premier jour, dit Jean-Stéphane Bron, on sait à quoi s’en tenir. Bon ou mauvais, le nombre d’entrées permet de déterminer par extrapolation ce que sera la fréquentation une semaine plus tard.»
Et là, au cœur de Paris, le Vaudois a beau rester fidèle à lui-même, souriant, attentif aux autres, dépourvu de toute hâblerie, il n’arrive pas à cacher la tension qui lui vrille le plexus… «Je suis tellement angoissé que je n’ai même pas lu ce qui a paru dans la presse au sujet du film.»
«Maintenant, c’est clair: le public s’est emparé du film!»
Régine Vial
Une presse pourtant incroyable. Une presse comme «on n’en voit d’ordinaire que pour les films ayant un casting très spécial, avec des acteurs connus», dit Philippe Martin, directeur des Films Pelleas, la société française qui a coproduit Cleveland contre Wall Street. Jean-Stéphane vient tout juste d’arriver dans ses locaux, rue Lecomte. Sur la table: un échantillon des journaux de la semaine qui consacrent de longs articles au film – tous élogieux, voire dithyrambiques. Une page entière dans Le Monde, davantage encore dans Libération, deux pages dans Télérama, presque autant dans Les Inrockuptibles, trois pages dans Le Nouvel Observateur. De longues colonnes dans Le Matin (de Paris), L’Humanité, Les Echos. Et dans Le Canard Enchaîné, une critique dont le mot de la fin résume tous les commentaires des autres journaux: «Saisissant!»
PREMIERS SONDAGES
Jean-Stéphane Bron n’est pas Suisse pour rien: il se demande «si tout ce succès médiatique ne risque pas d’aller à fins contraires»… Pas de chance: radios et télés se sont elles aussi liguées pour mettre à mal sa modestie. France 2 l’a interviewé à plusieurs reprises. France Info a carrément envoyé un reporter à Cleveland pour compléter sa présentation du film. Et ce soir, 18 août, TF1 en fera autant dans son journal de 20 heures.
En attendant, voici les premiers sondages et ils sont rassurants. «A 16 heures, on est presque à 800 entrées sur Paris», lâche Philippe Martin dans les bureaux de sa société de production transformée en fourmilière. C’est qu’ici aussi la tension est vive: les Films Pelleas ont investi une part importante des 1,5 million d’euros qu’a coûté le documentaire. Que le film se plante, et la perte sera cuisante.
Comme elle pourrait l’être, à l’autre bout de la ville, pour une autre société qui a misé financièrement et affectivement sur l’œuvre de Jean-Stéphane: les Films du Losange, dirigés par Régine Vial, pétulante Parisienne qui est une véritable légende dans le monde du cinéma français de qualité. C’est elle, impressionnée par l’originalité de Cleveland contre Wall Street, qui a choisi d’en assurer la distribution en France. Montant de son investissement: 250 000 euros (330 000 francs) qu’il s’agit maintenant de récupérer grâce à la fréquentation des salles. Autant dire que, là aussi, le verdict des entrées peut tomber comme une libération ou un couperet.
Ce sera la libération. Dès le début de soirée, tout le monde converge vers les bureaux de Régine Vial, avenue Pierre-Ierde-Serbie: Jean-Stéphane et sa compagne Alice, l’équipe de production, les attachés de presse, les secrétaires, tous sont là pour prendre connaissance des derniers chiffres. On tourne autour des téléphones et des écrans d’ordinateur, on se penche sur les écrans où s’affichent les résultats, salle après salle, ville après ville. Un peu plus, on se croirait aux résultats des courses de Chantilly...
Banco! Pour ce premier jour d’exploitation, Cleveland contre Wall Street vient d’attirer plus de 5000 spectateurs en France. Par déduction et par expérience, on peut savoir qu’il en attirera 30 000 à 35 000 dans la semaine à venir. Un résultat au-delà des espérances: «Nous aurions eu 3000 spectateurs que j’aurais déjà été très contente, dit Régine Vial. Maintenant, c’est clair: le public s’est emparé du film. Jean-Stéphane Bron démontre qu’avec du talent et du cœur, on peut encore faire sa place dans les salles. Il n’y en a pas que pour les majors.»
Dans les bureaux du Losange, c’est le soulagement et la joie, on sable le champagne. Une fois sa coupe bue, Jean-Stéphane, lui, s’isole pour téléphoner aux Etats-Unis. La voix pleine d’émotion, il tient à remercier les «héros» de son film. Des héros qui n’ont aucun lien professionnel avec le cinéma. Ce sont des avocats ou de simples pékins qui tiennent leur propre rôle dans le film, celui de porte-parole des victimes de la crise chassées de chez elles par le scandale des subprimes et la voracité des banques. Aujourd’hui, par la grâce du film et de son accueil par le public, tous viennent de prendre une première revanche.
En Suisse, le film sortira le 15 septembre prochain.
LE FILM
«CLEVELAND CONTRE WALL STREET»: D’UN SCANDALE À UN RATAGE
Cleveland contre Wall Street n’est pas un film à scandale et encore moins un film raté, et pourtant c’est un film né d’un scandale et d’un ratage.
En janvier 2008, la ville de Cleveland, dans le Midwest américain, assigne en justice les 21 banques qu’elle juge responsables des saisies immobilières qui dévastent la cité. Jean-Stéphane Bron se rend alors aux Etats-Unis avec le projet de tirer un film de ce procès. L’occasion rêvée, pense-t-il, d’expliquer comment le scandale des subprimes a chassé de chez elles des milliers de familles.
Le projet foire quand il apparaît que le procès n’aura jamais lieu, noyauté par la puissante défense de Wall Street.
Plutôt que d’y renoncer, Bron retourne ce ratage en avantage: il organise lui-même ce procès dans le Palais de justice de Cleveland, avec de vrais témoins, de vraies victimes des subprimes, de vrais avocats, un vrai courtier, un vrai flic chargé des expulsions et un vrai jury.
Résultat confondant. Cleveland contre Wall Street rend non seulement clair comme de l’eau de source le fonctionnement des subprimes qui ont failli ruiner l’économie mondiale; il le fait en vous scotchant à l’écran comme si vous étiez devant un thriller. S’en dégagent même des instants de pure émotion sans lesquels ce film ne serait pas ce qu’il est: un grand moment de cinéma.