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Pour 50 000 francs
COINTRIN, MEURTRE SUR COMMANDE
Assassiné dans son appartement de luxe, Pierre S. est tombé sous les balles d’un tueur mandaté par sa femme et sa belle-mère. Familières du milieu équestre, les deux Vaudoises ont avoué. Le tireur présumé, lui, clame son innocence. Son avocat vient de demander sa libération provisoire.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 04.06.2010

A deux pas de l’aéroport de Cointrin, dans un quartier de villas et de jardinets, c’est un immeuble de haut standing qui s’élève au numéro 40 du chemin de Joinville. On n’accède à ses luxueux appartements que par ascenseur privatif. Jusqu’à la nuit du 25 au 26 novembre 2008, le dernier étage était occupé par un homme d’affaires de 41 ans, Pierre S., Suisse d’origine italienne, ancien courtier en assurances reconverti dans les affaires, bel homme qui avait été naguère mannequin et affectionnait la bonne chère et les belles voitures, Mercedes et Ferrari. C’est sa mère, au matin du 26 novembre, qui a découvert l’horreur: gisant dans son sang, Pierre S. avait été abattu de deux balles dans la tête.

Dans les jours et les semaines qui suivent, une vilaine rumeur se met à courir. Celle d’un règlement de comptes mafieux. Vers le 23 décembre, une inconnue appelle ainsi le journal Genève Home Information depuis une cabine, se présente comme une «ex» du défunt et se dit «sûre que ce crime est lié à la Mafia, car il était sans arrêt en affaires avec Naples, son lieu d’origine».

On voudrait brouiller les pistes qu’on ne s’y prendrait pas autrement, car la réalité est à la fois bien plus proche et bien plus prosaïque. Les commanditaires et bailleuses de fonds de cette effarante exécution ne sont autres que l’épouse et la belle-mère de Pierre S., deux Vaudoises aisées et jusque-là fort honorablement connues sur La Côte et dans le milieu des courses hippiques de Suisse romande. La première, Cécile L.*, 37 ans, jolie femme qui a été plus tôt candidate au titre de Miss Suisse romande, est arrêtée quatre mois après le meurtre; sa mère, Hélène, 66 ans, l’est quelques semaines plus tard.

Toutes deux commencent par nier avant de passer aux aveux: un tueur a été chargé d’éliminer Pierre. Cécile, l’épouse, l’a payé 50?000 francs, dont la moitié lui a été avancée par sa mère.

Motif de cette exécution? Pierre et Cécile ne s’entendaient plus, et Pierre, selon Cécile, la harcelait. Le couple s’était connu en 2003 et marié à Las Vegas en 2007. En août 2008, c’est la rupture. Pierre met Cécile à la porte de leur appartement de Cointrin. En novembre, elle le fait assassiner.

«C’était une de ces relations émaillées de hauts et de bas, toute en dents de scie, dit Me Vincent Spira, l’avocat genevois de Cécile. Depuis leur rupture, elle n’arrivait pas à se défaire de l’emprise de son mari. Il la harcelait, par téléphone et par mail. Au point qu’elle en est venue à craindre pour son intégrité corporelle et sa vie, ainsi que pour celles de sa mère. Elle a malheureusement fini par choisir la pire des solutions qu’on puisse imaginer.»

Passion des chevaux

Une fois partie de Cointrin après sa rupture d’avec son mari, Cécile avait rejoint sa mère, dans le district de Nyon. Depuis toujours, les deux femmes vivent une relation si proche qu’elle en est fusionnelle. C’est ce qui explique qu’Hélène, la mère, se soit laissé convaincre de verser sa quote-part pour en finir avec son beau-fils.

«Hélène s’est comportée ainsi dans un élan maternel de protection, soutient son avocat, Me Robert Assaël. Au début, elle a cru qu’il s’agissait d’avancer de l’argent pour acheter un cheval, puis elle s’est doutée de quoi il retournait vraiment. Elle a accepté malgré tout, car elle ne supportait plus de voir sa fille souffrir autant.»

Mais pourquoi recourir à un tueur plutôt que de requérir la protection de la police? La question se pose d’autant plus que Cécile et sa mère sont respectivement la nièce et la sœur d’un fonctionnaire qui fut l’un des plus hauts cadres de la police vaudoise, un homme dont l’intégrité et la droiture ont toujours été exemplaires. «Cécile, dit son avocat, pensait qu’il ne servait à rien de mêler la police à cette affaire. Selon elle, son mari était peu soucieux de l’autorité et des lois.»

Autant de jugements sur Pierre S. que les parents du défunt contestent. Effondrés depuis la mort de leur fils, ils n’ont cependant pas voulu s’exprimer avant la tenue du procès.

«Mon client pensait plutôt à une raclée»
L’avocat Eric Beaumont

Mais si Pierre était un amateur de belles voitures, Cécile était dévorée par une autre passion: celle des chevaux. Avec sa mère, elle fait partie de la bourgeoisie relativement fortunée de La Côte. Toutes deux disposent d’une aisance matérielle, issue d’une PME régionale, qui les dispense de l’obligation quotidienne de travailler. Elles possèdent quelques chevaux. Et pour Cécile surtout, qui monte et participe à des concours, la fréquentation des hippodromes de Suisse romande est devenue plus qu’un besoin, une seconde nature. C’est dans ce milieu, où se croisent aristos de l’équitation et gagne-petit de la selle à deux sous, que vont se nouer les fils du complot visant à mettre Pierre S. hors circuit.

Langage d’écurie

Un sexagénaire neuchâtelois, Claude-Alain J., est censé avoir joué les intermédiaires pour dénicher le tueur. Il est pensionné de l’AI, donne parfois des cours d’équitation, bricole dans le commerce de chevaux, et les années qu’il a passées à promener son virus de l’hippisme sur les champs de courses l’ont amené à connaître énormément de monde dans ce milieu. En 2008, Claude-Alain côtoie Cécile et sa mère. Il caresse même l’espoir d’obtenir un emploi de ces dames pour s’occuper de leurs chevaux dans une nouvelle propriété qu’elles envisagent d’acheter.

«C’est à force de les entendre se plaindre du comportement exécrable du mari de Cécile, et de les voir tellement désespérées, qu’il leur a suggéré de réagir, assure l’avocat de Claude-Alain, le Genevois Eric Beaumont. Il leur a d’abord conseillé de s’adresser à la police. Mais ces dames ont refusé, prétextant que cela ne servirait à rien. Finalement, il leur a dit: «Je connais quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux.» Pour mon client, il ne s’agissait pas de tuer Pierre S. mais, dans son «langage d’écurie», de lui flanquer «une bonne démerdée», autrement dit, «une bonne raclée».

Le quelqu’un de téméraire que Claude-Alain recommande à ces dames est lui aussi un de ces fanas du monde de l’équitation qui traîne ses guêtres, sa passion et ses espoirs en berne depuis plus de vingt-cinq ans sur les hippodromes de Suisse romande. Pas du côté des cocktails où l’on se donne du «mon cher» en jolie jaquette à l’heure des remises de coupes en argent. Plutôt du côté des palefreniers et des cireurs de sabots. Quand la police l’a arrêté, ce Fribourgeois de 42 ans vivait dans un simple studio de la Broye avec son fils mineur. C’était il y a un an. Dès le premier jour, il a tout nié. Et il nie toujours.

Un «tueur à gages», Marc P.? Son avocat fribourgeois, Christian Delaloye, ne peut y croire. Et penche plutôt pour la thèse du complot visant à faire porter la casquette à ce quadragénaire bourru et peu causant.

Marc P. est né et a grandi dans une maison isolée, au fond d’une combe étroite, au bord de la Glâne, dans le canton de Fribourg. Milieu familial plus que modeste. De tout temps, des chevaux ont brouté dans les prés entourant la maison et, dès qu’il l’a pu, Marc a possédé le sien et commencé à faire des concours avec succès. D’après son père, qui reconnaît avoir mené la vie dure à cet enfant, les choses ont mal tourné quand Marc a passé le cap de l’adolescence. Des fugues. Des vols. De mauvaises relations. Puis père et fils se sont perdus de vue. Mais le second est resté lié au milieu équestre qui le fascine depuis toujours.

Grosse combine

Ces dernières années, Marc vivait en partie de la rente d’orphelin maternel que touchait son fils. Et de «bricolages» dans le monde hippique. Une commission encaissée là pour transporter un cheval, une autre touchée pour jouer les intermédiaires dans la vente d’un étalon, quelques sous gagnés en secondant un maréchal-ferrant. Et puis des combines limite. Il dit un jour à un éleveur que celui-ci est menacé et lui offre ses services pour le protéger… La combine est si grosse qu’elle est éventée et Marc écope d’une peine de travaux d’intérêt général.

Ça, c’était en 2008. Trois fois rien à côté des accusations qui pèsent sur lui depuis un an, dans l’affaire de Cointrin. Mais justement: l’homme est-il capable de monter un coup aussi culotté et élaboré que le meurtre à domicile de Pierre S.?

Indice à sa charge: une trace laissée sur son téléphone portable montre qu’il était du côté de Cointrin le soir du crime. En revanche, un témoin qui a vu s’introduire un suspect dans l’immeuble cette nuit-là n’a pas reconnu Marc quand la police les a mis en présence après son arrestation. Aucune de ses empreintes ADN n’a été retrouvée dans l’immeuble du crime. En revanche, deux empreintes inconnues, ainsi qu’une troisième, appartenant à Cécile, ont été relevées dans l’ascenseur privatif conduisant à l’appartement. Non pas dans la cabine de l’ascenseur, mais dans sa gaine. Un étrange indice, associé au fait qu’une pièce de l’ascenseur a été brisée, ce qui pourrait laisser penser que le ou les tueurs, ne disposant pas de la clé de l’appartement, s’y sont introduits en grimpant sur la cabine. Cet élément-là peut se retourner aussi bien en faveur qu’en défaveur de Marc P. L’homme a en effet travaillé pendant plusieurs années dans une entreprise d’entretien d’ascenseurs. Pour les uns, c’est la preuve qu’il s’y connaît. Pour les autres, la preuve qu’il n’aurait jamais commis les erreurs et les dégâts constatés par les enquêteurs.

Enfin, lors de son arrestation, plusieurs mois après le crime, Marc P. vivait toujours aussi chichement dans son studio de la Broye. Aucune trace de dépense laissant supposer qu’il a pu toucher 50?000 francs. Et aucune trace de l’arme qui a tué. A cette heure, elle est toujours portée disparue.

Le 14 avril dernier, l’avocat de Marc a requis pour la deuxième fois sa libération provisoire auprès du Tribunal fédéral. Avec Cécile, Marc est maintenant le seul à attendre son procès derrière les barreaux. Les deux autres inculpés, la mère de Cécile et Claude-Alain, l’intermédiaire, ont provisoirement retrouvé la liberté en attendant le procès. Il arrive maintenant qu’on revoie le second arpenter les champs de courses – et tant pis pour les commentaires qui jaillissent dans son dos. Même mêlé à l’odeur de poudre, le parfum du crottin peut être une véritable drogue.

* Les prénoms de tous les inculpés sont des prénoms d’emprunt.




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Tags: Fait divers, meurtre, Cointrin, milieu équestre, tueur à gages Aller en haut de page Haut de page

 

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