Encore quelques jours de projection, une petite poignée de millions de dollars en plus, mais l’affaire est faite. Au box-office, Neytiri et Jake Sully, les amoureux d’Avatar, vont ravir la première place à Jack Dawson et Rose Bukater, leurs rivaux du Titanic. A 55 ans, James Cameron bat le réalisateur qu’il était onze ans plus tôt en embarquant Kate Winslet et Leonardo DiCaprio sur son paquebot.
Si Avatar obtient des chiffres aussi faramineux - 1,6 milliard de recettes entre le 16 décembre et le 16 janvier -, c’est d’abord parce que le film est réussi. Le bouche à oreille, qui reste de loin la plus efficace des promotions, fonctionne à plein parce qu’on ne revient pas déçu du voyage sur Pandora. Comme pour quelques films dits cultes, certains retournent déjà deux, trois ou quatre fois s’immerger dans le monde magique des Na’vis, ces grands Schtroumpfs bleus qui ont peut-être des choses à nous apprendre. Mais, et c’est plus important pour l’avenir des films à grand spectacle, James Cameron ramène dans les salles des gens qui n’allaient plus au cinéma. Il est ainsi en passe de réussir son pari lorsqu’il affirmait vouloir «propulser le cinéma dans un nouvel âge».
L’invention d’un monde
Petit historique. On se souvient que les premiers spectateurs des frères Lumière étaient tombés de leur chaise en croyant vraiment voir entrer le train de La Ciotat dans la salle… Ensuite, Georges Méliès le premier, les cinéastes ont toujours rêvé d’emmener leur public jusqu’à la lune… En 1923, le cinéma devient parlant, dix ans plus tard en Technicolor. Au milieu des années 50, les Américains inventent le Cinemascope - La belle et le clochard, premier dessin animé du genre en 1955. A l’époque déjà, il s’agissait de garder dans les salles des spectateurs de plus en plus attirés par la télévision. Dans des essais tous plus ou moins ratés (L’étrange créature du lac Noir, en 1954, Les dents de la mer 3, en 1983, Emmanuelle 4, mais aussi Hitchcock dans Le crime était presque parfait), plusieurs réalisateurs ont périodiquement tenté de donner une troisième dimension à leurs productions. Hélas, les lunettes rouge et vert faisaient pleurer, vomir même, dit-on!
Comme pour tout, sauf la méditation et l’amour, l’arrivée du numérique au cinéma, le remplacement de la pellicule par des pixels, a ouvert un infini de possibilités. Et, aujourd’hui enfin, de la prise de vue à la projection, les techniques arrivent à maturité. Pour les effets spéciaux, demandez simplement l’impossible et ce sera fait. Simple question de temps et d’argent. Ainsi, on a vu Ford ressusciter Steve McQueen pour la publicité de son modèle Puma. Pourquoi demain ne pas réveiller Humphrey Bogart ou Romy Schneider?
Enfermés dans les grands hangars californiens de Playa del Rey, James Cameron et son armée de 1000 graphistes et techniciens ont inventé bien davantage: un univers tout entier - deux en réalité avec celui des humains et leurs engins de mort. Mais, sur Pandora, tout, la faune, la flore et puis ses habitants, leur logement, leur nourriture, a été imaginé, précis jusqu’à l’infiniment petit.
Pour habiter ces décors, on a eu recours au procédé dit de performance capture. Il consiste à filmer l’acteur bardé de capteurs - une centaine rien que pour la tête! - sur un fond vert dans une salle vide; afin de pouvoir ensuite l’«habiller» et l’intégrer dans les images de synthèse. Perfectionniste, Cameron a aussi enregistré la moindre expression de ses comédiens grâce à une caméra pendue sous leur nez!
Derrière son écran, le réalisateur, lui, voyait son fantastique décor, pouvait même en changer librement. «Bien après que les acteurs furent rentrés chez eux, j’étais encore sur le plateau cherchant les meilleurs angles pour chaque scène. Pour cela, il me suffisait de repasser l’enregistrement de chaque prise en modifiant la position de la caméra. Je pouvais même, dans une certaine limite, déplacer les acteurs. Je pouvais aussi changer l’éclairage.» Grâce à une caméra dite virtuelle, le réalisateur parvenait en quelque sorte à filmer à l’intérieur des images créées par les ordinateurs. Ensuite de quoi on pouvait leur appliquer un finissage le plus réaliste possible.
L’avènement des techniques numériques a aussi permis d’améliorer radicalement la technique 3D, celle du cinéma dit en relief, qui n’avait jusqu’à l’année dernière guère séduit davantage qu’un gadget. Aujourd’hui, les logiciels sont moins lourds et quelque vingt secondes suffisent à un ordinateur pour donner du relief à une image de synthèse.
Pour obtenir cet effet, les principes sont toujours les mêmes: donner à lire à chaque œil une image prise selon un angle légèrement différent. Sauf pour une infime minorité d’entre nous, le cerveau se chargera de reconstituer une image correcte.
Trois procédés
Trois procédés principaux se disputent la qualité. Le Dolby 3 joue sur des longueurs d’onde particulières de rouge, de vert et de bleu pour chaque œil. C’est le système que l’on peut éprouver à l’Imax de Lucerne et dans les projections des parcs d’attractions. A Bienne, Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds est utilisé le système Real D, avec des lunettes dites passives. Où la lumière est polarisée devant l’objectif du projecteur, de sorte qu’à travers des lunettes elles aussi polarisées l’œil ne reçoit que les images qui lui sont destinées. Dans le procédé à lunettes actives (à Lausanne et Genève), ce sont les lunettes elles-mêmes qui, selon un signal infrarouge envoyé par le projecteur, font alterner la vision des deux yeux.
Avatar n’exploite pas souvent les effets les plus spectaculaires de la 3D. Par exemple quand un objet vous tombe sur les genoux ou que le méchant saute dans la salle. Mais il laisse voir les possibilités vertigineuses de cette technique.
Offrant des sensations et un plaisir exclusivement réservés au cinéma, la 3D sauvera-t-elle les salles? Pas si simple. Si le passage au tout-numérique semble inéluctable, un projecteur coûte encore près de 100 000 francs et, si le procédé se prête bien à l’animation, aux films d’action, aux documentaires, il est encore loin d’avoir conquis tous les autres genres.
Le succès d’Avatar - il y aura en principe deux suites - est une excellente nouvelle, parce qu’elle montre qu’un bon réalisateur, sachant inventer une histoire simple mais solide (et non pas adapter un comics de plus), qu’un metteur en scène connaissant parfaitement son boulot, sans se perdre dans la technique mais en l’exploitant au mieux, peut encore réussir un grand classique immédiat. Prometteur pour l’avenir.
Le numérique et la 3D, l’alliance du futur