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« L'interview de Ludovic Magnin Reportage en Afrique du Sud
REPORTAGE
«NOUS ALLONS SURPRENDRE LE MONDE»
Des townships de Soweto aux quartiers chics du Cap, la nation arc-en-ciel se prépare avec fébrilité à célébrer la grand-messe du football. Au pays du rugby et du cricket, la passion du «soccer» pourrait même virer à la folie si les Bafana Bafana entrent d’un bon pied dans la compétition, le 11 juin à Johannesburg.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 11.06.2010

«L’AFRIQUE A MÉRITÉ SA COUPE DU MONDE»

Si le football reste le sport numéro un en Afrique du Sud, les Blancs en ont été pratiquement exclus. Pas étonnant, du coup, que ce soit dans les townships que vibre le plus l’effervescence de la Coupe du monde. Reportage à Soweto.

«We will surprise the world.» Les immenses panneaux érigés le long de l’autoroute reliant le magnifique aéroport international de Tambo à Johannesburg, la capitale économique du pays (que tout le monde ici appelle Jo’bur), annoncent la couleur. Sur fond de supporters multiethniques enflammés, le slogan ne souffre aucune équivoque: l’Afrique du Sud est fermement décidée à relever le gigantesque challenge que la Fédération internationale de football (FIFA) lui a confié, le 15 mai 2004 à Zurich. Il en va de la crédibilité déjà passablement écornée du sulfureux organe faîtier du ballon rond, de la réélection de Sepp Blatter, son controversé président haut-valaisan pour un quatrième mandat, et de la fierté de tout le continent noir, condamné à attendre la dix-neuvième édition du grand rendez-vous quadriennal pour s’en voir confier les clés. Sacré programme pour un pays tout juste sorti de quatre décennies d’apartheid (loi de séparation raciale imposée de 1948 à 1991), plus connu pour les exploits de ses Springboks, champions du monde de rugby 1995, récemment magnifiés par Clint Eastwood dans le film Invictus, et des Proteas, ses sémillants joueurs de cricket, que pour les prouesses des Bafana Bafana. «Mais, en termes de popularité, le soccer est bel et bien le sport numéro un», assure Björn Gugger, exjoueur professionnel recyclé dans l’organisation d’événements footballistiques, dont l’originalité est d’avoir réalisé une partie de sa carrière en Suisse.

«PRÉPAREZ VOS DOUDOUNES!»

A dire vrai, cette passion pour le ballon rond que décrit avec ferveur l’ancien pensionnaire des Young Boys et de Kriens ne saute pas aux yeux du visiteur. Une discrétion que Gugger explique par la fin exceptionnellement précoce du championnat pour cause de préparation de l’équipe nationale qui suscite tant d’espoir et l’arrivée des premiers frimas de l’hiver (37 des 64 matchs du Mondial se disputeront dans le nord du pays, à plus de 1000 mètres d’altitude, 1750 même pour Jo’bur, par des températures avoisinant zéro degré en soirée). Une troisième raison, culturelle et moins avouable, relève des déchirements qui ont fait l’histoire récente du pays: le football, longtemps dominé par les Blancs – la Fédération sud-africaine ne fut réintégrée par la FIFA qu’à la fin du régime de ségrégation, en 1991 - est désormais essentiellement pratiqué par les Noirs. «Réservé aux Noirs», renchérit Petron Artemi, Afrikaner d’origine portugaise et supporter du FC Hellenic, club amateur de Pretoria. A le croire, les Blancs seraient priés de rester confinés au rugby et au cricket et verraient leur chemin menant au professionnalisme semé d’embûches. Toujours selon Artemi, la FIFA et la Fédération nationale ne joueraient pas non plus le jeu de la cohésion sociale. Une accusation qu’Augustin Makalakalane, coach de l’équipe nationale féminine et premier Sud-Africain à avoir évolué en Europe (voir ci-après), assume avec une étonnante franchise. «Pour un Noir, les Blancs jouissent de suffisamment de privilèges pour se passer du football pour vivre. En clair, un Blanc qui signe un contrat pro lui pique sa place de travail.» Une conception que regrette Petron Artemi en brandissant le collectif bien métissé de 1996, victorieux de la Coupe d’Afrique des Nations (un seul Blanc actuellement, Mathew Booth). Exploit que les Bafana Bafana ne rééditeront pas le mois prochain, pronostique Björn Gugger. Pis, privée de talent, l’Afsud rentrera dans l’histoire comme le premier pays organisateur éliminé au premier tour, prédit-il.

2% DES BILLETS VENDUS EN AFRIQUE

Dans ces circonstances, c’est bien dans les townships, et particulièrement à Soweto, le plus célèbre d’entre eux, que la Coupe du monde suscite le plus d’attente et d’effervescence. C’est aussi dans l’ancien bidonville, qui a récemment obtenu le statut de ville, situé au sudouest de Jo’bur (d’où son nom Soweto, pour South Western Township) et peuplé par plus d’un million d’habitants, que résident les plus grands clubs du pays: Kaizer Chiefs, Orlando Pirates et Moroka Swallows. Un dernier club auquel Rasta Mokhari, 55 ans, voue un véritable culte depuis l’âge de 10 ans. Responsable du club des supporters, Rasta, qui nous reçoit dans une pimpante chasuble aux couleurs de son club favori, n’a pas hésité à transformer son modeste logis du quartier de Pimville, ancien coupe-gorge devenu fréquentable, en véritable sanctuaire dédié aux Swallows. Notez, sa dévotion a payé. Un brasseur local, sponsor de la fédération, l’a intégré, aux côtés d’une dizaine de ses alter ego d’autres clubs, dans une structure chargée d’organiser le soutien aux Bafana Bafana. Suprême honneur, il figure sur le poster jalonnant les espaces publicitaires du pays et possède d’ores et déjà l’assurance d’assister aux trois rencontres de ses préférés. Un privilège incommensurable dans un pays où la moitié des gens gagnent à peine plus de 80 francs par mois et si l’on songe que seuls 2% des billets ont trouvé preneurs en Afrique. D’une bonhomie confinant parfois à l’excentricité, Rasta prend son job très au sérieux. «Notre mission est double: être le plus efficaces possible pour les Bafana Bafana, afin qu’ils atteignent au minimum les demi-finales, et montrer à la planète entière que l’Afrique, et en particulier l’Afrique du Sud, mérite d’accueillir la Coupe du monde.»

ENTRE COR DES ALPES ET «VUVUZELA»

Comme tous les Sud-Africains, Rasta confesse n’avoir jamais imaginé participer à l’événement. «Ce rêve nous paraissait interdit. Et voilà qu’il devient réalité. Voilà que des étrangers sont là, dans ma maison. Cela relève du miracle», s’enthousiasme-t-il, en rendant grâce à Sepp Blatter et à la FIFA. «Ces gens ne sont pas fous. Ils nous ont confié l’organisation de leur prestigieuse compétition en sachant que nous l’assumerions», assène-t-il, en pointant son index en direction du Soccer City Stadium, une enceinte aux allures de calebasse, symbole de cette future réussite, trônant à quelques kilomètres de chez lui. Des stades qu’il espère remplis de visiteurs venus des quatre coins du monde pour découvrir un pays qu’il promet différent des clichés et de la réputation qu’il colporte. «Les gens s’inquiètent pour leur sécurité. Qu’ils se rassurent. Un gros travail d’éducation a été entrepris pour que tout se passe bien. Nous voulons convaincre les supporters étrangers de revenir avec leur famille, leur entreprise, passer des vacances. Nous ne gâcherons pas cette occasion unique.»

Joignant le geste à la parole, Rasta n’a pas hésité une seconde à accepter l’invitation de L’illustré et de Mario Valli, le président du Club suisse de Johannesburg (9000 Helvètes vivent en Afrique du Sud), à venir débattre de la question autour d’une… fondue. Un moment de partage et de rigolade entre cor des Alpes et vuvuzela, la fameuse trompette sud-africaine. Un instant d’amitié qui préfigure ce que sera cette dix-neuvième Coupe du monde, assure Rasta. La preuve, les deux camps sont même tombés d’accord sur le destin sportif de leur équipe respective: Bafana Bafana et la Nati se retrouveront en demi-finales! On peut rêver…




«LES SUISSES VERRONT QU’IL N’Y A PAS QUE DES GIRAFES ET DES ÉLÉPHANTS»
Augustin Makalakalane


Sudaf de sang, Suisse de cœur, accueilli à coups de bananes lors de ses premiers matchs avec le FC Zurich, en 1989, Augustin Makalakalane n’a rien oublié de ses sept années passées sur les bords de la Limmat.

Terrain de l’Université de Pretoria, 16 heures. Décontracté, badin, chaleureux, Augustin Makalakalane, 47 ans, est ponctuel mais… deux jours après la date convenue! Des problèmes urgents à régler avec la fédération, son employeur, ont bouleversé ses plans, s’excuse-t-il. Pour se faire pardonner, l’ancien demi du FCZ, responsable du football féminin sur le plan national, sort un second argument, plus cocasse celui-là: il s’exprime en suisse allemand. En rafraîchissant son züridütsch, Augustin revient plus de vingt ans en arrière, lorsqu’il débarque au Letzigrund, transféré du FC Cosmos, un club de Johannesburg, par – 15 °C. «Je n’avais qu’une envie: faire demitour», s’esclaffe-t-il, avant d’enchaîner: «Quelques semaines plus tard, à Sion, il faisait tellement froid que j’ai emballé mes pieds dans des sacs en plastique pour jouer.»

«Nous relèverons ce défi»

Engagé pour six mois, Makalakalane passera sept ans sur les bords de la Limmat. Des années fantastiques, insiste-t-il, malgré une trajectoire sportive incertaine et un quotidien pas toujours rose. «A Lugano, des spectateurs m’ont lancé des bananes en imitant le cri du singe. J’en ai mangé une en les fixant droit dans les yeux», rapporte-t-il avec fierté. Entre comportements ignobles et plaisanteries douteuses, Augustin s’accroche et finit par se frayer un chemin.

Aujourd’hui, il assure ne conserver que les bons souvenirs de son «septennat» helvétique. Mais ce dont il se réjouit le plus, c’est de pouvoir enfin nous faire découvrir son pays. «Cette fois, les Suisses verront qu’il n’y a pas que des girafes et des éléphants ici, comme disaient mes anciens coéquipiers pour me taquiner.» La Coupe du monde. Un événement que l’entraîneur des Banyana Banyana (littéralement «filles, filles», l’équipe nationale A), ne pensait pas voir débarquer un jour dans son jardin. Un big cadeau mais surtout un big défi, résume-t-il. Selon lui, l’Afrique du Sud jouera gagnant. Pas sur le terrain de foot, où les Bafana Bafana («garçons, garçons») ont peu de chances de rivaliser avec le Mexique, la France et l’Uruguay, estime-t-il, mais sur le terrain de l’organisation. «Ce que nous avons réussi sans le moindre incident pour le rugby (Coupe du monde en 1995) et pour le cricket (Coupe du monde en 2003), nous le réussirons aussi pour le football. Ceux qui viendront découvriront l’Afrique du Sud des gens gentils, accueillants, bons vivants. Pas celle des catalogues», assure Makalakalane, le plus Suisse des Sudaf. Qui parie sans hésiter sur une victoire du football, de la solidarité et de l’amitié au soir du 11 juillet.




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Tags: reportage, Mondial, 2010, foot, Afrique du Sud, Johannesburg, Soweto, township, Fédération internationale de football, FIFA Aller en haut de page Haut de page

 

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